Pratiquer le sexe oral pour son propre plaisir en utilisant une riche palette de techniques, d’émotions et d’interactions permet d’entrer dans une logique d’échange, rappelle la chroniqueuse de « La Matinale », Maïa Mazaurette.

En 2005, Arte Radio inventait la suçothérapie : une fellation tous les deux jours, pendant deux mois, pour sauver sa relation. Rebelote en 2013, quand le magazine Elle comparait la fellation au « ciment du couple ». Impossible de ne pas comprendre le message : le sexe oral constitue un sacerdoce conjugal archi-sérieux, relevant plus de la maçonnerie que de l’érotisme. Sans surprise, on n’a pas entendu parler de cunnithérapie. Personne n’a comparé le vibromasseur au « compte joint du foyer » ou au « mur porteur de Notre-Dame » (oups).

Bien sûr, tout le monde ne pratique pas le sexe oral à reculons ni ne le considère comme un passage obligé. Certains d’entre nous en tirent le plus intense plaisir, égoïste et/ou altruiste. Et pourtant… Internet bruisse d’internautes cherchant désespérément à échapper à cette corvée, se plaignant des odeurs, du manque d’envie, de crampes aux mâchoires ou de partenaires trop « lents » (au regard de quelle norme ? On ne saura pas).

Le discours sexuel ne rassure pas les réfractaires. Non seulement la relégation du sexe oral dans le champ des préliminaires diminue leur importance (ces pratiques ne feraient pas partie du « vrai sexe »), mais elles restent étroitement codifiées : un/e partenaire donne, un/e partenaire reçoit, les choses sont réglées comme des Colissimo.

Le sexe oral n’est pourtant pas intrinsèquement ennuyeux, ni même répétitif. Si certains d’entre nous atteignent des états euphoriques en pratiquant le tricot ou la menuiserie, si d’autres aiment émincer les carottes autant qu’ils aiment les manger, on devrait pouvoir s’en sortir.

Minimalisme paresseux

A ce titre, le plus simple consiste encore à contourner l’aspect purement mécanique de cette pratique, en subvertissant la conception que nous en avons. La préconception basique (sexe + bouche = excitation + peut-être orgasme) constitue une merveille de rationalité, certes. Mais l’équation ressemble trop souvent à du minimalisme paresseux : comment investir un minimum de temps et d’énergie pour obtenir un résultat passable.

Cette question du résultat constitue le plus gros obstacle à la satisfaction des donneurs puisque la motivation porte entièrement sur la fin du processus. Un peu comme si le cinéma consistait à « tenir » 90 minutes avant d’atteindre le générique final, et tant pis pour le contexte, les personnages et la montée en puissance du scénario.

Pour prendre plus de plaisir lors du sexe oral, commençons par le commencement : ne pas en tirer de déplaisir. La question du confort est souvent soulevée par les pratiquants ayant tendance à confondre « donner du plaisir » et « s’oublier soi-même ». Elle se résout pourtant avec un minimum de sens pratique : soigner sa nuque, ses maxillaires et ses genoux (aidez-vous avec les oreillers, le canapé, une minerve cervicale, un tapis angora). N’hésitez pas à changer de position au premier signe de fatigue. Faites des pauses, prenez le relais avec vos mains ou avec des objets. On n’est ni au bagne ni dans un monde stéréotypé où la fellation AOC se pratiquerait sur du parquet parsemé de clous rouillés.

Deuxièmement, essayez de renoncer à la division stricte des rôles entre donneur/se et receveur/se. Ce n’est pas parce qu’on se met à genoux qu’on se soumet, ce n’est pas parce qu’on écarte les jambes qu’on perd le contrôle. Dans une logique de coopération, vous devez pouvoir demander à votre partenaire de « se » prendre en charge pendant certains moments (si vous devez retrouver le lubrifiant, ou répondre à votre grand-tante sur Messenger), de même que vous pouvez demander à être caressé(e) vous-même. Vous pouvez vous masturber tout en honorant votre partenaire : ça n’est pas de la triche.

Ensuite, et nous abordons là un point crucial : l’ennui se nourrit de notre confusion et de notre désinvestissement – l’ennui n’est pas une donnée tombée du ciel, mais une relation. En l’occurrence, on trouve plus de satisfaction quand on sait ce qu’on fait, comment on le fait, pourquoi on le fait. Pour l’exprimer cruellement : si vous vous ennuyez, vous n’en faites pas assez. Vous n’auriez pas le temps de vous ennuyer si vous utilisiez votre bouche en combinaison avec une ou deux mains, en prodiguant des stimulations ambidextres complémentaires ou arythmiques, tout en surveillant la cuisson du tofu.

Bonne communication et prise d’initiative

Pour atteindre un niveau raisonnable de compétence, il est important de s’emparer des savoirs existants, mais aussi de se donner la permission de se définir comme compétent(e). Dans le cas contraire, le manque de confiance empêche de prendre des libertés. Pire encore, l’autre se résume à un corps inerte, aux réactions arbitraires. Sans aller jusqu’à clamer son statut de « meilleur dispensateur de cunnilingus catégorie poids moyen » ou de « meilleure suceuse du Haut-Rhin », concentrez-vous sur l’expertise la plus immédiatement gratifiante qui soit : être expert en son/sa partenaire. Pour cela, combinez une bonne communication (pour savoir ce que l’autre aime) et une bonne prise d’initiative (pour proposer des défis et des surprises).

Ensuite, placez-vous égoïstement au cœur de la pratique. Même si ça semble paradoxal, pourquoi ne pas chercher toutes les opportunités permettant d’augmenter votre plaisir physique et intellectuel ? Certains utilisent le culte du pénis ou du vagin, d’autres se projettent dans des fantasmes de domination ou de soumission (« je maîtrise entièrement ton pénis/je suis à la merci de ton pénis »). D’autres préféreront concentrer leur attention sur des sensations plaisantes, comme le goût, le toucher ou l’odeur.

Le sexe oral peut aussi être utilisé comme un jeu : en parlant à son partenaire, en se mettant à sa place, en ayant des intentions qui ne se limitent pas forcément à des questions de pure efficacité. La situation de don permet d’exercer un contrôle : que faire de ce grand pouvoir, de cette grande responsabilité ? On peut retarder ou accélérer le plaisir, augmenter ou réduire la pression, prétendre quitter la pièce au pire moment, pratiquer l’edging (voir notre chronique). On peut se marrer. On peut aussi faire preuve d’une régularité absolue, comme si nous étions une machine, en recherchant des états de transe.

Puisque nous parlons d’extension du répertoire, n’oublions pas que nous avons la chance de vivre en 2019 : nous disposons de guides spécialisés, de ressources d’information et de fantasmes (ne serait-ce que la pornographie) et d’aides concrètes – du lubrifiant pour réduire les frictions, de la chantilly vegan pour les fringales, des vibrateurs pour stimuler les points les sensibles et leurs contours (il existe des vibrateurs pour pénis, ça n’est pas que pour les femmes). Le terme « sexe oral » ne signifie pas qu’on doive se limiter à une zone prédéfinie, encore moins qu’il faille préserver une « fellation brevetée » ou un cunnilingus « pure tradition » (bien cuit, avec du sésame, merci).

Si vous parvenez à pratiquer du sexe oral pour votre propre plaisir, en utilisant une riche palette de techniques, d’émotions et d’interactions… et sans vous casser le dos, vous sortirez d’une logique de don pour entrer dans une logique d’échange. Parce que franchement, si nos fellations et nos cunnilingus sont comparables à du ciment, c’est une mauvaise nouvelle – qui nous rigidifie, nous fige, nous statufie. Les beaux jours commencent : la saison des matières fluides ?

Repondre

Please enter your comment!
Please enter your name here