J’avais promis de publier tous les ans, à la même date, ce texte. Lorsqu’il fut posté sur Xalima le 30 octobre 2014, Blaise Campaoré n’avait pas encore démissionné, même s’il avait finalement décidé de retirer le projet de loi, source de la révolte du peuple Burkinabé, et renonçait à solliciter un mandat supplémentaire. Mais, j’avais la forte intuition que le 31 octobre 2014 serait son dernier jour au pouvoir. Il y a une sorte de symbolique irrationnelle dans la coïncidence des dates de départ vers le ciel de Thomas et de départ d’exil de Blaise, le même mois d’octobre (le 15 pour l’un et le 31 pour l’autre). Si Blaise partait après le mois d’octobre, la symbolique eût pris une orientation autre.

Outre tombe, tu passeras ce mot à ton « alter ego » comme tu aimais l’appeler :

« Mon amitié indéfectible qui trahissait cette naïveté romantique que tu admirais tant mais que tu détestais tant aussi, paradoxalement, te faisait souffrir. Les paradoxes, les contradictions et les nuances qui ont tant troublé ta personnalité t’empêchaient de me regarder les yeux dans les yeux. Je te vois encore baisser tes yeux à chaque fois que nos regards se croisaient furtivement. Je savais combien ma présence t’était devenue insupportable. Toi, petite personnalité qui ne pensait et pansait le comble de ce vide psychologique atavique que dans la méchanceté, la jalousie et la violence. Je te vois encore, avec ce sourire criminel sciemment « retravaillé » pour dissiper les doutes qu’entretenait mon entourage sur la sincérité de ton amitié. Tu n’y as pas réussi. Mais je ne pouvais faire comme toi. Je ne voulais pas. Je ne pouvais pas. Les contraires s’attirent dit l’adage, c’est vrai! Tout nous opposait. Tu étais cynique, j’étais romantique. Tu étais faux, j’étais véridique. Tu étais sournois, aimais le luxe et ses incontournables « luxures », pardon!. J’étais entier, direct, sobre, très peu porté sur les mondanités. Tu rêvais de soirées de gala arrosées dans les cours d’un palais monstrueux. Je préférais le marathon populaire du samedi matin. Tu n’appréciais guère que j’eusse versé au Trésor public l’ensemble des cadeaux reçus de mes pairs. Comment aurais-je pu condamner le vol de nos deniers publics et dérober moi-même les biens reçus au nom du peuple qui m’a mandaté pour le représenter? Si je pouvais encore supporter cette contradiction interne sans m’étouffer d’indignité, sans doute serais-je encore en vie, en ta compagnie, quelque part dans un champ du Faso, pour honorer notre promesse de « consommer local », employés par nos épouses à qui notre révolution avait rendu justice en en faisant légalement des propriétaires terriens au même titre que les hommes. ‘’L’homme ne sera libre que lorsque la femme sera libérée, te disais-je! Ces femmes gardent nos enfants, labourent nos champs, vont au marché et nous préparent à manger, nous, les hommes. L’homme Burkinabé saura mesurer l’ampleur des tâches de la femme du Faso que lorsqu’il les aura accomplies un jour, lui-même. On les élèvera alors à la dignité de ce que nous prétendons être, nous les hommes, et qu’elles, les femmes, sont déjà, mais à l’insu de notre volontaire ignorance’’. Tu me répondais alors qu’on allait faire des « mécontents » avec les chefs traditionnels qui n’apprécieraient guère qu’on remette en cause un héritage séculier, pompeusement baptisé tradition, comme s’il en existait de figée, de fixe et de définitive. Outre tombe, j’ai entendu tes explications auprès de ces « Moro Naba » que tu disais vouloir réhabiliter pour « corriger » les dérives de notre révolution. Ta supposée maturité, même pleine de calculs cyniques, était pourtant appréciable. De la révolution à la rectification, le glissement n’était pas que sémantique, donc pas anodin. Tu rangeas nos Renault 5 officiels pour les remplacer par des Mercedes et limousines qui allaient mieux avec la solennité de la fonction. Nos treillis et ‘’faso danfani’’ made in local furent troqués contre les costumes d’Emporio Armani. Que fus-je naïf d’avoir cette conception du pouvoir qui laisse le sacerdoce de la servitude primer sur la servitude de la jouissance! Au nom du Peuple! De là où je me trouve, j’avais applaudi en toute sincérité le Machiavel qui dormait en toi et que tu avais su réveiller avec dextérité. Tu mesures ma naïveté. Je ne sais pas te détester, cela m’aurait rendu nihiliste en appréciant ton œuvre, durant toutes ces années de gestion solitaire du pouvoir, en mon absence. Notre « ami » et voisin de pallier au Paradis, Senen Andriamirado, peut en témoigner. Lui qui me demanda un jour si je ne craignais pas un coup venant de toi. Te souviens-tu de ma réponse? Je lui disais que je ne pourrai jamais prévenir un coup venant de toi, c’est comme si je voulais éviter me donner à moi-même un coup, car tu es mon alter ego; si Sankara devait partir, Blaise sera là, lui disais-je, donc la révolution des hommes intègres sera sauve. Cher ami, Tu as rompu le pacte en te laissant griser par la petite gloriole. Celle d’avoir vaincu ton meilleur ami, tué « dans un bête accident » comme tu disais avec regret. J’ai entendu ton mea-culpa, durant le transfert « éhonté » de mon cadavre de cimetière en cimetière par tes croquemorts qui savaient goûter au plaisir de ta satisfaction de me savoir « caché », quelque part, même mort, pour ne point mériter l’hommage posthume de mes sympathisants. Qu’avais-je commis comme horrible tort pour mériter ce terrible sort? J’ai failli me relever pour t’en dissuader, mais comme Mao nous enseignait dans ses manuscrits à peine lisibles que nous « buvions » ensemble dans le retrait de nos casernes lugubres : « L’histoire fera son chemin à notre insu ». Depuis lors, des dizaines de jeunes africains qui n’ont pas vécu notre histoire apprennent « mon » histoire à travers leurs parents qui m’ont fait l’honneur d’être parrain de leurs enfants, sans m’avoir jamais rencontré. C’est la leçon de l’histoire de Mao : les honneurs me trouvent dans ma tombe depuis ce fameux 15 octobre. Et tu creuses la tienne sur les décombres de ton déshonneur, ce 31 octobre. Je devine tes premiers mots à notre prochaine rencontre : « Tout cela en valait-il la peine? ». Je te répondrai avec mon sourire éternel et sincère : « Non! Je te demanderai pardon d’avoir dit un jour qu’un militaire sans formation politique était un criminel en puissance. Mais…. tout nous opposait! Et pourtant, on était des amis ».

Pr Ndiaga Loum, UQO

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5 Commentaires

  1. Excellent comme d’habitude, j’en ai des frissons en te lisant cher Ndiaga… Que le capitaine repose enfin en paix et surtout qu’il continue d’inspirer la jeunesse africaine surtout. Merci encore pour ce cadeau!

  2. Cela faisait bien longtemps que je n’ai pas lu une contribution aussi prolifique, plein d’images et de leçons de vies… SANKARA restera à jamais dans nos coeurs et nos pensées… excellent texte !!! monsieur LOUM c’était un plaisir de vous lire

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