Ma tombe jouxte celle d’un ancien maire qui se vantait toujours d’être le plus
grand contributeur de notre parti. Cet élu local avait une autre compréhension
de la gestion des affaires de la cité : c’est un partage du butin, une main-basse
sur les ressources publiques. Je vais vous expliquez aujourd’hui pourquoi les
joutes pour les mairies sont plus violentes que la compétition pour le pouvoir
central, mais aussi pourquoi une fois à la tête d’une localité, on est souvent réélu
plusieurs fois. Mais auparavant, j’aimerais que les historiens et les sociologues
m’édifient sur le rapport que nous avons avec le bien public ! Mon postulat est
que nous n’avons pas changé de modèles de citoyenneté au lendemain des
indépendances. Si l’on peut comprendre que le colonisé vole, démolisse ou
salisse les biens ou les infrastructures du colon, pourquoi n’avons-nous pas
changé nos rapports avec le bien public après l’indépendance ? N’avons-nous
pas profondément intériorisé l’idée qu’en réalité le bien public n’est public que
de nom, et qu’en l’abimant nous nous vengeons indirectement des gouvernants
fils des colons ?
Ce pays est un gigantesque laboratoire de corruption et de pratiques mafieuses.
Les chercheurs en matière de corruption trouveraient ici toutes les germes et les
recettes de corruption. Comment un pays prétendument musulman peut-il
receler autant de corrompus, de voleurs et d’usurpateurs ? Qui pouvait imaginer
que les autorités décentralisées et l’administration territoriale pouvaient mettre
sur pieds une stratégie légale de dépossession illégitime de terrains attribués à
des citoyens pour s’en approprier ? Qui sont les citoyens qui savent que la loi,
dans ce pays, est utilisée, non pour protéger les citoyens contre l’arbitraire, mais
au contraire pour couvrir cet arbitraire ? Si les morts pouvaient faire des
documentaires, je vous présenterais « L’histoire de la corruption à
Ndoumbélane », mais peut-être que les vivants le feront très prochainement
pour vous expliquer comment nous avons mis ce pays su les rails de la mal
gouvernance quand nous l’avons hérité des colons.
Les manœuvres d’une spoliation institutionnalisée du foncier sont en train, à
l’insu de l’opinion, d’exproprier de pauvres citoyens au profit de politiciens :
conseilleurs municipaux, maires, préfets et gouverneurs de Ndoumbélane sont
tous dans ce complot contre le peuple. Quand nous avons hérité de ce pays des
mains du colon, nous n’avons rien fait d’autre que de perpétuer ses méthodes de
spoliation et d’exploitation du peuple. Cet ancien maire qui était immensément
riche et qui se vantait de toujours gagner sa commune est la clé de l’énigme de
l’aporie foncière de ce pays. Dans les comités domaniaux, la stratégie est de
mettre la loi au service des élites : on l’apprivoise pour occulter les crimes

qu’elle était censée prévenir ou réprimer. Les attributions de terrain sont nanties
d’une clause de mise en valeur dans les 24 mois, passé ce délai, le terrain
pouvait, après avertissement, être attribué à un autre. L’esprit de cette loi est
d’éviter la spéculation foncière consistant à se faire attribuer gratuitement un
terrain et à patienter le temps qu’il rapporte gros pour le vendre. Mais l’astuce
est de passer justement par cette loi pour voler le foncier au peuple. On fait faire
à la Direction de la Surveillance et du Contrôle de l’Occupation du sol
(DSCOS) son travail pour en tirer un profit personnel : elle récupère des terrains
mais ne peut imaginer leur destination. La loi est ainsi clonée pour être
détournée de sa fonction naturelle.
Le génie sordide de nos élus consiste à récupérer ces terrains (de façon légale)
et à les redistribuer mais selon le partage de Bouki l’hyène. Pour ce faire, il
suffit d’exploiter des demandes à l’insu des demandeurs ou des pièces fictives
(il y a des rabatteurs en tout dans ce pays !) pour « redistribuer » ces terrains à
des personnes fictives qui les « vendront » (toujours par des rabatteurs) au profit
des membres influents des fameux comité domaniaux. Par ce stratagème, on se
remplit les poches et on « achète » des voix pour sa réélection future.
Autrement dit, on vole au peuple les moyens par lesquels on l’asservit toujours
davantage. La déconcentration et la décentralisation n’ont jamais profité au
peuple de Ndoumbélane à cause des pratiques de ce genre. Ils sont tous riches,
et il aurait suffi d’envoyer les corps de contrôle et les institutions chargées de
lutter contre l’enrichissement sans cause pour que la majorité des élus locaux et
de leurs acolytes dans l’administration deviennent les nouveaux locataires les
prisons de Ndoumbélane.
Mais dans ce pays où le Roi a l’outrecuidance et l’impudicité de créer des lois et
des institutions judiciaires personnalisées, la lutte contre la corruption n’est rien
d’autre qu’une machine à corrompre. « Cette institution, c’est pour nous tandis
que l’autre, c’est pour les autres ! ». (A suivre)
Le casse-pieds de Ndoumbélane

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