Les responsables budgétaires et monétaires se sont retrouvés à Abidjan les 18 et 19 Juin 2019 et ont décidé à l’unanimité l’adoption d’une monnaie unique dès 2020. Des états qui ont habitués leurs peuples à des reports et du dilatoire dans leurs discours à telle enseigne qu’il est difficile d’avoir une lecture simple des projets monétaires en vue.

Ce sont des chefs d’états qui scandent lors de leurs visites en France que le franc CFA est excellent qui parlent aussi d’une monnaie communautaire dans un horizon relativement court. Quelle est la logique derrière ? Pourquoi changer une bonne monnaie ?

Nous restons encore aujourd’hui plus que jamais convaincus que les préalables pour une monnaie unique n’ont pas encore été satisfaits et que cette démarche de bâclage et d’accélération du processus sera fatale à la majorité des économies de la zone…

D’abord, le comité rassemblant les ministères des finances et les gouverneurs des états de la CEDEAO précise dans son rapport qu’aucun pays n’a pu respecter l’ensemble des critères de convergence fixés (encore que je n’adhère pas à ces critères vides copiés de l’Eurozone). Déjà qu’il y a amalgame quand plus de la moitié (pays UEMOA) ont des critères différentes de ceux de la CEDEAO dans le cadre du Pacte de stabilité, de convergence et de croissance qu’ils tentent de respecter simultanément.

Un rapport qui invite les pays à transmettre à la commission de la CEDEAO avant le 29 octobre, leurs projet de programmes pluriannuels de convergence pour la période 2020-2024, affirme implicitement que 2020 ne verra pas une monnaie unique !

A côté de ces contraintes d’ordre technique, se dresse d’autres plus pugnaces d’ordre politique. Il ne faut pas perdre de vue l’exigence du Nigéria aux pays de la zone Franc, quant au statut de la France dans la gestion et la gouvernance de la future monnaie. Le Nigéria, qui a une expérience de gestion monétaire avec sa devise inscrite en réserves de change par la Chine, sera le moteur de la zone avec plus de 60% du Pib de la CEDEAO et 3/5 de la population totale de la zone.

Il est étonnant que le rapport parle d’une future banque centrale fédérale alors qu’il n’y a pas d’unité politique entre les pays de la CEDEAO. Pourtant, tous les penseurs sérieux depuis le projet de monnaie unique en 1964, n’ont pas manqué de souligner l’intégration politique préalable pour une cohérence dans l’action et l’évolution de l’espace. Nous pouvons y citer Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Samir Amin et récemment des auteurs comme Ndongo samba Sylla. D’ailleurs c’est bien l’absence d’unité politique qui constitue l’handicap majeur de l’euro depuis sa création.

Il relève de la magie dans un rapport de parler de ciblage d’inflation globale comme cadre de politique monétaire quand l’on sait que les pays de la zone franc n’ont pas la même culture en matière d’inflation que ceux anglophones beaucoup plus libres. Encore qu’il n’y a pas de consensus empirique sur les PVD concernant la relation entre taux d’inflation et croissance économique. Le taux optimal est bien supérieur à la norme de 5% que semble défendre nos « experts » afro libéraux !

Il relève simplement du dilatoire d’annoncer un régime de change flexible sans en définir la nature ni le périmètre pour des pays majoritairement habitués au confort de l’arrimage fixe à une monnaie forte et à une gestion déléguée (PAZF). Ce sera une bêtise économique d’envergure d’arrimer l’ECO à une devise ou un panier de devise dans un monde où la guerre des monnaies est enclenchée, la course vers l’or décrétée, les monnaies privées en vogue (SELs et cryptographiques) et un SMI en filigrane.

D’ailleurs, que signifie ECO ? Un nom qui ne parle pas à la communauté ouest africaine et qui n’évoque rien de véritablement partagé. C’est dire que cette entreprise de migration monétaire à une allure de formule 1.

Comment un espace incapable de gérer une maladie (ébola 2014) de manière communautaire, aspire à une monnaie unique ?

Un espace où le commerce zonal est parmi les plus faibles du monde. Un espace où tous les pays à l’exception de deux, sont dans les pays les moins avancés et ceux très pauvres et très endettés. Un espace où les capitaux, les biens et les personnes ne circulent presque pas à cause du manque d’infrastructures et des problèmes de sécurité avec des groupes terroristes qui gagnent du terrain de jour en jour. Un espace où presque toutes les balances commerciales sont structurellement déficitaires. Enfin un espace où les champions dans les secteurs stratégiques sont des firmes étrangères.

Un espace encore incapable de régler ses besoins en énergie et en eau potable ayant plus de la moitié de sa population en deçà du seuil de pauvreté. Cet espace brûle résolument des étapes et s’engage dans un chantier qui va accroître les inégalités économiques et paupériser davantage ses populations. La CEDEAO regroupe majoritairement des républiques privées qui sont merveilleusement dotées par la nature et demeurent parmi les plus pauvres de la planète !

Devant les contraintes technico-politiques, il y a les contradictions économiques que semblent ignorer les experts du comité interministériel dans la construction de la monnaie unique. D’abord des asymétries qui gangrènent la zone avec des pays à poids variables. Ensuite une hétérogénéité flagrante qui entretiendra un lot de perdants et quelques gagnants. Enfin les cycles économiques ne seront pas synchrones et le cas du Nigéria l’illustre amplement. En effet, grand exportateur de pétrole il bénéficiera d’une bonne conjoncture quand les cours pétroliers seront favorables contrairement à la majorité des pays de la zone qui sont importateurs de pétrole. L’absence de synchronisation des cycles affectera le partage d’une unique politique monétaire et l’inexistence de mécanismes de correction et de soutien sera fatale en cas de crise comme en témoigne la zone euro.

C’est encore l’empressement qui caractérise les états de la CEDEAO et tout se passe comme dans le San shi Liu ji avec le stratagème de l’enchainement piloté par des forces extérieurs pour maintenir les pays pauvres dans la pauvreté par des choix inopportuns et des décisions irréfléchies qui procèdent plus de la passion que de la raison.

Nous sommes contre cette monnaie coloniale appelée Franc CFA mais nous pensons que la construction monétaire doit passer par une monnaie COMMUNE pour les pays de l’Afrique de l’ouest subsistant avec des monnaies nationales arrimées à cette dernière. L’histoire renseigne qu’aucun pays ne s’est développé par un partage de monnaie et aujourd’hui les états africains doivent aller vers le fédéralisme politique qui reste à nos yeux l’unique base réaliste et consciente pour une monnaie unique capable de jouer pleinement son rôle.

En attendant la conférence des chefs d’états qui s’illustrent depuis la naissance du projet monétaire unique par une procrastination remarquable, la France s’active dans le pré carré pour garder son influence dans ses néocolonies.

2020 sera là dans moins de six mois et la sempiternelle attente d’une monnaie unique CEDEAO demeurera encore pour nous rappeler que les dirigeants africains parlent beaucoup et agissent peu.

Cheikh Oumar DIAGNE

Centre de Recherche et d’Etudes en Stratégie, Finance et Administration.

Dakar-SENEGAL.

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