La petite histoire est assez anecdotique pour servir d’entrée en matière. L’an dernier, à pareille époque, j’étais à Genève pour une raison d’ordre professionnel. Arrivé un jour au siège du Bureau international du Travail (BIT), où se donnent annuellement rendez-vous des centaines de délégations venant des quatre coins du monde, il fallait montrer patte blanche. Je me mis dans les rangs. Le dispositif de sécurité est tel que le moindre manquement te fait éconduire. Arriva mon tour et les traits de visage du cerbère bien cuirassé se détendirent subitement à la vue de mon badge: « Sénégal ! Beau pays, beau pays, beau pays ! ».
Sous le regard admiratif des nationalités en présence, je dus presser le pas pour passer par les portiques de sécurité et aller loin devant cacher les chaudes larmes qui m’embuaient déjà les yeux. Et pour cause. Le beau pays que cet agent de la sécurité de l’ONU est en train de chanter était sur la voie de sombrer. Ce fut au mois de Ramadan. Idrissa Seck venait de faire sa malencontreuse sortie sur Makka et Bakka et on s’en donnait à cœur joie. Non contents de le traiter de tous les noms d’oiseaux, le débat connut du coup une autre tournure qui mit en face les deux confréries les plus importantes : Murids et Tijaans. Le beau pays tituba, chancela, faillit dangereusement basculer au bord du précipice avant de se remettre in extrémis sur ses frêles jambes. Dieu est grand !
Cet agent de sécurité à en juger par sa profession ne pouvait juger la beauté à laquelle il fait référence (la weltanschauung) qu’au calme, à la paix et à la stabilité du Sénégal, probablement par rapport à d’autres pays où il a été en mission.
À un moment où un peu partout à travers le monde les extrémismes ont révélé au grand jour leur face hideuse, la plus abjecte, le peuple sénégalais semble inaugurer une nouvelle ère d’intolérance dans le débat. Ce genre de débat qu’on devait être gêné de poser en privé, à plus forte raison sur la place publique; puisque alimenté par de nouvelles catégories: la confession, la confrérie, l’ethnie. Le peuple sénégalais est-il assez replet de paix et de stabilité pour tenter d’autres expériences ?
C’est le cas avec cette question du voile épisodiquement agitée depuis un certain temps. La question est sensible parce qu’elle touche directement à la religion. La question est sensible et ceux qui la soulèvent peinent à trouver un seul argument sérieux pour ce faire. Elle l’est d’autant plus que cette mesure risque de tomber comme un cheveu dans la soupe des deux communautés religieuses. Or, les relations entre musulmans et chrétiens telles que entretenues au Sénégal, ont depuis des siècles, été un modèle parfait de cohésion sociale qu’on ne trouve ni à Rome, ni à Riad.
L’entente et les relations cordiales qui ont prévalu dans la cohabitation entre les deux communautés, nous les devons en partie à de grands hommes de l’histoire. Ils ont forgé « l’exception sénégalaise » sur l’intelligence et la finesse. En effet, Léopold Sédar Senghor premier Président de la République du Sénégal a fait vingt ans à la tête de ce pays (à 95 pour cent de musulmans) et a été soutenu singulièrement par les marabouts, nonobstant son appartenance religieuse. L’onction de Serigne Fallou Mbacké fut connue de tous: « Sengg cikaw, Senghor cikaw » (Tant que les toits seront en haut, Senghor sera aux commandes). El Haj Abdou Aziz Sy dont la voix de stentor retentit encore dans l’oreille des parlementaires mettait sa personne au-dessus de tout soupçon, devant l’intérêt de la Nation.
Quand le Cardinal Yacinthe Thiandoum a voulu inviter le Pape Jean Paul II à visiter le Sénégal, le président Senghor lui demanda de surseoir à l’idée, le temps qu’il quitte la magistrature suprême; pour ménager la susceptibilité des musulmans. Le prélat lui-même, qui a bien marqué la communauté musulmane, n’hésitait pas à mettre à contribution sa personne pour faciliter aux musulmans l’exercice correcte de leur culte. En voulant se retirer, L. S. Senghor a choisi Abdou Diouf comme dauphin, pour lui laisser les rênes du pouvoir, sans considération de sa religion; en marge du processus électoral. Une dizaine d’années après son départ du pouvoir, le souverain pontife fut accueilli en grandes pompes au Sénégal par musulmans et chrétiens.
Ces échanges de civilité noyaient les clivages religieux et la circonspection était de mise surtout à travers les médias chaque fois qu’il était question d’aborder un sujet ayant trait à la vie de l’autre. « Pour le meilleur et pour le pire », les deux communautés s’engagèrent dans un « commun vouloir de vie commune » traduit en termes concrets jusqu’au cimetière. Côte-à-côte, les morts perpétuent l’esprit de bon voisinage à Ziguinchor, Joal, Diofiore, Thiéo, Yayème…, sans mur de séparation ni cloison.
Cet état de fait valut au Sénégal l’incompréhension voire l’ostracisme de bien de pays musulmans. Tant mieux si les liens de sang qui ont tissé notre sénégalité s’en trouvent saufs et que chaque communauté prit en compte la présence de l’autre dans les évènements heureux et malheureux. Aucune tenue ni restriction ne s’imposent dans les entreprises, les marchés, les hôpitaux, les écoles… Jusqu’à une récente époque où on semble vouloir mettre un terme à cette belle séquence de l’histoire du Sénégal. On entendit de façons sporadiques, un autre son de cloche, annonçant des velléités d’exclusion. Pour « port de signes religieux », les jeunes filles musulmanes voilées ne seraient plus admises dans les établissements privés catholiques.
En effet, à travers un communiqué envoyé le 2 mai 2019 aux parents d’élèves, la direction de l’Institution Sainte Jeanne d’Arc (ISJA) de Dakar a décidé d’interdire le port du voile dans l’établissement. La mesure devrait être effective à partir de la rentrée de septembre prochain où tous les élèves, « garçons et filles » devraient se présenter à l’école avec « une tête découverte ». Le paradoxe est qu’elle est en porte à faux avec le règlement intérieur de l’institution, en vigueur depuis 2017. L’article 5.2 dudit document relatif à la tenue vestimentaire dispose clairement que « Le port du voile est autorisé, aux couleurs de l’institution (blanc ou bleu marine) ».
Les bons offices de quelques bonnes volontés ont empêché la direction du collège Didier Marie de Saint-Louis d’appliquer la même mesure en 2016, tandis que certains parents avaient déjà retiré leurs élèves pour « port de signe religieux distinctif en violation du principe de laïcité de l’école » et les enseignants musulmans de l’établissement menacé de démissionner. En 2011, des dizaines d’élèves ont failli être expulsées des collèges Cardinal Hyacinthe Thiandoum de Grand-Yoff, Anne-Marie Javoueh de la Médina et Abbé David Boila de Thiès. À la suite du recadrage du ministre de l’Education nationale d’alors par le biais d’une note-circulaire la mesure fut rapportée.

En l’espèce, le premier cas remonte à l’année scolaire 2008-2009. L’Institut Présentation Didier Marie sis à Boudiouck à Saint-Louis organise un concours d’entrée en sixième pendant les grandes vacances. Une jeune fille voilée fait acte de candidature. Son papa prit la précaution de demander à la direction de l’établissement l’autorisation de présenter sa fille, eu égard au voile. La réponse fut affirmative. De tous les candidats en lice à l’échelle départementale elle est la seule à être reçue au concours. On lui demanda d’enlever son voile à la rentrée. Il n’en est pas question pour la jeune collégienne. Trois mois après le début des cours, elle fut menacée d’expulsion de l’établissement « parce qu’elle porte le voile ». Ironie du sort, celle qui est chargée de lui demander d’enlever son voile est une « sœur » voilée qui eut du mal à la convaincre. L’intervention de l’inspection d’académie et d’autres bonnes volontés ne lui auront permis que de terminer l’année. Malgré une moyenne annuelle supérieure à 14 elle fut exclue pour le motif : « sur demande de ses parents ». Sa maman aura beau insister auprès de l’administration pour avoir sur ses papiers le motif réel d’exclusion, en vain. Sa famille dut déménager pour lui permettre de poursuivre ses études.

Ignorance, provocation ou repli identitaire ? Il conviendrait de ne présumer de rien et d’adopter une démarche explicative. Au-delà des frontières du Sénégal, les relations entre les différentes communautés religieuses s’en porteraient mieux, dans une perspective d’amélioration de leur connaissance mutuelle. Ces « incidents » qui commencent à joncher le boulevard du vivre-ensemble au Sénégal sont la preuve bien établie qu’on peut se côtoyer pendant cent ans sans se connaître.
Nos parents chrétiens ne savent-il pas que Marie, mère de Jésus (Paix sur Lui) était voilée ? L’a-t-on une seule fois vue dans leurs différentes représentations « la tête découverte » ? En plus d’être voilée, elle vivait recluse dans le sanctuaire, pour se consacrer exclusivement à l’adoration de Dieu. Sanctuaire où l’a trouvée l’archange Gabriel pour lui insuffler le Messie (Conception virginale).
Nos parents chrétiens ne savent-ils pas que Marie est la marraine de toutes les jeunes filles musulmanes ? Et par conséquent dans la seule sourate nommément dédiée aux femmes (Maryam), elle leur est offerte comme exemple à suivre tant du point de vue de l’habillement que du point de vue du comportement. Le Coran les exhorte à cultiver surtout ce modèle de chasteté jusqu’au mariage.
Nos parents chrétiens ne savent-ils pas que le voile est un dénominateur commun de toutes les religions révélées ? Par-delà, la propagation du voile qui s’explique difficilement dans certains cas n’est qu’un des tout-premiers signes annonciateurs du retour de Jésus.
D’où viennent donc ces chaudes bouffées d’intolérance qu’on hésite à lâcher ? A-t-on une fois interrogé l’histoire pour savoir ce que l’Islam doit au Christianisme afin de se rendre compte qu’il ne peut pas y avoir de problème entre les deux religions ? Les problèmes ne résultant que de l’interprétation tendancieuse qu’on peut faire de l’une ou de l’autre. La religion si elle est bien comprise ne doit pas être source de tension ou de conflit. Elle a pour vocation de faire et parfaire l’Homme, à tous les niveaux où il peut se trouver.
An cinq de la prophétie. La fréquence et l’intensité des séries de persécutions qu’exerçaient les polythéistes sur le petit nombre d’alors des partisans de Mouhamed (Paix et Salut sur Lui) étaient telles que la vie des musulmans à La Mecque était quasiment impossible. Sur instruction du Prophète, un premier groupe d’émigrants partit de La Mecque pour aller chercher asile en Abyssinie (actuelle Ethiopie), auprès du roi chrétien Ashamat An-Najaashy (Le Négus), réputé être un souverain qui ne tolérait aucune forme d’iniquité dans son royaume. Ce premier groupe d’émigrants comportait douze hommes et quatre femmes guidés par Uthman Ibn Affan et sa femme Ruqayya, la fille du Prophète.
Horripilés de l’accueil chaleureux que réservèrent les Abyssiniens aux musulmans, les Quraychites rendirent les supplices plus horribles sur la communauté musulmane naissante. Le Messager de Dieu jugea impératif pour ses compagnons d’émigrer de nouveau en Abyssinie, la même année. Ce deuxième groupe d’émigrants fut constitué de (pas moins de) 83 hommes et 18 femmes. (Cf. « Ar-Rahiiq al-Makhtuum » (Le Nectar estampillé) de Safiyyu Ar-Rahman Al-Mubarakfuury).
Dans la conspiration ourdie pour extrader les musulmans d’Abysssinie, les polythéistes de La Mecque ne lésinèrent sur aucun moyen. Deux émissaires futés (‘Amr Ben ‘Aas et Abdallah Ben Aby Raby‘a) lourdement chargés de présents, furent dépêchés auprès du roi An-Najaashy. Introduits dans la cour du roi par les patriarches qu’ils avaient fini de convaincre, ils ne trouvèrent rien de plus sensible que la religion pour arriver à leurs fins. Très lucide, le souverain demanda aux musulmans de lui livrer une partie de la Révélation de leur maître, censée être à l’origine de leurs ennuis. Et Ja‘far Ben Aby Taalib de lui réciter ce passage de la sourate Maryam :
« 19.16. « Rappelle aussi l’histoire de Marie, telle qu’elle est mentionnée dans le Coran, lorsqu’elle se retira en un endroit situé à l’est, loin de sa famille,
19.17. et étendit un voile entre elle et les siens. C’est alors que Nous lui envoyâmes Notre Esprit qui se présenta à elle sous la forme d’un homme accompli.
19.18. Elle lui dit : «Je cherche refuge contre toi auprès du Tout-Miséricordieux, si tant est que tu Le craignes.»
19.19. – «Je ne suis, dit-il, qu’un envoyé de ton Seigneur, chargé de te faire présent d’un garçon immaculé.»
19.20. – «Comment, s’étonna-t-elle, pourrais-je avoir un enfant alors qu’aucun être humain ne m’a jamais touchée et que je n’ai jamais été une femme de mœurs légères?»

19.21. Il lui fut répondu : «Ainsi en a décidé ton Seigneur qui a dit : “Rien n’est plus facile pour Moi. Nous ferons de cet enfant un signe pour les hommes et une miséricorde émanant de Nous.” » Et il en fut ainsi.
19.22. Elle devint donc enceinte de l’enfant et se retira avec lui en un lieu éloigné.
19.23. Puis, saisie par les douleurs de l’accouchement, elle s’adossa au tronc d’un palmier en s’écriant : «Plût à Dieu que je fusse morte et oubliée bien avant cet instant !»
19.24. Une voix l’appela alors de dessous d’elle : «Ne t’afflige point ! Ton Seigneur a fait jaillir un ruisseau à tes pieds.
19.25. Secoue vers toi le tronc du palmier, il en tombera sur toi des dattes mûres et succulentes.
19.26. Mange, bois et réjouis-toi ! S’il t’arrive de voir quelqu’un, dis-lui : “J’ai fait vœu d’un jeûne au Tout-Miséricordieux. Je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain.”»
19.27. Puis elle revint auprès des siens avec l’enfant dans ses bras. «Ô Marie, lui dirent-ils, quel acte monstrueux as-tu commis là !
19.28. Ô sœur d’Aaron ! Ton père n’a jamais été un homme dépravé ni ta mère une femme prostituée !»
19.29. Marie leur fit signe de s’adresser à l’enfant. «Est-il possible, s’étonnèrent-ils, de parler à un enfant encore au berceau?»
19.30. – «Je suis, dit l’enfant, un serviteur de Dieu. Il m’a donné l’Écriture et a fait de moi un prophète.
19.31. Il a fait de moi un être béni où que je sois. Il m’a ordonné de pratiquer la salât et la zakât, ma vie durant,
19.32. ainsi que d’être bon envers ma mère, et Il n’a point fait de moi un être violent ni méchant.
19.33. Que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressuscité !»
19.34. Tel est, en toute vérité, Jésus, fils de Marie, qui fait encore l’objet de tant de querelles.
19.35. Il est inconcevable que Dieu Se donne un fils. Sa gloire ne saurait y consentir ! En vérité, quand Il décide une chose, il Lui suffit de dire : «Sois !», et la chose est.
19.36. «En vérité, Dieu est mon Seigneur et le vôtre. Adorez-Le ! Telle est la voie de la rectitude ! ». »

Ces versets firent pleurer le roi et ses évêques à se mouiller la barbe. Il éconduisit les émissaires encombrés de leurs offrandes, en ces termes : « Ceci provient certes, de la même source lumineuse de ce qu’a apporté Jésus. Retournez chez vous!. Je jure par Dieu que jamais je ne vous livrerai ces réfugiés ». Devant l’insistance des délégués, le roi ramassa un brin d’herbe pour dire, à l’endroit de Jaafar : « je jure par Dieu que Jésus ne dépasse, pas même de ce brin, ce que tu viens de dire. » (opcit.).

Durant tout leur séjour en Abyssinie, les musulmans furent assurés de la pleine protection du roi An-Najaashy. On ne leur fit la moindre objection sur leur religion en terre chrétienne. Cet exode fut doublement bénéfique. Les compagnons du Prophète ont préservé leur foi dans les meilleures conditions d’accueil et d’existence et le premier contact de l’Islam avec le continent africain fut ainsi établi par le truchement de la chrétienté. C’est dire que tous les musulmans en Afrique doivent encore une fière chandelle au Christianisme pour avoir servi volontiers de courroie de transmission à l’Islam. Sous ce rapport, ils n’ont aucune raison de s’en prendre à un chrétien surtout pour une cause religieuse, en souvenir de cette élégance. Ummu Salama (la femme du Prophète) conclut le récit qu’elle fait de cet exode en disant qu’ils étaient établis « en la meilleure terre, auprès du meilleur voisin ». ».

Cette protection assurée à l’Islam dans sa prime jeunesse par le Christianisme doit être mise en exergue par les temps qui courent pour convaincre les uns et les autres que les deux religions proviennent « de la même source lumineuse ». Sous l’aile protectrice du roi Négus, la poignée de musulmans fuyant l’oppression aveugle des Qurayshites a été plus que tolérée, ils ont été acceptés comme tels. Les femmes non plus n’y ont jamais été inquiétées pour avoir porté le voile. Elles avaient compris autant que leurs hôtes que le passage précité, récité par Jaafar devant le puissant roi chrétien, provient de la même source que les deux versets leur demandant de se couvrir intégralement le corps :
« Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. » S. An-Nuur (La lumière), v. 31.
Et : « 33.59. O Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener un pan de leurs voiles sur elles. C’est le meilleur moyen pour elles de se faire connaître et d’éviter ainsi d’être offensées. Allah est Plein d’indulgence et de compassion. » S. Al-Ahzaab (Les Coalisés).
À la lumière de ces versets il apparaît que l’obligation de port du voile s’impose indifféremment à toutes les musulmanes, filles et femmes, au-delà de la maisonnée du Prophète. De même, l’analyse des mots utilisés dans l’injonction « adnaa an yu’rafna » permet de saisir véritablement la fonction du voile chez la musulmane. L’adverbe « Adnaa » veut dire le plus faible, le plus petit, le plus bas; et peut se rapporter à une distance, une quantité ou une abstraction. Le verbe « Arafa » signifie connaître, reconnaître ou distinguer. Ce qui donne par exemple : « bitaaxatu ta’riif » (carte d’identité). Ainsi « adnaa an yu’rafna » récuse toute désignation du voile par le vocable « signe » mais en fait le degré zéro de l’identité de la musulmane. Cela permet de comprendre que le voile n’est ni un « signe distinctif », encore moins un « signe ostentatoire », mais qu’il fait partie intégrante de l’identité de la musulmane.
Les femmes d’église communément appelées « sœurs » ne sont-elles pas de loin reconnues par leur voile ? En conséquence, dans une école de confession où le décor est assuré par des statuts, statuettes et croix jusque dans les salles de classe, il faut être très ségrégationniste pour ne voir en « signe religieux distinctif » que le voile de la jeune musulmane.
À propos, que dire de la croix ? Quelle est la croix canonique ? Est-ce celle qui est portée en médaillon ou celle qui pèse un kilo ou encore celle qu’on traîne sur le chemin de la croix ? Il n’appartient à aucun musulman de donner la moindre esquisse de réponse face à ces questions. Autrement dit cela relève du domaine exclusif de la vie religieuse du chrétien. Personne ne peut y interférer, ce dernier vivrait-il dans une écrasante majorité de musulmans. Toute tentative de réponse serait prétentieuse, puisque ne pouvant établir la barrière entre le sacré et le profane. La moindre objection peut être mal perçue, mal interprétée et par conséquent mal comprise. Et pourtant elle peut être acceptée ou relativisée quand elle est émise par un membre de la congrégation, comme il est dedans. C’est là où réside la sensibilité de la foi de l’autre. Elle interpelle directement le cœur tandis que la grande masse n’arrive pas à s’élever pour en faire une analyse rationnelle. Dans ces conditions, la réaction qui en découle est instinctive, grégaire et impulsive. Prudence alors surtout quand on est en public. Le respect s’impose. Le respect s’impose pour ne pas commettre un sacrilège ou profaner mais aussi le respect s’impose parce que la relation avec l’autre (le chrétien) sera essentiellement fonction de la considération de cet objet, grand ou petit, auquel il s’identifie. Sans compter le fait qu’une minorité dans une majorité peut toujours être tentée de voir ses alentours corrélativement à son infériorité numérique.
Dans le même ordre d’idée, le chrétien qui fréquente une institution scolaire musulmane ne peut se voir interdire de porter comme il l’entend sa croix. Le cas est peut-être rare au Sénégal, mais il n’y a aucun texte qui l’obligerait à adopter un tel ou tel autre comportement surtout par rapport au « port de signes distinctifs ». A défaut d’un texte à convoquer, la réalité du vécu au Sénégal renvoie juste à une ouverture d’esprit. Le vivre ensemble qui y a toujours été effectif a fait que, au-delà du fait de se tolérer, on s’est mutuellement accepté.
Il convient de souligner que les chrétiens vivant même en terre d’Islam ont un statut spécial : « dhimmy » qui les met à l’abri de toute exaction et garantit à la fois leur liberté de culte. En lieu et place de la contribution annuellement consentie par les musulmans à l’effort d’édification de la Cité, la « zakat », ils s’acquittent de la « jizya ».
Les grands débats entre les deux religions s’élèvent au-dessus du voile (qu’ils ont en commun) et tournent autour de sujets facilement démontrables ou battus en brèche à l’heure actuelle, à la fois par le cours de l’histoire et la science : la prophétie de Mouhamed, la trinité, la crucifixion de Jésus, le célibat des prêtres… Et même sur ces sujets il n’est fait obligation à personne de croire à la thèse défendue par l’autre, mais d’accepter sa différence comme telle. Autrement, c’est comme si l’imam muni de son tarbouche tente de convaincre le rabbin d’enlever sa kippa parce qu’on ne doit pas porter un couvre-chef dans la mosquée.
Par ailleurs, accepter ou à défaut tolérer ces jeunes filles partout où besoin est reste encore le meilleur moyen de continuer et perpétuer ce dialogue des religions qui est si cher aux Sénégalais. En leur fermant la porte de quelque institution que ce soit sous ce prétexte, elles sont brutalement sevrées du dialogue et vont fatalement allaiter demain leurs enfants au lait d’un langage autre que celui du bon voisinage et de la bonne cohabitation. Pourra-t-on leur en vouloir, étant donné qu’on ne peut donner que ce qu’on a.
Que de conflits savamment entretenus à travers l’histoire sous les oripeaux de la religion, de l’ethnie… pour piller, voler et détruire. Ils résultent assez souvent d’une étincelle qu’on a tendance à négliger, pour prendre des proportions insoupçonnées. Les conséquences demeurent toujours incalculables et interminables. Quand les Hutu et les Tutsi se sont rendu compte de l’insignifiance de la question qui les opposait, ils ont définitivement enterré la hache de guerre. En un rien de temps la sincérité des nouvelles relations qu’ils entretiennent a hissé le Rwanda au sommet des pays africains en développement. Combien de temps faudra-t-il pour faire comprendre au peuple centrafricain que la lutte fratricide qui oppose les Selekas aux Anti-balakas depuis 2013 n’a rien à voir avec la religion ? Tout à côté, les séries de massacres entre Dogons et Peuls se multiplient au Mali, au nom de quoi ? Dans quasiment tous les foyers de tension en Afrique, on a exploité le talon d’Achille de la cohésion nationale pour soulever la question des identités meurtrières qui font le lit du chaos. En conséquence, il serait réducteur de croire qu’il faut s’armer jusqu’aux dents et attendre de pied ferme les terroristes envahisseurs en fermant les yeux sur les germes d’une implosion qui sont bien visibles.
C’est des idées qu’on peut opposer et non des dogmes. En admettant nos différences comme richesse, nous continuerons à nous enrichir et à nous enrichir les uns les autres. Si au contraire nous ne voyons en l’altérité que la divergence, le débat qu’on posera après ne se fera que par les tripes et non par l’intellect. Par conséquent, il ne mènera que vers un cul-de-sac.
Dans le chapitre introductif de son ouvrage « Le Prophète et Pharaon » publié au milieu des années 80, une analyse sur les sources du fondamentalisme en Égypte, Gilles Kepel s’interrogeait face à la déliquescence des valeurs morales dans les universités, « si une fille fardée est un mannequin ou une étudiante ? ». Trente ans après, les mêmes pratiques relèvent d’une banalité (ou du normal) dans les écoles de village les plus reculées, sous les tropiques. Entre-temps, les modes agressives qui ont fait leur apparition (« balcon », « pathial », « jumbax out »…) et qui obligent l’homme à baisser le regard ne rassurent guère quant à l’avenir de l’habillement chez une certaine catégorie de femmes.
Par ailleurs, les progrès scientifiques et technologiques ont fini de transformer l’homme du vingt-unième siècle en automate évoluant dans un monde virtuel. Partout à travers le monde se tiennent des colloques et rencontres insistant sur l’urgence de mettre l’accent sur les valeurs pour conférer aux relations professionnelles et sociales une touche humaine. Ce n’est plus le religieux qui est concerné, peu importe son obédience (synagogue, église, mosquée), mais l’Homme dans toute sa dimension et en particulier ceux qui croient encore aux valeurs. Le « kersa » (pudeur?), qui était une vertu cardinale chez la jeune fille se fait de plus en plus rare, sous l’effet des agressions qu’elle subit continuellement de son environnement mondialisé. Dans un tel contexte le voile devient un refuge et un bouclier qui tient en respect les prédateurs qui ont fait de la femme un jouet avant de l’exposer nue dans une vitrine pour des intérêts bassement matériels.
Ceux qui le combattent savent pertinemment qu’il est loin d’être un corset, mais que ce bout de tissu vient proposer en période de crise des valeurs un système de vie bénéfique à tout point de vue : moins coûteux, plus rentable et avec un bien-être assuré. De plus en plus les musulmanes se rendent compte qu’il n’est un effet lié ni à la mode ni à la tradition, quand bien même celles-ci peuvent la déterminer.
En effet quand le Coran instruit le Prophète d’enjoindre aux musulmanes de se voiler, il ne propose pas et n’impose pas non plus un modèle standard pour ce faire, pourvu que la tête soit couverte. Alors ces dernières observeront la prescription divine en fonction de leur culture, de leur tradition et de leur environnement qui sont toujours des facteurs déterminants sur l’individu. La Sénégalaise mettra avec fierté son « musoor » qui la différenciera naturellement de l’Arabe ou de l’Afghane. Le modèle de voile qui a tendance à uniformiser ceux de tous les horizons va s’imposer parce que garantissant plus de mobilité et plus de marge de manœuvre. La musulmane semble être plus à l’aise avec à l’école, à l’usine et, même en haute compétition sportive étant donné qu’il n’entrave aucunement ses mouvements.
Félicitations et encouragements aux vaillantes initiatrices de l’opération « Muur say ceer » (bien se couvrir ?). Combien sont-elles les filles et femmes de toutes les franges sociales à mettre le voile après leur passage ? Gageons que par cette action de sensibilisation la majorité « quantité négligeable » (« ndiraan ») de musulmans du Sénégal sortira enfin de son hibernation pour comprendre que l’Islam n’a rien à voir avec la culture du faste, du festin et du folklore, au détriment de l’action sociale et du sens de l’organisation.
Honneur éternel à Bineta Camara !
Sur le chemin de l’honneur tracé il y a 200 ans par les femmes de Nder (1819), elle réalisa le vœu ultime de Marie, la lointaine marraine («Plût à Dieu que je fusse morte et oubliée bien avant cet instant !») et intégra d’office le cercle select des martyrs. Devant la résistance stoïque qu’elle opposa, le monstre fut réduit à l’étrangler avec … son voile. Volontiers, elle offre sa vie en victime expiatoire, pour apprendre à toutes les jeunes filles et femmes du monde musulman qu’on ne leur demande pas de copier servilement la mode au point de se perdre dans le dédale des couloirs du top-modèle, mais de s’ériger partout et en toute circonstance en modèle, en référence. La minute d’après, le souhait ultime de son bourreau fut de ne plus être de ce monde alors qu’elle est à jamais une Héroïne. Puisse son sublime geste, par la sacralité du mois béni de Ramadan, clore le débat sur ce puant et répugnant sujet du voile qui n’est pas le nôtre.

Une voix autorisée de l’Eglise conforte ce point de vue. Sur les pas de l’éminent Thiandoum, Monseigneur André Guèye évêque de Thiès parle d’une « situation à regretter», appelle à la raison pour éviter les tensions et à « préserver l’héritage des anciens dans l’entente entre chrétiens et musulmans » qui pour lui « sont des frères et sœurs ». Il poursuit : « Nous cohabitons dans la paix. Bien sûr dans toute famille, il y a des difficultés, des problèmes mais si nous échangeons, si nous discutons, il y a toujours moyen de trouver une solution ». « Ce que je peux faire, c’est d’appeler à la concertation, au dialogue et à la vigilance pour que ses pyromanes tapis dans l’ombre ne brûlent pas notre pays et ne ternissent pas nos belles relations qui existent entre les religions ici au Sénégal », a-t-il terminé, (le 11 mai 2019), en marge de la cérémonie d’inauguration d’une nouvelle église dans le département de Bambey, avant de prier pour la paix, partout au Sénégal.

Au Coeur de Dakar, est implantée l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest (UCAO), une création des évêques de la Conférence épiscopale régionale de l’Afrique de l’Ouest (CERAO). Le voile n’y a pas voilé les esprits. Les étudiantes s’habillent selon leurs convenances: cheveux en l’air, châle, foulard, voile, yaye fall, fashion, art et tendance… Tout le monde est accepté et reconnu. Il n’y a point de problème de voile. Mieux, à côté de l’église il y a un endroit aménagé pour le culte musulman qui fait office de mosquée. La parfaite cohabitation se fait dans le respect mutuel des convictions religieuses et le débat ne se pose même pas. C’est cela le Sénégal, un modèle de choix qui (sans verser dans le chauvinisme) doit inspirer toutes les nations du monde qui s’offusquent la raison pour des vétilles et des broutilles.
Les femmes à travers le monde entier, mais surtout les jeunes filles musulmanes au Sénégal et ailleurs se voileront et se voileront de plus en plus puisqu’elles ont le choix, le droit et la totale liberté de se voiler au moment où à côté on ferme la bouche et se rince l’œil sur les modes « déchirés », sexy et autres décolletés.
Elles se voileront et se voileront encore, pas par ostentation, ni par provocation, mais parce que aspirant à une meilleure connaissance de leur religion qui l’impose, elles se rendront compte que porter le voile revient tout juste à se conformer aux prescriptions du Saint-Livre.
Elles se voileront et se voileront encore parce qu’elles découvriront sous le voile une paix intérieure et une quiétude qu’elles ne sauraient en aucun cas, expliquer ou partager.
Enfin, le pardon occupe une place de choix dans le discours de ceux qu’on appelle les religieux. Qu’ils soient à l’église ou à la mosquée. On peut cependant perdre de vue qu’il se situe au-delà de la tolérance. Les nations ayant goûté à l’amère expérience du chaos en sont convaincues. Si ces religieux laissent les adeptes foncer tête baissée jusqu’à dépasser la borne de la tolérance, demain ces mêmes adeptes les obligeront les yeux voilés de honte – A Dieu ne plaise ! – à prêcher le pardon autour de la Commission Vérité et Réconciliation. On serait nombreux à ne pas en être témoins.
La tâche incombe à chacune des deux communautés considérée à titre individuel et collectif et s’avère pour l’heure peu coûteuse puisque tournant autour de la sensibilisation et de la conscientisation. De même les médias peuvent y jouer un rôle de premier plan, si on fait un choix éclairé sur les hommes devant y officier, les hommes devant occuper les studios et les plateaux et ceux à qui il faut tendre les micros. Cela n’empêche qu’il revient singulièrement aux religieux de jouer le rôle de vigies. Et sans relâche, on s’attellera à cultiver la paix dans nos cœurs, puisqu’elle est la seule et unique lumière qui indique le chemin de l’église et de la mosquée et en même temps la clé qui en ouvre les portes.

Alors, à quelques encablures des exploitations du gaz et du pétrole, laissera-t-on les pyromanes arracher le voile de la jeune fille musulmane pour s’en servir comme boutefeu et réduire ce beau pays en cendres ?

Mouhamed M. LOUM
Inspecteur du Travail et de la Sécurité sociale
Coordonnateur de l’association Les Partenaires du Coran (L.P.C.)
« Ansaar al-Quraan »
THIES

1 Commentaire

Repondre

Please enter your comment!
Please enter your name here