C’étaient les vacances. J’avais dû quitter la résidence universitaire Aline Sitoe Diatta pour rentrer définitivement chez moi puisque l’université avait fermé ses portes depuis quelques jours. Je me demandais même si elle les avait fermées ou entrebâillées, car, à cause des grèves répétitives, les fermetures se confondaient aux ouvertures. Dès lors j’avais perdu mon latin quant aux années académiques. Elles pouvaient se prolonger, s’entrecouper ou se chevaucher…Cela dit, depuis mon retour à la maison pendant cette période de forte chaleur, mon activité de prédilection quotidienne n’avait pas changé d’un iota. Dès mon réveil – sous l’ombre de l’arbre devant chez nous -, je m’installais confortablement sur une chaise pour me plonger dans la lecture de l’une des nombreuses œuvres au programme parce que je craignais d’avoir à me présenter à la session de rattrapage d’octobre à cause de la perturbation de l’année académique. Un jour, alors que je me préparais à entrer chez moi à l’heure du déjeuner, je vis une femme, qui passait à l’autre côté de la rue, me tendre la main pour me saluer. Je lui retournai le salut machinalement. S’étant sans doute rendu compte que je ne l’avais pas reconnue, elle s’arrêta, fit demi-tour puis se dirigea vers moi. Je me levai, m’avançai de deux pas avant de m’arrêter en attendant qu’elle me rejoignît. Ce fut quand elle arriva à environ cinq mètres de moi que je reconnus cette personne qui m’était pourtant si familière. C’était celle qui m’appelait affectueusement petite sœur. Cela faisait presque un mois jour pour jour que je ne l’avais pas revue. Elle s’était complètement métamorphosée. Un léger voile blanc sur la tête, elle avait presque fondu comme neige sous soleil. On eût dit qu’on l’avait échangée tant elle s’était décatie. Les traits tirés, les pommettes saillantes, les joues un peu creuses, une petite gerçure au niveau de la commissure de la lèvre inférieure, ses belles hanches ratatinées…C’est sûr que ses pantalons serrés incendiaires, qui soulevaient beaucoup hommes à chacun de ses passage dans la rue n’allumaient plus ces derniers parce que devenus trop amples pour elle. « Qu’est-ce qui a pu lui arriver en si peu de temps, » m’étais-je en train de me demander lorsqu’elle me tendit la main avec un sourire ; je lui tendis la mienne en lui retournant le sourire.
-Comment vas-tu « grand sœur »? » lui lançai-je timidement.
-Comme tu vois, petite sœur, me répondit-elle un peu gênée avant d’ajouter : « J’ai un tas de problèmes, je t’en parlerai à mon retour. Je dois présentement aller à la boutique acheter quelque chose à ma mère. Je reviens dans quelques minutes. J’ai encore des choses à te dire. J’espère que je n’abuse pas de ta gentillesse et de ta disponibilité…
-Non. Absolument pas! C’est avec plaisir que te prêterai une oreille attentive, lui répondis-je.
-À tout à l’heure alors.
Ce disant, elle me tourna le dos et s’éloigna d’un pas pressé. Après son départ, je restais figée sur place pendant quelque temps, me posant un tas de questions. Mon monologue intérieur terminé, je franchis le seuil de la porte de notre maison, attristée par l’état de la personne que je venais de voir.
Une, deux, puis trois heures passèrent, et je n’avais toujours pas revu ma « grande sœur ». Lorsqu’elle se présenta une nouvelle fois à mes côté, j’étais si happée par ma lecture que je ne m’en rendis même pas compte. Elle me toucha alors l’épaule gauche pour me signaler sa présence ; ce qui me fit sursauter comme si je venais de me réveiller brusquement après avoir fait un terrible cauchemar. Je me ressaisis brusquement puis lui lançai un sourire qui détendit l’atmosphère et la mit à l’aise. Nous échangions quelques mots. Lorsque je lui fis la proposition de lui sortir une chaise, elle me dit qu’elle préférait rester debout sur un ton obséquieux. Ainsi continuions-nous notre discussion.
-Comment vas-tu « grande sœur »? lui demandai-je une seconde fois pour m’assurer qu’elle allait bien.
-Je mentirais si je te disais que je vais très bien. Je ne me reconnais plus. En plus du paludisme dont je souffre depuis plus d’une semaine et demie, mes soucis et des regrets me rongent quotidiennement et j’ai du mal à assurer mes dépenses quotidiennes. C’est pourquoi « petite sœur », je te conseille de faire bon usage de ton argent. Aujourd’hui je regrette beaucoup les billets de banque que je distribuais à tour de bras lorsque certains griots ou faux-griots chantaient mes louanges dans les baptêmes, les mariages ou quand j’allais à un concert au Grand théâtre. On me disait souvent généreuse, mais au fond de moi je savais que je l’étais juste parce que je voulais donner une certaine image de moi et surtout me faire un nom dans les milieux que je fréquentais. « Petite sœur » il faut investir ton argent dans des causes nobles et utiles. Si les gens disent que tu es avare, ne leur prête aucune attention. Beaucoup de ceux qui chantent tes louanges aujourd’hui n’hésiteront pas à t’insulter demain quand tu leur refuseras ne serait-ce qu’un petit service. J’en sais quelque chose »
Après ces mots, il y eut un silence. Ma “grande sœur” le meubla au bout de quelques secondes : « Il y avait autre chose que je voulais te dire mais je ne m’en souviens plus…»
Elle se mit à se gratter la tête comme pour chercher ses idées qui lui échappaient…Il y eut un autre moment de silence avant qu’elle ne reprît le fil de sa pensée.
-Ah voilà! Mes idées me reviennent… J’aimerais te dire qu’il faut éviter d’exister juste par ton corps.
-Comment? lui dis-je avec surprise, car sachant que le corps est la baraque où notre existence est campée, comme le disait Joseph Joubert.
-Peut-être me-suis mal exprimée. Je m’explique: dans la définition de ta personne il ne faut que ton corps compte plus que tout.
-Éclaire ma lanterne, je ne suis pas sortie de l’auberge? lui dis-je en souriant.
-Prenons mon cas…Je me rends maintenant compte que j’avais misé sur le mauvais cheval en me focalisant trop sur mon corps, qui a été en quelque sorte mon «fonds de commerce ». Je n’existais qu’à travers lui. J’ai été affublée de beaucoup de surnoms que je consommais sans modération: taille de guêpe, beauté, la fille au corps envoûtant, taille coca-cola faisant allusion à ma forme, mes hanches… Maintenant que j’ai perdu mon éclat d’antan et ma confiance avec, ma personnalité factice que j’avais bâtie sur mon corps s’est effondrée. J’ai même peur de retourner dans les milieux mondains que je fréquentais car c’est sûr que je n’y compterai que pour des prunes. Malheureusement aujourd’hui n’exister que par son corps est la situation dans laquelle se trouvent beaucoup de femmes célèbres dans notre pays comme ailleurs dans le monde. Quand on parle d’elles, on souvent allusion à leur Q (cul) plutôt qu’à leur Q.I, à leur tête bien faite plutôt qu’à leur tête bien pleine; les articles qui leur sont consacrés dans les journaux font régulièrement mention d’une partie de leur corps : seins, cuisses, hanches et/ou de leurs habillements sexy… Bref, c’est à peine qu’on ne les traite pas de bêtes. Pour moi c’est une sorte de chosification de la femme traitée comme un objet sexuel. Le recul m’a permis d’en prendre maintenant conscience. Cela ne veut pas toutefois dire qu’il faut négliger son corps et son habillement. Tant s’en faut. Une femme doit être coquette et bien élégante. Mais son corps ne pas plus compter que son esprit. Au contraire, je placerais l’esprit beaucoup plus haut au-dessus le corps. Je ne t’apprends rien tu es étudiante. Revisite l’histoire. Cite-moi le nom de quelqu’un que l’humanité célèbre parce qu’il était juste beau. S’il en existe, je n’en connais pas. Les gens dont les noms et œuvres sont restés à jamais dans l’histoire sont ceux qui ont souvent réalisé des choses grandioses par leur esprit et/ou leur comportement. Je ne dis pas non plus qu’un beau corps ne peut pas être associé avec un bel esprit. Loin s’en faut. Il incombe à chacun de nous, à sa manière, de trouver leur bon équilibre.
Sur ces mots, elle s’arrêta de parler pendant un instant puis continua: « Petite sœur, j’espère que je ne te saoule pas trop avec mes histoires personnelles. J’ai juste bien de parler surtout de me confier, car à part ma mère je n’ai presque plus personne avec qui échanger. Même mon téléphone qui n’arrêtait jamais de tintinnabuler ne sonne presque plus ces derniers temps. Lui seul peut symboliser toute la solitude que je vis en ce moment.
-Non. Tu ne me déranges pas du tout, lui dis-je. Au contraire, j’apprends beaucoup de choses en ta compagnie
-Je te remercie de ton de temps et de ton attention si rassurante. Écoute, ma mère est surement impatiente de me revoir, je vais te laisser continuer la lecture de ton livre…merci infiniment. Je voudrais, pour terminer, que tu retiennes au moins avec Simone de Beauvoir que « la beauté se raconte encore moins que le bonheur! »
-Merci infiniment de tes conseils!
-De rien, tu es la petite sœur que je n’ai pas eu la chance d’avoir.
Sur ces mots elle me tapota l’épaule avec un joyeux sourire, me tourna le dos et s’en alla…
Bosse
Ndoye
Montréal
[email protected]
Auteur de : Une amitié, deux trajectoires; L’énigmatique clé sur l’immigration; La rançon de la facilité

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