Au risque de surprendre vos lecteurs ou de passer pour un Saltigui de Malango, j’avoue être parmi les rares sénégalais à avoir prédit la victoire de Donald Trump, un mois avant le scrutin avec le mérite de l’avoir clamé urbi et orbi. J’étais d’ailleurs surpris par l’absence de profondeur des analyses de ces américains sénégalais, qui reprenaient comme des robots des articles de journaux qui puaient la manipulation à plein nez. Et quand mes collègues me débitaient, avec un brin de raillerie, des résultats de sondages peu favorables à ‘’mon candidat’’, je répondais qu’ils allaient être surpris par l’ampleur de la victoire.

Je ne me suis pas trompé.

Le premier constat est qu’il était possible de relever l’attachement congénital des américains à l’alternance. Après deux mandats d’un président démocrate, il soufflait, au sein de la société un fort vent de changement avec de vigoureuses chances que les électeurs penchent du côté des républicains. Un dénouement d’autant plus probable que les démocrates que sont Clinton et Obama ont souvent suivi les décisions des faucons du pentagone et se sont retrouvés embourbés dans des guerres, avec des dégâts humains et économiques pour les pays concernés et pour les Etats –unis, sans résultats tangibles par rapport au prétexte initial qui était d’« instaurer la paix ».

Ensuite la crise financière dans le secteur hypothécaire dite des sub-prime mortgage aux Etats –Unis avait fini de se transformer en crise économique mondiale. En plus d’avoir provoqué la ruine d’une grande partie de la classe moyenne, elle se sera soldée par un tassement des investissements qui a entrainé une chute du commerce mondial de 18% et de la production industrielle de 17%.

Le contrat social était ainsi rudement mis à mal, avec, en prime, la fin du rêve américain, qui permet à n’importe qui de pouvoir se sortir de la misère par le seul fruit de son travail. Ce sont d’ailleurs ces échecs à répétition qui ont été à l’origine de la création de mouvements de contestation tels que le Tea party en 2009 pour la droite et pour la gauche Occupy Wall Street en 2011. Des organisations pour dénoncer les dérives de la démocratie américaine, accusée de travailler pour une petite minorité de riches qui continuait de s’enrichir, au détriment de la grande majorité du peuple.
Des assertions corroborées par le fait que durant la crise financière de 2008, l’Etat n’a pas hésité à porter assistance aux banques et à royalement ignorer des citoyens surendettés. De même, l’arrêt Citizens United rendu en 2010 par la Cour Suprême accorde la liberté d’expression aux personnes morales, permettant aux sociétés de pouvoir enrichir les candidats en disposant du pouvoir de financer sans limites les campagnes électorales, laissant la démocratie américaine entre les mains des financiers qui s’en ont donné à cœur joie.
A cela, il faut ajouter la faillite du programme social du Président dénommé ‘’Obama care’’ ou loi sur les soins abordables qui, initié depuis 2013, tarde encore à convaincre de sa pertinence. Le Sénateur républicain de l’Alabama Jeff Sessions note «qu’elle augmente la dette nationale de 140 milliards par au titre de Médicaid »
Malgré cette situation peu reluisante sur le plan social, Obama a été réélu de justesse en 2012 devant Mitt Romney. C’est pourquoi son irruption dans la campagne électorale était loin d’être stratégique. En effet, après avoir bénéficié de la noble confiance des américains à deux reprises, ne pas se suffire de cette marque de sympathie et vouloir indiquer aux citoyens la direction que devaient prendre leur vote, frise la condescendance. Il est évident que cette posture partiale, associée à une campagne très critique, et c’est un euphémisme, contre l’un des candidats, fût du pain béni pour ce dernier.

Une autre des raisons qui militait en faveur de la candidature de Trump fût le mauvais casting pour la candidature démocrate. En effet, les démocrates ne pouvaient trouver plus mauvais candidat en choisissant la compagne d’un ancien président encore aux affaires, donnant ainsi la fâcheuse impression de vouloir instaurer une dynastie.
Une redoutable erreur qui va déteindre sur la campagne pour les primaires, au cours de laquelle la violence a atteint des niveaux tels des partisans de Bernie Sanders décidèrent de voter Trump et créèrent un mouvement dénommé « Never Hillary ».

Ce rejet d’une partie de son propre camp associé à la suspicion née d’éventuelles casseroles qu’elle était censé trainer devenait un handicap lourd à porter.
Parmi les scandales, on pouvait notamment relever le financement de la fondation Clinton par les saoudiens, ainsi que les nouveaux emails retrouvés dans l’ordinateur d’Anthony Weiner, ex époux de son assistante Uma Abedin lors d’une enquête du FBI sur ses sexting, qui ont conduit l’agence fédérale à subodorer un complot visant à distraire toute trace de correspondances qui auraient dû être archivées sur des serveurs de l’Etat fédéral.

Sur le même versant, on peut retrouver le trucage éhonté des primaires démocrates dans le but d’éliminer Bernie Sanders, le meilleur candidat de mon point de vue et de celui de beaucoup d’analystes. Ce tripatouillage qui a été révélé par Wikileaks, a entrainé la démission de Debbie Wasserman Shultz, présidente de la convention du parti et reste un épisode qui renvoie l’image d’une Hillary conspiratrice et prête à tout pour arriver à ses fins. Certains de ses électeurs ne se sont pas priés pour effectuer un grand braqué dans l’autre sens.

Enfin, sa santé vacillante n’était que le signe annonciateur d’une défaite annoncée.

Un autre choix qui desservait Hillary Clinton au profit de Trump a été son refus de faire confiance à l’intelligence collective en s’adressant directement aux citoyens. Considérant qu’elle avait gagné le match avant que celui-ci n’ait commencé, elle a préféré faire confiance à la classe bavarde (chattering class) comme on les appelle aux Etats-Unis dans laquelle on retrouve les experts et les grands éditorialistes, les média dominants et les sondeurs influents. Ces derniers ont préféré l’effacement des enjeux réels du moment pour se focaliser sur les problèmes médiatiquement exploitables, organisant une véritable intifada contre Trump.

Cela s’est traduit par une position partisane de la presse, qui, pour l’occasion, s’est transformée en « presstituée » selon le mot de l’autre. Elle va ainsi verser dans la propagande et la manipulation par le mensonge et, au final, convaincre les étatsuniens qu’il y avait un cadavre sous le lit. Une posture qui sera consacrée par l’épitaphe d’un célèbre journal la veille du scrutin « Trump est dans son bunker comme Hitler la veille de sa mort ».

Compte tenu de tous ces faits, il était évident que Donald Trump, personnage certes clivant et atypique, mais aussi attachant par son air débonnaire, allait finir le job. A l’opposé de Clinton et d’Obama qui sont des hommes d’appareil et de lobby, Trump a la chance d’être passé par la petite porte en gardant chevillé au corps son indépendance. Il s’est fait tout seul, ne cache pas ses sentiments comme la plupart des hommes politiques, dit tout haut ce que l’américain moyen pense tout bas et dans cet exercice ô combien difficile, utilise les bons mots pour parler des vrais maux qui gangrènent son pays.
Le businessman newyorkais, plus intelligent qu’on ne le pense (il a éliminé 16 candidats républicains) a choisi de parler directement au peuple et de ne pas solliciter les lobbies traditionnels, qui ont la redoutable faculté de faire et défaire des carrières politiques, parmi lesquels les patrons de l’armement, les financiers de Wall Street ainsi que des ressortissants d’Israël ou de l’Arabie saoudite. Ce faisant, il aura réussi à réduire ses dépenses de campagne sans remettre en cause la qualité de celle-ci.
Et déjà en janvier 2016, le Time publiait un article visionnaire par rapport à la démarche non conventionnelle du phénomène Trump, dans lequel il estimait que la campagne de ce dernier était caractérisée par la « désintermédiation »
Avec cette mise au rebut du système politique traditionnel, Trump est apparu aux étasuniens comme un candidat libre de toute allégeance particulière par rapport au système et, de ce simple fait, comme le seul candidat capable de ressusciter le rêve américain. Donald Trump est un deal maker qui peut être comparé à Bernard Tapie en France ou Sylvio Berlusconi en Italie, des hommes d’affaires contestés qui ont le mérite d’avoir donner un bon coup de pied dans la fourmilière politique des classes dirigeantes et qui en ont payé le prix fort.
En lui, les électeurs ont trouvé le rare bâton pour châtier un establishment auquel ils reprochaient une gouvernance axée sur le bellicisme et l’impérialisme pendant au moins deux décennies.

Sa volonté exprimée de vouloir réduire la puissance du complexe militaro-industriel, s’inscrit en droite ligne des positions de John Kennedy (assassiné), Richard Nixon (scandale du watergate) et Bill Clinton (scandale Monica Lewinsky) n’aura même pas réduit ses chances. En effet, selon un sondage réalisé par Military Times du 09 au 14 mars 2016, les militaires américains lui étaient favorables.
A l’analyse donc , cette élection opposait les néo-conservateurs du système, favorables à une mise en berne des identités nationales au profit d’un régime universel de gouvernance, au besoin imposé par la force, aux partisans de la realpolitik d’Henry Kissinger, incarnés par Donald Trump et attachés au principe de la paix, c’est-à-dire d’un ordre international adossé à l’indépendance des Etats-Nations.
Le choix ne pouvait être cornélien et voilà pourquoi la tempête tropicale Trump s’est transformée en ouragan.
Boucar DIOUF Coordonnateur National de la CIAR (Convergence d’Idées Autour de la République)
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