Des archéologues ont découvert au Kenya les dépouilles des victimes d’un féroce combat, qui s’est déroulé il y a dix mille ans.
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Ils sont restés là. Personne n’est allé ramasser leurs corps. Ils reposaient parmi les dunes, épars, certains étendus sur un long banc de sable et de gravillons, sur des petites buttes, d’autres flottant dans le lagon. Ils étaient un peu moins d’une trentaine, des hommes, des femmes, dont l’une enceinte, et quelques enfants. Morts au combat, ou simplement massacrés. Un homme le genou cassé, une pointe de flèche fichée dans le crâne. Un autre touché à la tempe et au cou. Une femme les mains brisées, le front fracassé… La liste des blessures est longue, morbide. Une équipe internationale d’archéologues et d’anthropologues l’a soigneusement relevée, bien plus tard, en 2012, quand un assistant kenyan a découvert le site, Nataruk. Ce dernier se situe à l’ouest du lac Turkana, au Kenya, en bordure d’un ancien petit lagon. Grâce aux coquillages jouxtant les squelettes, les archéologues ont pu estimer l’époque où vivaient les défunts : c’était il y a environ dix mille ans.

Face à ces corps amoncelés, difficile de ne pas penser à une scène de guerre. Ce qui rouvre un très vieux débat chez les anthropologues. Car ces populations, comme toutes celles qui les ont précédées dans le monde au cours de la préhistoire, étaient des nomades, qui vivaient de cueillette et de chasse et de pêche. Mais la guerre existait-elle vraiment chez ces petits groupes relativement solitaires ? La présence, tout au long de la préhistoire, de signes de violence, a bien montré que le « bon sauvage » popularisé par Montaigne ou Rousseau, était un mythe. « Quand on regarde bien, explique Jean Guilaine, du Collège de France, les exemples ne manquent pas. » C’est le cas pour deux anciens cimetières d’environ 9 000 ans à Schela Cladovei en Roumanie, où environ un tiers des défunts avaient été atteints par des flèches et autres projectiles. Plus près de nous, sur l’île de Téviec dans le Morbihan, c’est un homme ou une femme vivant il y a sept mille ans, tué-e par une flèche qui lui a perforé le poumon et sectionné l’aorte, tandis qu’une pluie de coups, peut-être assénés par des bois de cerf ou quelque chose d’approchant, s’est abattue sur la tête de deux jeunes femmes inhumées côte à côte, le cou ceint d’un collier de coquillages.

Mais certains anthropologues estiment que les blessures de tous ces squelettes viennent de petits conflits ponctuels, entre quelques individus. Et que les guerres observées chez des populations plus récentes vivant de chasse et de cueillettes, ces derniers siècles, ne seraient que le fruit de l’influence du reste du monde moderne, largement conquis, on le sait, à la chose guerrière. Selon ces chercheurs, la guerre ne vient vraiment qu’avec la notion de propriété, de territoire, qu’avec le pouvoir. Bref, il aurait fallu attendre l’avènement de l’agriculture, et l’inévitable question, par exemple, de la propriété des stocks de grains ou des troupeaux, pour qu’apparaisse la guerre. Il était de toute façon difficile de trancher de manière absolue. Car les squelettes qui nous sont parvenus de la Préhistoire sont rares, et le plus souvent fragmentaires.

C’est là tout l’intérêt du site kenyan. Notamment parce que la présence du lagon a permis de très bien préserver les restes de douze squelettes. Contrairement aux quinze individus restants ? présents sous la forme d’os et de fragments visiblement déplacés ?, ceux-ci semblaient être à peu près restés dans la position qu’avait le corps au moment de la mort. Nul charognard, visiblement, n’était venu les disperser.

Or sur ces douze squelettes, dix comportent des traces de violence. Et quant aux deux restant, dont la femme enceinte, ils pourraient bien avoir eu les mains liées, d’après leur position. « Tout n’est pas à prendre au pied de la lettre et certaines des blessures repérées par l’équipe ont pu être causées par des éléments naturels [cailloux, vent, érosion, etc.], indique Bruno Boulestin, anthropologue au laboratoire Pacea à Bordeaux. Mais à part ça, c’est globalement convaincant. Rien n’indique qu’il s’agisse de sépultures. Au contraire, on dirait bien qu’on a laissé les corps sur-place. » L’hypothèse qu’il s’agisse de victimes de violence armée lui paraît donc sérieuse.

Difficile d’y voir une simple querelle ayant mal tourné, vu l’omniprésence de la violence dans toutes les dépouilles découvertes. « Il semble s’agir des traces d’un combat ou d’un massacre, donc d’un conflit “de masse” et nullement de violence entre individus. » indique Jean Guilaine. Un motif de réflexion pour certains de ses collègues, dont il rapporte la réticence persistante à considérer les populations de chasseurs-cueilleurs comme vraiment violentes. Une position rousseauiste qui pour Bruno Boulestin, commence à franchement sentir la naphtaline.

« C’est d’abord une belle découverte et l’intérêt essentiel est qu’il s’agit du plus ancien champ de bataille connu. » dit Jean Guilaine. Sur les causes de ce conflit, à peu près tout est envisageable. « Les motifs peuvent être matériels (annexion de territoire, vol de ressources) ou sociaux (rapts d’individus par exemple). », énumère Jean Guilaine. La présence d’armes en obsidienne, une roche rare dans la région, suggère aux archéologues de l’équipe que les assaillants venaient peut-être de loin « La présence de femmes [qui sont rarement combattantes] en aussi grand nombre que les hommes serait plutôt en faveur d’un raid d’assaillants sur une population désarmée, s’interroge Bruno Boulestin, mais en même temps, il y a assez peu d’enfants. ». De toute façon, une partie des corps est peut-être toujours sous les dunes : l’enquête ne peut pas encore déterminer ce qui s’est passé.

Nicolas Constans
lemonde.fr

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