Je me trouve de nouveau  tenaillé entre  mon identité de citoyen très appréciatif  des porteurs de changement, peu importe leur bord politique, qui rehaussent le débat national , et  d’autre part mon identité de linguistique, spécialiste en communication et  analyste du discours, qui a le devoir de poser un regard sans complaisance sur son objectif.  Ce n’est pas une tâche facile.  Peut-être est-ce la raison pour laquelle les juges ou les docteurs sont parfois écartés ou écartelés quand il est question d’agir envers un proche?

La communication n’est pas la langue. Autrement, ces deux notions ne seraient pas parallèlement mises en avant, l’une à côté de l’autre. La communication est plus que la langue. Si la langue était une voiture, la communication serait la technique de la conduite, la connaissance du code de la route, une conscience des conducteurs autour de soi, des heures de pointe, de l’état de la route ….

En guise d’euphémisme, dans cet article, je vais commencer par le sujet le plus difficile et urgent à gérer, pour finir par un sujet plus léger, et assez bien amorcé par le concerné….

Ces derniers temps, il est possible de noter le besoin d’un repositionnement de l’image de certains acteurs politiques dans le champ social, après les échéances présidentielles. À chaque situation, le positionnement adéquat. Ce besoin s’impose, aussi à Ousmane Sonko, président de Pastef.

1- Alarmisme

Le drame en communication est que celui qui parle ne remet pas un exemplaire de sa personnalité à l’auditoire, l’auditoire prend plutôt une photo, une image de la personnalité en question, une image filtrée par les valeurs de l’auditoire, ses susceptibilités et (bien sûr) ses influences.

– L’image de sonneur d’alerte du leader de Pastef est  assurément acquise. Les questions qu’il a soulevées depuis le début de sa carrière politique sont bien nombreuses;

– Son image de courage (pour les uns) ou de témérité (pour les autres) est aussi bien assise. Il ne recule pas devant la gravité, l’ampleur ou les risques de ramification des scandales qu’il dénonce;

– Quant à une image de rigueur et d’intégrité, il est aussi raisonnable de dire qu’elle est assez stable, ou disons qu’il a une moralité moins entachée que celle de ses adversaires. Jusqu’à preuve du contraire…

Ceci laisse une très fine marge à débat pour ses adversaires. Le seul champ assez fertile, pour l’attaquer semble  donc être sa rhétorique….

Maintenant, la question est : est-ce que l’image de l’alarmisme qui lui colle à la peau, de plus en plus, est compatible avec celle du présidentiable?  

Remarquons que si la situation du pays est alarmante, et si le discours est sensé en être le miroir, alors il est assez difficile de ne pas être alarmiste.  Par contre, un équilibre pourrait se faire entre d’une part une observation sans complaisance et sans jugement (polémiste des personnes) de la situation du pays, et d’autre part des stratégies de sortie de crises rassurantes. Un penchant unique pour l’alarmisme peut présenter celui qui dénonce comme moins rassurant, et peut le présenter comme aussi désorienté que ceux qu’il dénonce.

Étonnant de parler de Ousmane Sonko en ces termes, lui qui a écrit (tout) un livre pour y exposer ses Solutions. Mais comme il aime lui-même à le répéter, les électeurs ne lisent pas les programmes. Sachant cela, il vaudrait peut-être alors vulgariser oralement, au cas par cas, ce qui a été consigné par écrit.

Après l’euphorie des Présidentielles, pour ne pas stagner, le leader de Pastef pourrait ne plus seulement s’adresser à cette marge de la population qui lui est acquise, mais plus chercher à rallier les indécis.

Pour ce faire, être conscient qu’il existe une tranche de la population qui est plus sensible à la forme des propos d’un locuteur (comment parle-t-il) et est moins consciente de la portée des propos (de quoi parle-t-il). Pour les atteindre, il est peut-être besoin d’adoucir la rhétorique (forme), sans corrompre le message (fond).

Cela pourrait lui éviter de devoir connaitre la traversée du désert de Maitre Wade qui, comme prétendant au pouvoir, avait été vu, par l’électorat plus âgé, comme un homme de conflit, et en tant que président, comme un opposant au pouvoir. Car il avait (été) habitué à une rhétorique à sens unique, moins nuancée.

On assiste à un nivellement de l’auditoire qui, dans la communication de Ousmane Sonko, peut étonner, car celui-ci est bien  conscient de la dimension symbolique, et de la stratification de l’audience, lui qui dit se préparer soigneusement quand il parle à l’Assemblée Nationale, car il s’adresse en réalité plus au peuple (auditoire symbolique, dialogique),  qu’à ses collègues présents….

Ce défi-ci est difficile à attaquer et vaincre, car il est délicat, et il faut du temps pour construire une image autant qu’il en faut pour la déconstruire…

1- Ajustement dans le discours socio-religieux

Maintenant une situation qui semble bien comprise, et dont la résolution paraît bien enclenchée; nous en revenons à la religion qui est un incontournable dans le paysage sénégalais.

Ousmane Sonko a déjà connu des faux-pas sur ce plan. Le dernier, selon moi, a été de répondre aux personnalités religieuses qui l’ont interpellé d’une certaine manière, dans le cadre de la discussion sollicitée par le président M. Sall. Lors de sa conférence de presse sur le dialogue national, le 29 mai 2019, il aurait suffi qu’il justifie de manière générale son choix de ne pas y participer, sans formellement mentionner les guides religieux, même si c’est pour s’excuser de ne pas leur donner une réponse favorable. L’exposé des motifs de son refus de ce dialogue aurait suffi, d’autant plus qu’il n’est pas le seul à ne pas être allé à la table de concertation.

Sur le terrain glissant de la religion, moins dire, et montrer plus (ethos montré versus ethos dit). Il faut dire que dans ce domaine, Idrissa Seck a beaucoup appris, parfois à ses dépens, aux personnalités politiques sénégalaises.

Il vaut mieux insinuer une réalité qui peut être interprétée positivement que dire formellement ce qui peut être interprété négativement….

La rencontre entre Ousmane Sonko et Serigne Mbaye Sy Abdou est riche en enseignement à ce niveau. Le discours de celui-ci est connu pour être assez interactif. Il cherche la coénonciation, en sollicitant les réactions de l’audience, soit pour compléter une réflexion, un proverbe ou une sourate. Ousmane Sonko aurait pu en profiter pour étaler son érudition en réagissant activement aux interpellations rhétoriques et dialectiques lancées à l’audience. Et ceci aurait pu créer une image d’excès et d’ostentation. Par contre, il s’est retenu, et a plus agi avec subtilité.

Un petit exemple, Serigne Mbaye Sy Abdou a, à un moment donné, souligné que kuy gnaan yallah neel AM-NAA (1) kuy gnaan serigne Mbaye neel AMAA NA (2). Cela indique l’idée que « Que celui qui adresse une demande auprès de l’autorité divine dise JE L’AI EUE (1), c’est-à-dire « la demande est exaucée », et que celui qui fait la même demande à un être humain, si respecté soit celui-ci, dise JE L’AI PEUT-ÊTRE (2). ,

Ousmane Sonko  a demandé, tout bas,  à Serigne Mbaye Sy Abdou, s’il fallait prendre le mot amaa na en wolof ou en arabe. Celui-ci a clarifié le point avec le sourire.

Le terme AM-NAA indique en effet, en wolof, une réalité acquise  alors que AMAA NA (toujours en wolof) désigne une réalité incertaine. Par contre, en arabe, ce terme (AMAA NA) réfère à la confiance que la réalité souhaitée est acquise. Considérer le terme en arabe, et non en wolof, signifierait que l’humain peut avoir la même prérogative que son créateur!!

Cette subtilité sur un plan linguistique et discursif n’est pas exagérée puisque l’alternance codique (le mélange de langues) arabe-wolof est fréquente dans ce type de discours.

Voici une subtilité bien fine qui a eu le chic de faire sourire l’auditoire tout comme les autorités spirituelles qui connaissent le poids des mots et aiment la finesse du verbe. Une source de connivence assez positive, avec ce cercle spirituel, tout autant qu’avec le public.

Serigne Mbaye Sy Abdou, dans  la même occasion, a rappelé les mots d’un de ces ainés qui soulignait que la formule « in shaa Allah » est l’arme des paresseux. Pourtant, Ousmane Sonko avait dit, en quelques sortes, la même chose durant la campagne éléctorale. Ceci lui avait valu une vague de désapprobation.

Une  autre leçon à tirer? En communication, au delà du choix des mots, de leur agencement et du public visé, l’identité (légitimité) de celui qui parle est aussi essentielle.

À suivre   

Malé Fofana PhDDalla Malé Fofana PhD
ComUnicLang  Linguistique, Sciences du langage et Communication

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