Au moment de supprimer un spam qui se trouvait dans sa boîte de réception, d’un geste presque machinal, comme il en avait l’habitude, Boubacar, immigré sénégalais vivant au Canada depuis plusieurs années, eut le pressentiment que quelque chose d’important s’y trouvait ce jour-là. Il retint alors sa main, prit soin de bien vérifier le message au lieu de l’envoyer spontanément à la corbeille. C’est ainsi qu’il découvrit, à sa grande surprise, un e-mail qui allait marquer le point de départ d’une longue correspondance entre lui et un inconnu qui allait lui être familier au fil des jours. L’objet du message: « clef USB » et le nom de l’expéditeur Mamadou, qui est très usuel dans son pays d’origine, attirèrent toute son attention. Il cliqua dessus, vérifia et vit que c’étaient les six fichiers qu’il avait soigneusement enregistrés sur sa clef USB, qui lui étaient envoyés en pièces jointes avec un long message…
Bonjour,
Mon nom c’est Mamadou, je suis désolé d’avoir ouvert les fichiers sur votre clé USB, mais c’était le seul moyen pour découvrir le mystère qu’elle cachait. En outre, une folle envie de savoir ce qui s’y trouvait et une grande curiosité se sont emparées de moi au moment où je l’ai trouvée sur le siège arrière d’un taxi au centre-ville de Dakar. Lorsque je l’ai montrée au conducteur du véhicule, son étonnement à la vue de l’objet et les questions qu’il me posa à la suite des explications que j’essayais de lui donner sur son utilité, me laissèrent penser que ses préoccupations quotidiennes et ses centres d’intérêt étaient très éloignés des nouvelles technologies de l’information et de la communication et de tout ce qui s’y rapportait en général. Il conforta ma pensée en me disant plus tard, à la suite de notre longue discussion, qu’il n’en connaissait absolument rien et qu’il était même analphabète. Animé d’un grand désir de découvrir avec empressement son contenu, je choisis alors de la garder et de l’explorer une fois chez moi. Ce que je fis avec hâte et passion. J’étais tellement pressé de voir ce qu’elle contenait que l’idée qu’elle aurait pu être infectée de virus m’était venue à l’esprit plus tard. Heureusement! En sus de votre adresse postale, vous y avez laissé une adresse électronique qui m’a permis aujourd’hui de vous envoyer vos fichiers qui semblent très importants, d’après les notes que j’ai pu y lire. Comme un signe divin de bon augure, car je ne crois pas au hasard, le thème de l’immigration que vous y traitez occupe actuellement toutes mes pensées et la plupart de mes activités quotidiennes. En fait, je suis à l’étape finale dans la procédure d’immigration pour le Canada. Avec ma famille, nous avons déjà passé le stade des visites médicales depuis un moment et attendons juste que nos visas nous soient délivrés. Cela ne devrait pas tarder, vu que le délai maximal mentionné sur la dernière lettre que nous avons reçue arrivera bientôt à échéance. La raison pour laquelle je vous envoie ce long message en plus des fichiers est qu’à la fin de la lecture des analyses et observations que vous y avez faites sur les difficultés que rencontrent les immigrés africains en général dans leur pays de résidence, j’étais complètement bouleversé, voire abattu. J’ai eu l’impression que leur vie n’est qu’une noria de problèmes. Par conséquent, depuis lors, j’ai beaucoup de doutes et d’appréhensions quant à l’opportunité de ma décision d’émigrer. Présentement, j’ai non seulement vendu l’un de mes terrains pour mieux préparer le voyage, mais j’ai aussi déjà rédigé ma lettre de démission que je compte remettre à mon directeur dans quelques jours et je suis obnubilé par l’idée d’émigrer. Depuis tout petit, je nourris cette idée sans savoir pourquoi. Parfois, je me dis que c’est peut-être parce que dans le quartier où j’habitais à Louga c’était la tendance quand j’étais enfant. Tels des acouphènes, la voix de l’émigration résonne fort et régulièrement dans ma tête comme pour me lancer un appel quotidien. Ses échos sont si assourdissants que je n’entends pas les avis des uns et les commentaires des autres sur la question. Pourtant, lorsque je téléphone à certains de mes amis qui sont en Europe, ils me disent souvent qu’ils rencontrent beaucoup de difficultés dans leur pays de résidence. Mais il y a quelque chose qui me dit que si tel avait été le cas, ils seraient rentrés depuis longtemps et n’auraient pas amassé tous les biens et toutes les richesses qu’ils possèdent dans ce pays. Je me dis aussi que le Canada n’est pas l’Europe, car en plus d’être moins touché par la crise économique mondiale actuelle, il offre aux immigrés beaucoup plus d’opportunités que la plupart des pays européens. D’après les informations que j’ai lues dans certains journaux et sur quelques forums sur Internet, les informaticiens, notamment les développeurs dont je fais partie y sont très demandés et très bien payés. Par ailleurs, je voudrais aussi, fût-ce temporairement, me libérer du poids étouffant de la pression, des exigences et de certaines pratiques sociales qui deviennent de plus en plus difficiles à supporter dans ce pays. Depuis que j’ai eu une promotion avec à la clé mon propre bureau et une augmentation salariale, contrairement à mes autres collègues avec qui je travaillais auparavant, je fais l’objet « d’attaques mystiques » sporadiques sur mon lieu de travail. La plus récente m’a profondément marqué. Au moment de rentrer chez moi, à la fin d’une journée de travail, j’ai trouvé des œufs cassés sur le pare-brise de ma voiture, des gris-gris accrochés aux rétroviseurs extérieurs et d’autres objets bizarres sur le siège du conducteur. Je me suis demandé comment l’auteur de ces actes avait fait pour ouvrir les portes de mon véhicule garé sur le parking très bien surveillé du ministère sans être vu. J’en ai juste parlé à ma femme pour ne pas alerter le coupable que je voudrais prendre la main dans le sac. Mais j’ai tout pris en photo en guise de preuves pour un éventuel procès. Bien que je n’aie pas peur de ces choses-là, je commence en avoir vraiment assez de cette situation qui commence à durer. Par conséquent, je suis devenu un peu paranoïaque. Je soupçonne tout le monde, interprète tous les faits, gestes et réactions de tout un chacun dans notre bâtiment. Pourtant j’entretiens de très bonnes relations avec presque toutes les personnes qui y travaillent. Je me dis qu’elles ne doivent pas être capables de ces choses ignobles, tout en n’excluant pas aucune possibilité, étant donné qu’on entend toutes sortes d’histoire dans ce pays où le maraboutage est devenu comme un nouveau sport national. Même parfois au sein des membres d’une même famille. Rien de mal ne m’est arrivé jusqu’à présent par la grâce de Dieu, mais à y penser constamment, je commence à être psychologiquement fatigué. En outre, bien que je gagne un très bon salaire et que j’aie beaucoup d’autres avantages, il m’arrive souvent d’avoir du mal à gérer mes dépenses mensuelles à cause de mes grosses charges familiales, des sollicitations financières quasi quotidiennes auxquelles je ne peux rester insensible dans mon quartier et dans mon village natal. Eu égard à ma religion, ma culture, l’esprit de solidarité dans lequel je suis élevé et à la paupérisation presque généralisée due à la dure situation économique que traverse le pays depuis des années, je me sens obligé d’agir face à ces situations. Voilà les raisons pour lesquelles je voudrais partir. Non pour fuir, mais pour multiplier mes chances de gagner beaucoup plus d’argent pour pouvoir venir en aide à ceux qui me sont chers et pour pouvoir épargner plus afin de mieux préparer mon avenir et celui de mon enfant. Et surtout pour être à l’abri des regards des personnes malveillantes dans ce pays pendant un certain moment. L’éloignement de son pays natal pourrait être un bon moyen pour faire des économies, mais aussi pour se faire oublier des gens qui vous y veulent du mal. Il y a toutefois une voix intérieure troublante, voire étrange que je ne veux pas entendre, que je tente même d’étouffer. Elle me dit incessamment que je suis peut-être en train de commettre une erreur en voulant rendre ma démission dans les prochains jours et en voulant partir avec ma famille à tout prix. J’occupe actuellement un très bon poste au service informatique du Ministère des affaires étrangères où je suis un fonctionnaire de l’État sénégalais. Cependant, ma décision de partir semble presque irréversible en ce moment, puisque je suis non seulement à l’étape finale de la procédure d’immigration entamée depuis des années et que j’ai déjà dépensé beaucoup d’argent pour sa réalisation, mais je reconnais que l’un de mes principaux défauts est que quand j’ai une idée qui me tient à cœur, c’est rare que j’en démorde. Pour des questions de discrétion, voire de superstition, comme c’est souvent le cas dans ce pays dont vous devez bien connaître les réalités sociales, je n’ai parlé de mon projet d’immigration à personne, hormis évidemment ma femme avec qui je fais la procédure ensemble. Ce qui fait qu’à part son point de vue favorable sur la question et les quelques informations que j’entends parfois à la télé ou à la radio et d’autres que j’ai lues dans certains journaux et sur quelques forums de discussions sur l’immigration au Canada sur Internet, je n’ai l’avis de personne d’autre sur le sujet jusque là. Le fait d’avoir la chance de pouvoir faire la connaissance d’une personne qui se trouve au pays où je voudrais émigrer n’est pas fortuit pour moi. Car ma décision de partir pourrait être un tournant dans ma vie. C’est pourquoi j’aurais besoin de vos conseils ou suggestions, vous qui êtes sur place et qui connaissez bien les réalités mieux que beaucoup d’autres personnes. J’en ai d’autant plus besoin que j’ai commencé à avoir beaucoup d’appréhensions depuis que j’ai lu votre histoire. Je suis inquiet, parce que je compte émigrer avec mon fils et ma femme avec qui j’ai pas mal d’embrouilles ces jours ci. Or, les problèmes et les conséquences que vous avez soulevés sur le divorce au sein des couples d’immigrés africains mariés, et surtout sur les difficultés liées à l’éducation des enfants ont encore plus refroidi mes ardeurs. Pour autant, j’ai bien aimé la façon dont vous avez traité le sujet. D’après vos notes, j’ai vu que vous vivez en Alberta. Mais moi je compte m’installer à Montréal, parce que je ne parle pas bien anglais pour vivre et travailler dans l’une des provinces anglophones et je me sentirais mieux dans cette ville multiculturelle où, me dit-on, la communauté sénégalaise est très présente et très active. N’hésitez pas à me donner l’adresse électronique et/ou le numéro de téléphone d’un de vos amis avec qui je pourrais être en contact pour un éventuel hébergement ou pour qu’il me trouve un logement avant mon arrivée, si vous en avez à Montréal. Je ne connais personne là bas.
Veuillez m’apporter des éclairages concernant les objets de mes angoisses à propos de votre sujet sur la clé USB. J’ai hâte de lire votre réponse, le plus tôt sera le mieux pour moi, car je sens que cette décision constitue une étape importante dans ma vie. Plutôt que de partir le cœur troublé, j’aimerais émigrer la conscience tranquille.
Mes sincères salutations, Mamadou Ly

PARTAGER

Repondre

Please enter your comment!
Please enter your name here