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Publie le: Mercredi 07 avril, 2010

(Document d’archives.] Allocution prononcée à Dakar le 26 août 1958 par Maître Vadiodio Ndiaye devant De Gaulle

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Monsieur le Président,

Monsieur le Sénateur Maire de Dakar vient de vous adresser au nom de la Ville qui vous a accueilli aujourd’hui, et avec toute l’autorité qui s’attache à sa double qualité de premier Magistrat  Municipal et de doyen des hommes politiques sénégalais, des paroles de bienvenue auxquelles veut d’abord s’associer le Conseil de Gouvernement du Sénégal, dont je suis aujourd’hui l’interprète en l’absence de M. le Président Mamadou Dia retenu en Suisse par une cure que ses médecins lui ont déconseillé d’interrompre.

Pour la ville de Dakar et pour le Sénégal tout entier votre visite a trop de sens et répond à trop de préoccupations pour que nous puissions simplement nous réjouir de recevoir un hôte illustre, nous féliciter de l’honneur qui nous est fait et vous remercier d’être venu personnellement nous exposer vos projets.

Le peuple d’Afrique comme celui de la France, vit en effet des heures qu’il sait décisives, et s’interroge sur le choix qu’il est appelé à faire. Dans un mois le suffrage populaire, par la signification que vous avez voulu donner à sa réponse Outre-Mer, déterminera l’avenir des rapports franco-africains.

A la veille d’une telle consultation, sur un tel objet, vous n’avez pas craint d’entreprendre pour nous informer et pour vous informer un voyage long et exténuant. Une telle initiative a d’autant plus de prix que votre temps est mesuré et nos climats incléments. Aussi pensons nous que le meilleur témoignage que nous puissions vous rendre est de nous imposer à nous-mêmes le devoir de vous donner ici, du haut d’une tribune suffisamment sonore, en toute franchise et en toute clarté, sans passion mais sans équivoque, notre position à l’égard des grands problèmes qui se posent à nous.
Ainsi, lorsque vous quitterez demain Dakar pour regagner Paris, nous saurons mieux, les uns et les autres quelles sont les aspirations de ce pays, et les données du choix qui nous est proposé. Ainsi pourrons nous, pendant le peu de temps qui nous sépare du jour où sera annoncée la version définitive du projet constitutionnel, procéder aux ultimes mises aux points et préparer les dernières décisions.

Le programme et les revendications du Gouvernement du Sénégal, si elles doivent être rappelées, ne devraient cependant pas surprendre, car elles ne sont pas nouvelles.

Par des vœux unanimes et répétés, le Conseil de Gouvernement et l’Assemblée Territoriale du Sénégal, expressions authentiques de la volonté populaire, n’ont pas manqué de faire connaître les grandes lignes et les détails des réformes qu’ils jugeaient immédiatement nécessaires. Leurs revendications essentielles, leurs appels les plus pressants n’ont alors reçu aucune réponse.

C’est alors que le Congrès de Cotonou s’est réuni et a défini la doctrine et le programme du parti du regroupement Africain auxquels appartiennent, je dois le rappeler, tous les Parlementaires du Sénégal, tous les Conseillers de son Assemblée Territoriale, tous les Ministres de son Gouvernement.

Il ne peut donc y avoir aucune hésitation. La politique du Sénégal, clairement définie, s’est fixée trois objectifs qui sont, dans l’ordre où elles veulent l’atteindre :
– L’Indépendance
– L’Unité africaine
– et la confédération

C’est dire, et nous ne devons pas nous le dissimuler que ce que nous avons pu jusqu’ici savoir des avants projets constitutionnels ne nous laisse pas sans inquiétude, ni même sans angoisse, en raison des malentendus qu’ils permettent, et des fausses alternatives qu’ils semblent imposer.

Nous disons Indépendance d’abord, mais en nous fixant ce préalable nous ne faisons qu’interpréter l’aspiration profonde de tous les peuples d’Afrique Noire à la reconnaissance de leur personnalité et de leur existence nationale. L’indépendance est un préalable. Elle n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas un idéal en elle-même, mais pour ce qu’elle rend possible. Elle ne véhicule pas une volonté de sécession. Elle ne recèle aucune intention d’isolement ni de repliement sur soi. C’est pourquoi le dilemme Fédération ou sécession nous paraît un faux dilemme et qu’à cet égard notre réponse court le risque de recevoir arbitrairement une interprétation qu’elle n’implique naturellement pas. Je peux, et j’ai même le devoir de déclarer que demain tous les OUI ne comporteront pas une renonciation délibérée à l’indépendance et que tous les NON ne traduiront pas une volonté de rupture complète. Il y a là une possibilité de malentendu, aussi grave que l’un ou l’autre cas.

Il serait également contraire au droit et à l’équité de considérer comme en état de sécession le Territoire qui fait aujourd’hui partie intégrante de la République et qui demain voterait NON, alors que la constitution offre à des Etats aujourd’hui étrangers à la République d’entrer avec elle dans une Association des peuples libres. A tout le moins cette dernière possibilité, que les avants projets semblent refuser aux Territoires d’Outre-Mer devrait elle leur être ouverte.

Nous disons Indépendance, et nous disons ensuite unité africaine. Si l’indépendance que nous voulons n’est pas la sécession, elle n’est pas davantage l’indépendance dans le cadre de chaque territoire, la rupture de toutes les solidarités fédérales existantes, le repliement à l’intérieur des frontières dont nous n’avons jamais cessé de dénoncer le caractère artificiel.

Aussi les avants projets dont nous avons eu connaissance, et qui ne semblent vouloir envisager l’avenir des pays d’Outre-Mer que Territoire pas Territoire, comportent-t-ils un grave danger : celui de briser les unités Fédérales d’Afrique Occidentales et d’Afrique Equatoriale dans l’hypothèse où tous les territoires n’apporteraient pas la même réponse le 28 septembre. Certes ils ont également prévu que les Territoires ainsi dissociés pourraient, par le choix de leurs Assemblées Territoriales, se grouper ou non entre eux en fédérations primaires. Mais commencer par briser l’unité de l’AOF, l’unité de l’AEF, qui aujourd’hui nous paraissent non seulement nécessaires, mais encore insuffisantes, ce serait pour l’Afrique un recul d’un demi siècle alors que tout lui commande d’aller de l’avant.

À cet égard aussi le choix qui nous est proposé n’est donc pas pleinement libre et notre réponse n’aura pas pleinement le sens que vous en attendez.

Ou bien nous voterons selon nos seules convictions au risque de retarder la réalisation de l’unité africaine ou bien nous définirons avec les autres Territoires de la Fédération une position commune, faite de compris tactiques, et qui laissera dans l’ombre, sans les supprimer, les vrais problèmes.

Enfin, au-delà de l’Indépendance et de l’Unité, le Gouvernement du Sénégal, avec le congrès de Cotonou, propose la négociation avec la France d’une confédération multinationale de peuples libres et égaux. Cette solution nous apparaît comme la seule réaliste et la seule durable parce qu’elle est la seule qui tienne compte à la fois du sentiment national des masses africaines, de leur aspiration à l’unité et de leur volonté d’entrer dans le monde moderne au sein d’un ensemble plus vaste encore. C’est pourquoi nous regrettons de voir écarter la Confédération, avec toutes les perspectives d’association qu’elle contenait.

Car avec quel peuple l’Afrique Indépendante et unie pourrait elle plus librement et volontairement s’associer qu’avec le peuple de France, qu’elle connaît, et qu’elle aime. Avec lui, elle a non seulement des liens d’interdépendance économique et culturels, amis encore tout un passé de souvenirs qui dans le meilleur et le pire sont des souvenirs communs. Avec lui, elle partage un idéal de liberté et de dignité humaine, une même conception du progrès et de l’avenir du monde.

Voilà Monsieur le Président, quels sont nos buts et quelles sont nos inquiétudes. Nous pensons que certaines perspectives méritaient de n’être pas d’abord écartées, que certaines options devaient être différemment proposées et surtout que les réponses ne pouvaient pas être à priori interprétées au-delà de leur sens le plus immédiat. Mais nous ne sommes pas non plus sans espoir.

Notre espoir se fonde sur le fait qu’en venant ici pour nous informer et pour vous informer, vous avez créé un climat de discussion et avez, par là même, tourné le dos à cette nouvelle philosophie de la veille Europe, qui, si l’on en croit Albert CAMUS, a répudié le dialogue pour épouser le communiqué. Une Europe qui ne dit plus : je pense ainsi, quelles sont vos objections ? Mais : voici ma vérité, peu m’importe que vous la discutiez, l’armée et la police se chargeront d’établir que j’ai raison.

Monsieur le Président, l’étendue des pouvoirs que détient votre Gouvernement vous permet d’apporter, au projet sur lequel les peuples de France de d’Afrique devront se prononcer, tous les aménagements qui, après ce périple africain, vous paraîtraient nécessaires. Nous espérons que vous entendez nos arguments et que vous pourrez vous en souvenir avant d’arrêter votre décision.

Le Gouvernement du Sénégal, pour sa part, ne se prononcera que lorsqu’il aura connaissance du texte définitif. Très sincèrement il souhaite y trouver la réponse aux préoccupations que j’ai eu, en son nom, le devoir de vous exposer. Très sincèrement il souhaite alors apporter le 28 septembre, la réponse qui permettrait à la France et à l’Afrique, l’une et l’autre indépendantes, de s’associer librement pour affronter ensemble le monde de demain et pour écrire ensemble une nouvelle histoire.

Vive l’amitié franco-africaine

Source : Archives Nationales du Sénégal

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