Préface du recueil de poèmes, Pétales noirs de Marcel Mendy.

La poésie est et restera sans doute à tout jamais le plus noble des genres littéraires en raison des noms prestigieux qui l’ont portée au cours des âges, de Dante et Goethe à Rabemananjara et Césaire en passant par tant d’autres guetteurs d’aube. Mais de nos jours il faut être réellement marqué du signe pour laisser en quelque chose chanter son cœur, murmurer à ses semblables ce que Senghor appelait ‘’des paroles plaisantes à l’oreille ». Marcel Mendy est de ceux-là comme en témoignent les poèmes limpides, engagés, pour tout dire vrais de Pétales noirs.
Son choix, très novateur, de ne donner de titre à aucun des textes du recueil ne dit pas seulement le désir de faire claquer au vent les accents de sa propre liberté ; c’est aussi, ainsi qu’il l’explique lui-même, une manière de faire du lecteur, ce frère humain à la fois si proche et si lointain, un complice actif de sa création poétique. Il s’agit, souligne l’auteur, de faire “d’une œuvre individuelle… une œuvre collective”. N’entendons-nous pas ici en écho la voix de Hugo : “Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous” ?Ou encore celle de Baudelaire : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère » ?
À vrai dire, c’est peut-être surtout la générosité de Marcel Mendy qu’il importe de saluer. Elle transparaît à toutes les pages d’un recueil qui doit tant, de son propre aveu, à Cheikh Anta Diop son mentor en politique mais aussi son premier lecteur, attentif et bienveillant, de jadis. Frappé en effet par les prometteuses incursions en poésie du jeune étudiant venu timidement lui soumettre ses textes, il l’exhorte  à “écrire sur des sujets qui intéressent le plus grand nombre’’ avant d’ajouter :‘’Ainsi tu participeras efficacement à l’élévation du niveau de conscience de ton peuple”. Mendy se souvient aujourd’hui encore de cette conversation comme d’un moment séminal, celui d’une prise de conscience…
Ainsi préparé à bien comprendre qu’écrire c’est essentiellement prendre en charge les souffrances et espérances humaines, Marcel Mendy évoque la mort sans visage et danse sur un air de jazz. Il évoque la place de l’argent “roi du monde” dans notre quotidien et dénonce la violence de l’immigration clandestine où même “le droit de vivre est refusé”.
Au fil des vers, le journaliste politique – il est par ailleurs le porte-parole des Chambres Africaines Extraordinaires –  invite le lecteur à poser  un regard critique sur la société sénégalaise et ouvre une fenêtre sur notre univers quotidien. Il n’a pas de mots trop durs pour les parents lâches et irresponsables. Où trouvent-ils donc la force de mettre un enfant au monde puis de le tuer de leurs propres mains ? Aux yeux de Marcel Mendy ceux qui jettent leur progéniture à la rue sont des assassins eux aussi, car les petits mendiants si tôt frustrés de leur innocence sont morts avant même d’avoir jamais vécu. Le poète sait bien que ces gamins inscrits à l’indigne école de la main tendue sont interdits d’avenir. En définitive, c’est toute une nation habituée à fantasmer sur on ne sait quelle émergence qui se trouve clouée au banc des accusés. Et Marcel Mendy ne s’en cache pas : il aimerait bien que l’Etat fasse entendre raison, au besoin par la force de la Loi, à ceux qui exploitent sans vergogne des êtres aussi vulnérables.
Tout porte hélas à croire que l’auteur ne se fait aucune illusion sur nos décideurs politiques en qui il voit de pitoyables démagogues. Il écrase de son mépris ceux qui eux-mêmes n’ont aucun respect pour des électeurs qu’ils ont pourtant parfois courtisé pendant des années, bravant poussière, chaleur et fatigue pour leur annoncer les lendemains qui chantent. Une sourde colère gronde parfois entre les pages de Pétales noirs, par exemple quand il y est question des abus et de l’amnésie de politiciens surtout soucieux d’entretenir leurs zélés courtisans.
Le recueil frappe aussi par son habileté à établir des passerelles entre le passé et le présent afin de trouver des réponses à nos lancinantes interrogations. Certes, admet Marcel Mendy, les ‘’Tirailleurs sénégalais’’ ont été les libérateurs d’une Europe bien peu reconnaissante ; certes aussi,  la colonisation et la Traite négrière ont littéralement mis à genoux l’Afrique. Mais doit-on pour autant tenir l’Occident pour responsable de tous nos maux ? Il refuse par honnêteté de couvrir d’un voile de pudeur la complicité des Africains si prompts à négocier des prébendes et de supposés honneurs au détriment de leur propres peuples.
Pétales noirs restera dans les mémoires et suscitera l’admiration par sa dimension spirituelle, si fondamentale en poésie. Beaucoup de passages évoquent l’affrontement entre le Bien et le Mal. Si Dieu est amour, l’amour de Dieu est assurément le meilleur antidote à la haine et à la division. N’oublions pas, à ce propos, que Marcel Mendy est également l’auteur de Cardinal Adrien Sarr, soldat de la paix. Il n’hésite pas à proposer en exemple au monde entier le modèle sénégalais d’une cohabitation harmonieuse entre confessions et ethnies. Il s’agit de donner du sens à l’essentiel, d’adhérer aux valeurs humaines qui furent au cœur de l’amitié entre le “fils de Bamba” et le “fils de Gnilane”. Serigne Fallou, sur les traces de son vénéré père, a fait de Touba “un sanctuaire/ Où comme des lamantins à la source/Viennent s’abreuver les fidèles mourides”.

Fervent croyant, Mendy exalte l’Immaculée Conception : créature choisie de Dieu, elle n’en demeure pas moins aux cotés des Hommes pour les éclairer et les guider.
“Épuisés nous ferons le plus beau concert du monde fait de baisers de caresses et d’étreintes “. Difficile de ne pas se souvenir ici de Nuit de Sine: “Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale/ dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.’’ En réalité, c’est surtout un hommage du poète à Louis Armstrong dont les notes bleues l’ont toujours fasciné.
Pétales noirs. Le titre, séduisant et énigmatique, évoque la partie la plus colorée de la fleur, celle qui attire aussi les insectes pollinisateurs, créateurs de vie. De même, les vers de Mendy se veulent un réverbère, une sorte de lumière laissant entrevoir aux humains une société plus juste.
De son propre aveu, Marcel Mendy écrit au gré de son inspiration – souvent la nuit ou tôt le matin –mais on sent que cela ne le dispense pas d’un travail acharné sur les mots et sur le rythme..
Il y a de cela des années Marcel Mendy, à peine sorti de l’adolescence, s’ouvrait à Cheikh Anta Diop de ses doutes et espérances. Arrivé le temps de la maturité, c’est bien à lui qu’il continue de rendre hommage dans Pétales noirs, manifeste poétique – au double sens du mot – pour une Afrique forte et fière, unie et libre.
Ndèye Codou Fall

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