EN L ‘AN 2068 :

              CONVERSATION AVEC LE   PRÉSIDENT MACKY SALL

 

                                                                 Par Amadou Lamine Sall

                                                                                 Poète

 

            Nous sommes en l’an 2068. L’ancien président de la République a 107 ans. Il y a 44 ans, qu’il a quitté le pouvoir. Je le trouve chez lui, à Fatick, dans sa maison où il se repose.

 

            Sur le pas de la porte, l’homme de Diamniadio, du solaire, du gaz et du pétrole  sénégalais m’accueille. Il n’a pas vieilli, c’est à dire méconnaissable, mais le temps a fait son oeuvre. Il a gardé ce demi sourire  et cet air d’agréable convivialité qui vous mettent face à un homme que le pouvoir a forgé petit à petit dans l’adversité, l’ouverture aux autres, mais avec une métallique lucidité dans la conduite des affaires de l’État. L’âge lui a ôté ses joues rondes et lui a laissé ce regard d’un homme poli, humble, respectueux, qui en sait beaucoup sur son interlocuteur et qui laisse faire la confiance et l’honnêteté de soi. Mais un fauve dormait au fond de lui dans l’adversité. Il ne porte plus de lunettes, ce qui rafraichissait son visage.  La voix n’avait point failli, sauf que la tonalité était plus basse.

 

     Merci de me recevoir Monsieur le Président, malgré votre temps de repos très précieux.

 

       Cela fait toujours plaisir de recevoir des compatriotes, des amis et surtout des hommes de culture. Je regrette d’ailleurs de ne pas en avoir assez reçu, car avec eux, on respire, on s’ouvre à d’autres horizons, d’autres imaginaires. C’est l’audace, la fraîcheur et la vision au service du futur. Nous nous en rendons compte quand c’est trop tard, nous les hommes politiques.

 

     Il existe un hadith qui dit ceci : « Le meilleur des princes est celui qui aime et fréquente les érudits. Le pire des érudits est celui qui aime et fréquente les princes. » Pour dire, qu’il faut fuir le pouvoir, parce qu’il corrompt. Pour dire pourquoi les intellectuels qui cherchent la compagnie des princes, courent vers leur perte. « Sous l’attrait de  la prospérité matérielle, dit Al Fudayl, ils deviennent vils et inconsidérés par le peuple ».  A quoi sert l’érudition sans probité ?

 

         Le prince et l’homme de science doivent apprendre à travailler ensemble et c’est au prince de tendre la main, car la science est sans pareille.

 

     Senghor incarnait la culture même. Abdou Diouf en avait le respect. Abdoulaye Wade en avait un complexe fondateur. Et si on vous laissait vous-même jugez de votre bilan culturel à la tête du Sénégal.

 

     Comment s’appelait cette infrastructure presque accolée au Grand Théâtre… (Je répondis : « Le Musée des… » Il compléta « Civilisations noires ». Donc je l’ai mise en route non sans difficulté car rien n’avait été programmé pour son existence réelle. J’ai sauvé et conservé la gare de Dakar comme patrimoine, car elle était menacée  dans sa visibilité comme dans son entité architecturale d’époque. J’ai créé une fondation internationale  d’utilité publique qui a pris en charge l’organisation de la Biennale de l’art africain contemporain, l’arrachant ainsi à une trop longue et inefficace tutelle administrative handicapante dans le drainage et le captage de ressources financières privées. J’ai fait construire la Bibliothèque nationale et les Archives du Sénégal. J’ai installé le Musée d’art contemporain qui était une forte demande des artistes. J’ai enfin fait bâtir le complexe du monument du Mémorial de Gorée tant attendu par la diaspora africaine et afro américaine, avec dans l’histoire du Sénégal le second embarcadère à la fois pour Gorée et pour l’île des Madeleines sur la corniche de Dakar. Les sénégalais visitaient Gorée et très peu l’île des Madeleines. Je n’oublie pas l’École nationale des arts que j’ai fait installer sur le site de Diamniadio à l’époque. J’ai classé et sauvegardé le quartier de Kermel où un gâchis sans nom du patrimoine architectural était en cours. Dakar a pu ainsi conserver une petite partie de son beau et vieux patrimoine. Pour marquer notre souveraineté, j’ai rendu aux éditeurs sénégalais l’exclusivité du  marché du livre scolaire, comme l’avait fait judicieusement la Côte d’Ivoire avant nous. J’ai aussi donné à l’Association des éditeurs du Sénégal la cogérance et la cogouvernance  avec le ministère de la Culture, du Fonds d’Aide à l’édition que j’avais porté à plus d’un milliard de francs dans le budget national, afin de pousser le livre et la naissance d’une nouvelle génération d’écrivains Sénégalais. J’ai également créé auprès du ministère des Affaires Étrangères un Fonds de soutien à la traduction des œuvres en langues nationales vers le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe. Comment s ‘appelle encore cette ville où j’ai implanté la nouvelle imprimerie nationale du Sénégal avec des équipements de dernière génération pour amortir le coût de la fabrication du livre pour les éditeurs et les organes de presse pour les chefs d’entreprises de presse ? – Rufisque, lui dis-je / Oui, Rufisque – Puis je lui appris ceci à sa grande tristesse : « Monsieur le Président, Rufisque a été amputée d’une partie de la ville emportée par la mer il y a près de 20 ans. A Dakar, le quartier de Fann-Résidence est menacé par les eaux.

 

      Le Président s’était alors tu un long moment. Je lui dis alors : « Votre bilan culturel est resté dans l’histoire. C’est l’histoire qui est importante. C’est elle qui est la meilleure gardienne de ce que nous construisons pour les générations futures ».

 

       La politique a été alors un monde étouffant quand vous dites que la compagnie des hommes de culture vous apaisait.

 

       Étouffant et implacable. Vous n’en avez que pour les autres, jamais pour vous et votre intimité familiale. Mais c’est le prix à payer.

 

       Vous regrettez d’être entré en politique au lieu d’exercer tranquillement votre métier d’ingénieur.

 

   Ce ne serait pas juste si je vous disais que je ne voulais pas entrer en politique. Mais le temps aidant et sous le poids des responsabilités, je me suis souvent posé la question quand je me retrouvais enfin dans mon lit le soir.

 

       Vous auriez dit comme Senghor : « Chaque matin quand je me réveille, j’ai envie de me suicider, et quand j’ouvre ma fenêtre et que je vois Gorée et la lumière du jour, je reprends goût à la vie ».

 

      Peut-être pas penser au suicide quand même, mais il faut trouver à quoi s’accrocher pour avoir l’énergie et l’envie de continuer.

 

     Et sur quoi vous accrochiez-vous en ces temps lointains.

 

     Au peuple sénégalais à qui je suis allé demander de le servir. Aux millions de démunis et de nécessiteux qui attendent de sortir de l’impasse. Et puis l’Afrique, ce grand continent qui a été tant humilié et à qui il faut redonner son rang et son prestige. C’est tout cela à la fois, sans oublier mes compagnons de route sur qui je pouvais compter dans les moments difficiles.

 

       Vous souvenez-vous des moments les plus difficiles de votre présidence ?

 

       Ce sont tous les moments qui étaient difficiles, car gouverner est difficile. Il faut à la fois garder la mesure mais savoir aussi imposer son autorité. Nos cultures sont les premiers obstacles, car elles peuvent être un terrible frein au développement. Il faut nous  mettre au travail, produire nous-mêmes, mettre notre jeunesse à l’abri par l’éducation, la formation, l’emploi. Évaluer nos potentialités, les prendre en charge, les exploiter, les offrir au monde. Bien sûr, certaines de nos valeurs culturelles sont irremplaçables et ce sont elles les socles d’un développement endogène.

 

    Il se met à tousser. Je demande d’aller lui chercher un verre d’eau. « Merci, cela va aller ». Il sort un mouchoir et le garde dans sa main. Puis il dit :

 

  J’ai été fier dans mon bilan d’avoir également donné une priorité  à la création de villes vertes, intelligentes et connectées. Il y a eu aussi la création de villes des arts, à l’image de Marrakech au Maroc. J’ai tenu à un volet important : la gestion culturelle et intégrée qui mettait en scène les écoles, les collèges, les  lycées, les universités, les centres de formations. Mon souci à l’époque de mes mandats et au regard de ce qu’étaient les enjeux mondiaux  du développement des nations, a été aussi de poser un regard lucide sur des perspectives majeures : l’eau, l’énergie, la paix, la sécurité. Nous avions réussi. Le Sénégal s’en porte mieux aujourd’hui.

 

        Beaucoup d’observateurs pensent que l’adversité du Président Abdoulaye Wade fait partie  des moments les plus difficiles de vos fonctions présidentielles.

 

      Je le connaissais assez pour ne pas en souffrir personnellement. Par contre, mes compagnons de route étaient stupéfaits devant son adversité pour ne pas dire son agressivité. C’est justement cela aussi la politique : dure, féroce, imprévisible, imparable, dangereuse, carnivore, injuste, mais noble et admirable quand elle est portée par l’éthique, la morale et bien sûr la passion et l’amour de servir son peuple et de respecter ses adversaires.

 

       Comment expliquez-vous avec le recul cette animosité du Président Wade contre vous.

 

        Parce qu’il m’aimait beaucoup. Parce qu’il n’aurait jamais imaginé que l’histoire prendrait ses chemins de traverse. Moi non plus d’ailleurs. Je ne lui en ai  jamais voulu. Je ne pouvais pas oublier ce qu’il a été pour moi. Je ne voulais retenir que cela et rien d’autre.  Je n’ai jamais voulu répondre à ses attaques. Le travail qui m’attendait me préoccupait le plus.

 

     Son fils Karim Wade l’avait  perdu, selon vous.

 

        Un fils c’est un fils. Je suis un père. Mais le champ politique n’est pas le champ sentimental. Un champ de mines n’est pas un champ de maïs. Finalement, c’est le peuple sénégalais qui a décidé et c’est lui qui aura toujours le dernier mot. Les hommes politiques ne doivent  jamais l’oublier.

 

       L’histoire chante votre geste pour avoir  donné le nom d’Abdoulaye Wade à l’aéroport de Diass que vous avez achevé sous votre présidence.

 

     Il faut savoir dépasser les rivalités, les rancoeurs. C’est tout naturellement que le nom de l’aéroport devait revenir au Président Wade. Il fut un grand et généreux bâtisseur, ce qu’il fallait lui reconnaître. Cela n’a pas été aisé de le faire au regard de la rigidité de mon entourage qui pensait qu’il ne méritait pas une telle reconnaissance, mais cela a été fait. L’histoire en effet ne retient que ce qui grandit l’homme et non ce qui le dégrade. J’ai pensé faire ce qui était juste et noble. Pas plus.

 

      Saviez-vous que les deux chaloupes pour Gorée et l’île des Madeleines au pied du Mémorial de Gorée sur la corniche ouest, portaient toutes les deux votre nom, en plus du train express qui relie l’aéroport international Abdoulaye Wade à Dakar.

 

       Ah bon ? C’est bien. C’est bien. Cela me touche. J’ai été fier aussi d’avoir décongestionner la capitale Dakar en créant des bateaux-taxis vers les grandes banlieues, sans oublier Rufisque, Bargny, Yène, Toubab-Dialaw et leurs environs, jusqu’à Mbour et Joal.

 

      Avec le temps, quel regard jetez-vous sur votre présidence à la tête du Sénégal.

 

      J’ai fait ce que j’ai pu. On ne trouve jamais le temps de faire tout ce que l’on veut. D’ailleurs, ceux qui ont respecté leur loi fondamentale en quittant le pouvoir au bout de leur mandat ont souvent mieux fait que ceux qui se sont accrochés des décennies au pouvoir par la force ou la ruse.

 

          Vous vous souvenez de ce concept qui était votre cheval de bataille pour le développement intégral à partir de 2012.

 

         Nous avons surtout beaucoup, beaucoup travaillé. Un concept, c’est bien, mais réaliser concrètement les missions et les contenus du concept, c’est encore mieux. Incontestablement, l’agriculture nous a donnés les plus beaux résultats depuis l’indépendance dans les années 60. Le reste a suivi, dont notre diplomatie qui a émerveillé le monde et tenu son rang dans toutes les tribunes. Nos forces armées font encore la gloire du Sénégal. Nos finances et notre économie ont été tenues fermement face à nos maigres ressources, nos besoins incompressibles, face aussi aux directives intempestives de la finance internationale. C’était tout cela mon Sénégal à l’époque.  J’en suis encore fier.

 

            Il s’agissait du « Plan Sénégal émergent », Monsieur le Président.

 

        Ah. Oui, c’était le temps de l’engagement et de la bataille pour le développement. C’était le temps du pari de l’autosuffisance alimentaire et du confort énergétique. Le temps de l’emploi pour les jeunes, de la réforme de notre système scolaire et éducatif depuis longtemps obsolète. C’était le temps de la révolution de l’enseignement supérieur. Le temps de l’élimination des handicaps sociaux. Le temps de la modernisation de notre système de santé essoufflé et peu performant. Nous nous sommes battus sur tous ces tableaux et d’autres encore.

 

     Avec le recul, comment jugez-vous l’opposition politique de l’époque avec de grandes  figures  aujourd’hui disparues.  

 

      Mon principe était de tendre la main à tous. Dieu nous apprend que « la plus grande solitude est l’orgueil ». Un président de la République doit rassembler autant qu’il peut. On ne se plait pas à gouverner un pays avec d’une part son parti et de l’autre le reste du pays. Plus on rassemble, mieux on se porte. L’opposition sénégalaise était de qualité parce que notre démocratie était de qualité. J’ai soigneusement veillé à garder cette excellence toujours dans la qualité, mais sans renoncer à l’autorité de l’État. L’oxygène d’une bonne démocratie, c’est aussi la qualité de l’air qu’apporte l’opposition. Vous voyez vous-même: j’ai plus de 100 ans, ce qui veut dire que l’opposition ne m’a pas trop pollué. Il faut reconnaître à l’opposition sa légitimité et accepter son combat. J’ai souvent pensé quand j’étais en exercice, à ce que j’ai eu le courage de faire ou de dire quand j’étais dans l’opposition. Je me suis demandé si c’était vraiment moi qui nourrissais cette rage de voir le pouvoir tomber. C’est alors que l’on devient plus tolérant, plus juste quand, à son tour, Dieu vous porte au pouvoir.  J’ai gouverné avec raison. Mes pensées et mes prières vont à des femmes et  des hommes admirables qui avaient choisi de ne pas être de mon camp, et qui contribuaient ainsi, à leur manière, à bâtir avec moi le Sénégal.

 

    Vous auriez parlé de cette manière et fait ces confessions quand vous étiez Président, en évoquant l’opposition sénégalaise.

 

     Je ne sais pas. Mais le temps du pouvoir, c’est aussi le temps de l’humilité. Regardez ceux qui sont arrivés au pouvoir après moi. Très vite, ils ont eu maille à partir avec leurs camarades d’antan. Le temps du pouvoir n’est pas celui de l’opposition, sans compter les réalités terrifiantes auxquelles on fait subitement face, comme Président.

 

        Comment appréciez-vous la qualité de vos ministres

 

        Je ne voulais pas de ministres qui ressemblent tous à Macky Sall. Je voulais également des voix et des profils contraires. C’est dans cette diversité que nous avons bâti, au jour le jour, notre ambition gouvernementale. Evidemment, certains d’entre eux, comme mes Premiers ministres, étaient plus performants que d’autres.

    

        On vous a reproché d’avoir mis en pièces détachées le grand PS de l’époque.

 

       Ce n’est pas exactement cela. Le temps  des idéologies était fini, ou presque. La solidité des partis, mon propre parti de l’époque compris, n’était  que feinte et illusoire. L’histoire politique et sociale du Sénégal avait fini de se venger des partis traditionnels. C’était le temps des regroupements, des coalitions, des forces réunies. Accéder au pouvoir suprême ne relevait plus de la capacité d’un seul parti, le nôtre comme celui du grand parti socialiste de Senghor. Le temps était à l’union. Voilà la vérité. Je félicite le PS d’avoir eu ce dépassement qui lui a permis de m’accompagner pour servir ensemble le Sénégal. Regardez ceux qui dirigent aujourd’hui le pays avec tant de brio. Ils ne sont d’aucuns partis. Ils sont tout simplement des filles et des fils du Sénégal. Le Sénégal est leur parti. Cependant, il était normal que des jeunes du PS lèvent la voix pour préserver leur bien. C’est le rôle des jeunes d’être rebelles, d’apporter de l’oxygène. Leur combat ne doit pas être tu. Il doit même être porté. Le plus important c’est de communiquer, de se parler, de se mettre ensemble dans le respect de chacun et la sauvegarde des intérêts de chacun. Le temps du pouvoir doit être librement inscrit dans la tête et la stratégie de chacun, car telle est la nature même et la finalité rêvée de l’engagement politique. Mais on doit aussi avoir à l’esprit l’heure. La Constitution donne l’heure et c’est le peuple seul qui tient la sonnerie. Plus nous sommes ensemble, nombreux et durablement réunis, mieux nous accélérons le développement de notre pays en confortant la démocratie et l’État de droit.

 

      Vous sentiez-vous à l’époque comme un Président en otage.

      Il ne répond pas et reste un moment silencieux. Puis, il dit, un peu irrité :

 

 Otage de qui ? Cela n’a jamais fait partie de mon personnage. Je n’ai jamais été faible quand il s’agit de la République. Bien sûr, mes opposants le faisaient croire insidieusement. Mon opposition était féroce.

 

    Servir le peuple, est-ce se nourrir mieux que lui.

 

     Je ne comprends pas votre question.

 

     Le Président bougeait subitement ses jambes dans tous les sens, signe d’un énervement qu’il voulait, voilé. Puis, il dit :

 

    C’est vrai que les hommes politiques ont toujours été dans le viseur. Il semblait que leurs privilèges les préoccupaient plus que leurs devoirs envers les populations. J’ai toujours eu à cœur de servir mon peuple, de créer des infrastructures qui soulageraient leurs peines. Mais la critique est tenace.

 

    Il y a très longtemps, vous avez été accusé d’avoir hâté le référendum de mars 2016, d’avoir institué une Constitution non consensuelle et d’avoir surtout renoncé à l’époque, à votre promesse d’un quinquennat.

 

       Ah bon ? Il y a tellement longtemps tout çà.

 

  Le Président se tut de nouveau, ajusta son joli boubou blanc et recala bien le petit oreiller derrière sa tête et son cou. Le ton et la nature de mes questions commençaient apparemment à le déranger. Je n’avais pas pourtant le choix que de parler d’un moment important de l’histoire du Sénégal.  Il toussa, puis dit :

 

       Vous voyez que le mandat présidentiel depuis que j’ai quitté le pouvoir il y a plus de 40 ans, a été réduit, puisqu’il  est limité aujourd’hui à un  mandat unique. Je suis fier d’avoir amorcé le mouvement de réforme, puisque j’ai ramené, à l’époque,  à cinq ans le mandat de sept ans. L’unanimité n’est pas de ce monde. Elle l’est moins en démocratie et tant mieux. Ce référendum avait été un référendum de progrès. La polémique, la contestation sont filles de la démocratie et de la liberté. Notre Constitution s’était solidifiée, même si nous pouvions faire plus. Le monde ne s’est pas fait en un jour. Un Etat non plus. Avec ce que j’ai laissé, on ne pouvait désormais que réduire le mandat présidentiel, mais plus jamais le contraire. L’histoire de notre pays l’a démontré de belle manière.  Voyez-vous, je tenais à asseoir un pouvoir institutionnalisé et non un pouvoir personnalisé. Je suis fier de mon legs, fier d’avoir contribué à la marche d’une Afrique qui faisait encore rire. Depuis, elle est debout et elle compte dans la gouvernance du monde.

 

     Quelles étaient vos relations avec la presse nationale.

 

     J’ai toujours pensé qu’il y avait un temps pour travailler et un temps pour parler, communiquer. Je savais aussi que les faits et gestes du pouvoir étaient des pièces d’or pour la presse. La seule chose que j’ai regrettée, c’était le manque d’éthique souvent, mais surtout le manque de professionnalisme d’une grande partie de notre presse. C’était une sorte d’auberge espagnole, sauf de très rares exceptions de bonne conduite, de rigueur, de journalistes sourcilleux sur leur travail et respectueux des autres. Il faut tout de même avouer  que certains hommes politiques étaient loin d’être des modèles de rectitude et d’honnêteté.

 

    C’est sous votre 1er mandat, en novembre 2016, il y a 52 ans aujourd’hui, que l’Amérique a mis au pouvoir un certain Donald Trump face à Hillary Clinton, alors que le légendaire Président noir Obama finissait son second mandat à la tête des Etats Unis. Comment aviez-vous vécu ce séisme électoral  de  l’époque.

 

      Ah il était spécial ce Président américain. Mais son élection  prouvait que le temps du monde à cette époque était incertain. Les économies chancelaient et  étaient au bord de la faillite, la menace terroriste était à son point culminant, les crises identitaires ressurgissaient. C’est dans ce climat que Trump avait été élu à la surprise générale et à la barbe de tous les spécialistes des sondages. C’était aussi oublier trop vite  ce qu’est l’Amérique: une nation qui a une très haute idée d’elle-même, concentrée sur elle-même, fière d’elle-même, dominatrice. Elle se vengeait un peu, peut-être à tort, de l’arrivée d’Obama au pouvoir pour la 1ère fois dans son histoire. Elle semblait vouloir très vite fermer la parenthèse. Nous avions à l’époque reconnu cette victoire et continué notre coopération avec un grand pays et le grand peuple américain.

 

    En son temps, sur un autre sujet, l’on a dit que « Le discours des jeunes rappeurs s’était substitué à la voix des autorités morales et religieuses devenues trop souvent  aphones par intérêt ». Quelles étaient vos relations avec les confréries et les chefs religieux.

 

          J’ai été éduqué dans le respect des anciens et la foi invincible de ma religion. J’ai lu, appris, vu de mes propres yeux combien les confréries et les chefs religieux, tous sans exception, les chrétiens évidemment compris, avaient aidé ce pays à se construire dans la paix, la solidarité. « Ils ont fondé leur doctrine et leur vie terrestre sur le renoncement  et le refus de la jouissance des biens matériels ». C’est bien Senghor, mon prédécesseur chrétien, qui a, pendant 20 ans, conduit notre pays. Nous devons remercier Dieu de nous avoir donné des guides religieux d’une foi sans faille. Ce que leurs prières ont construit est plus durable que la pierre. J’ai composé, en son temps, avec les meilleurs sans jamais mettre en péril notre laïcité et l’autorité de l’État, un État qui leur devait assistance et sécurité.

 

    Comment sentez-vous aujourd’hui le poids de l’âge.

 

      Je remercie Dieu de ne pas être malade, mais je suis fatigué. Vous me direz que c’est normal à 107 ans.

 

   Vous avez peur de la mort, Monsieur le Président.    

 

 Il sourit.

 La mort est inscrite dans la vie. Voyez-vous, la vie est un prêt et un prêt, on le rend, on le rembourse. Je remercie Dieu de vivre encore pour Lui témoigner mon infinie reconnaissance.  

 

Vos amis de l’APR viennent-ils vous rendre visite ? Quel est le dernier que vous avez reçu ?

 

      Oh, c’est difficile pour nombre d’entre eux de se déplacer jusqu’à Fatick. Et puis, beaucoup ont été rappelés à Dieu comme moi je le serais demain.  Mbaye est passé il y a deux jours. Mbaye Ndiaye. Mais sa sciatique l’handicape lourdement.

 

        Madame Marième Faye Sall va t-elle bien.

 

        Toujours à la pointe de la plus grande tendresse qu’une épouse peut avoir pour son époux. Je remercie Dieu de m’avoir donné une pareille compagne et de la garder encore à mes côtés. Ma chance et ma belle étoile c’est elle. Je lui souhaite de vivre plus longtemps encore que moi.

 

       Votre famille et vos proches ont été très attaqués lors de votre exercice du pouvoir. Ces attaques étaient-elles justifiées.

 

       Oui, elles étaient justifiées quand on est forcément du côté des détracteurs, des opposants et que l’on cherche obstinément à nuire. Ils étaient dans leur mauvais rôle. Moi je connaissais ma famille. Je viens de loin et notre souci quotidien était de réunir nos forces pour aider les plus démunis. Un Président a beaucoup à faire et très peu à voir souvent au regard des contraintes sécuritaires, de l’immensité de la tâche et du penchant de vos collaborateurs à vous isoler croyant vous protéger alors qu’ils vous coupent des réalités de la vie quotidienne de votre peuple. Mon épouse a beaucoup compensé ce chainon manquant. Pour le reste, tout le reste, avec le temps, l’histoire a jugé.

 

     Le temps du pouvoir est-il le vrai temps des fausses amitiés et des fidélités feintes.

 

    Il en va ainsi de la vie politique, de ses bols de miel et de ses bols de fiel. Le pouvoir, il est vrai, attire beaucoup de mouches. Même si on sait reconnaître ses vrais amis, on fait semblant de croire que ses ennemis peuvent être vos amis. La sincérité a toujours compté pour moi. La fidélité, plus encore. Le reste est consubstantiel à la nature humaine. Dieu seul est Parfait.

 

   Comment se passe votre journée au quotidien.

 

    Réveil tôt avec la prière du matin. Puis je me remets au lit. Déjeuner, puis sommeil. Quand le temps se rafraîchit, je marche un peu dans le jardin pour me dégourdir. Je dîne tôt et très léger. Devant la télévision, je finis toujours par m’endormir. On dort beaucoup à notre âge. Mes petits enfants constituent ma plus grande joie de vivre. Je puise mon énergie dans leur rire et leur belle jeunesse.

 

        Je vais vous laisser vous reposer Monsieur le Président, lui dis-je. Je regagne Kaolack. J’ai été très touché par votre accueil.

 

        Il me demanda :

  • Comment vont nos amis écrivains.
  • Ils vont mal, Monsieur le Président. Ils ont plus écrit, qu’ils n’ont pu trouver à manger et à vivre décemment pour le plus grand nombre. Mais l’écriture chez nous en Afrique ne conduit pas à la fortune. C’est plutôt la politique qui y conduit. Les vrais écrivains d’ailleurs ne

courent pas derrière l’argent. Ce sont les mauvais écrivains qui traficotent. Beaucoup nous ont quittés. Nous n’avons pas oublié ce que vous avez fait, mais ce n’est pas à un Président de faire la littérature sénégalaise. C’est aux écrivains de la faire, même sans une pomme de terre. Les ministres en charge de l’éducation doivent être vigilants et veiller à inscrire dans nos programmes  scolaires les meilleurs. Il s’agit de renouveler notre pensée, notre approche du monde, notre niveau d’appropriation du meilleur de nos littératures d’expression française et des langues nationales. L’école est fondamentale. C’est à l’école que j’ai commencé à rencontrer Senghor, Birago Diop, Ousmane Sembène, Mongo Béti, avant de les rencontrer en chair et en os plus tard, sur les chemins de la vie et de l’écriture. Pour ceux qui le méritent, les nouveaux écrivains doivent être inscrits à nos programmes, comme nos nouveaux philosophes en attendant les nouveaux mathématiciens et physiciens.

 

           – Il a fait chaud aujourd’hui, me dit le Président.

 

           Je me lève. Le Président à son tour se lève péniblement, me suit d’un pas lent et dit : « je vais vous raccompagner » – « Restez Monsieur le Président ». Il me tendit la main. Je la pris avec beaucoup d’émotion. « Prenez bien soin de vous » me dit-il d’une voix qu’il voulait moins tremblotante.

 

          J’ai longtemps gardé le souvenir de ce vieil homme debout devant sa porte, comme hier il était debout dans la tempête face aux urgences et aux besoins terrifiants de son peuple. Il n’avait pas tout réussi. On ne peut pas tout réussir. Il avait surtout retenu les mots d’André Malraux : « L’histoire est dans ce qu’on fait, et non dans ce qu’on dit ».  

 

          Dehors, la pluie tombait. Fatick était devenue une grande ville lumière, grâce à ses puissantes installations solaires, dont un de ses fils avait été un solide précurseur.

         Je décidais de marcher un peu sous la pluie.

 

                                                            ./.

 

    

 

      

 

     

 

          

 

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11 Commentaires

  1. Cheuteuteuteute le Job de larbin n’est pas de tout repos. Si c’est ça Amadou Lamine SALL il y a de quoi désespérer de lui. Mais Macky n’est pas fou, il sait reconnaître les farceurs et faux types des citoyens sincères. Allelouya Amen.

  2. La poésie était née il y a quelques siècles pour contribuer au travail de conscientisation, d’humanisation, de libération et d’indépendance des peuples et non l’inverse. L’inverse devient du griotisme qui est l’art de peindre le faux en vrai et le chat en lion. Au 21e siècle, alors que tous les peuples du monde sont conscients, éduqués et libres, la poésie n’a plus aucune importance, le griotisme oui dans certaines sociétés arriérées. C’est pourquoi la poésie est rangée dans les tiroirs de l’oubli dans tous les lycées et universités du monde. Ces établissements consacrent leurs efforts aux défis du 21e siècle tels que le vrai savoir, la vraie connaissance, les grandes réalisations puisque la poésie à fait le travail préalable de conscientisation qui n’est ni savoir ni connaissance mais un préalable à eux. Le siècle des lumières est très loin derrière nous. Le 21e siècle est celui du concret!

  3. Amadou Lamine Sall est tout sauf un grand poète, c’est un poète fort ordinaire. Qui en doute n’a qu’à aller lire ses ouvrages. Au Sénégal, il existe de grands poètes inconnus du Bataillon que j’ai croisé à l’UGB ou à l’UCAD dix mille fois meilleurs que ALS mais qui n’ont pas les entrées qu’il faut pour la célébrité, vivement une nouvelle classe de poètes qui guident et éclairent le peuple.

  4. MAis ce plumitif qui s’imagine interroger un vieil ancien président il a oublié de préciser son âge alors qu’il s’est prétendu poète depuis le XXème siècle .

    L’inspiration de ce Amadou Lamine SALL semble avoir été bloqué dans son enfance dans les temps anciens de Senghor .

    aTchaaaa goorgoolou way

  5. NDeysann , le petit Sall

    il n’ a pas lu Einstein pour prétendre se projeter comme cela dans le temps et espérer sortir de l’espace … ” politichien”

  6. Félicitations ALS ,J’apprécie cette écriture qui tout en étant belle comme toujours, témoigne également de plusieurs bonnes choses au moins.:
    MacKy ne sera pas Président pour un 3eme mandat puisqu’il quitte le pouvoir en 2023.
    Il s’installe à Fatick mais non ailleurs en dehors du Sénégal
    Mon ami Amadou Lamine Sall “le poète plus doué de sa génération “a 116 ans et se porte très bien et habite probablement Kaolack
    Karim n’a pas pu accéder au pouvoir
    Tout un programme culturel est proposé au Président par ALS et un très bon programme de réalisations d’infrastructures culturelles
    L’énergie solaire à toute sa place même si rien est dit sur le pétrole et le gaz récemment découverts
    Les îles Madeleines é devraient pas être dans le programme de visites touristiques c’est un espace pour les oiseaux dont il faut éloigner les hommes
    C’est aussi la fin du terrorisme et des idéologies politiques On est devant l’homme pragmatique.
    Mais 2068 c’est demain

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