L’intégration professionnelle des immigrés africains qualifiés dans leur pays d’accueil: difficultés et paradoxes par Bosse Ndoye

 

Bien qu’étant un phénomène qui existe depuis des milliers, voire des millions d’années, l’immigration a presque aussi souvent changé de forme que de candidats au cours de l’Histoire de l’humanité. Ainsi, d’une immigration majoritairement ouvrière pendant les années d’après-guerre caractérisées par la reconstruction de beaucoup de pays développés dévastés par les bombardements, le monde est progressivement passé à une immigration de plus en plus intellectuelle vers la fin du XXe et au début du XXIe siècle. Cette intellectualisation grandissante de l’immigration peut, entre autres, s’expliquer par la tertiairisation progressive des économies et des entreprises dans beaucoup de pays développés convoités par la plupart des immigrés, le développement sans précédent des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et la rude concurrence que se livrent beaucoup d’entreprises devenues plus performantes à l’échelle planétaire. Pour survivre dans ce contexte de mondialisation et faire face à cette situation de concurrence intense et globalisée, les États ont besoin de s’entourer des meilleurs dans leur domaine de compétence. D’où la nécessité pour nombre d’entre eux, notamment ceux dont la population devient de plus en plus vieillissante et non renouvelée, de faire souvent appel à une main-d’œuvre étrangère de plus en plus qualifiée. C’est pourquoi cette immigration intellectuelle exige de plus en plus: une grande qualification, beaucoup de diplômes, une expérience professionnelle compétitive et beaucoup de savoir-faire. L’immigration ouvrière n’a pas complètement disparu pour autant, bien que sa présence soit de moins en moins importante dans beaucoup de pays développés.

Malgré le développement des moyens de production et des nouvelles technologies de l’information et de la communication, le monde traverse une crise économique presque endémique ces dernières années. Cette crise affecte, particulièrement, beaucoup d’immigrés africains dans leurs recherches d’emploi dans leur pays d’accueil, malgré parfois les diplômes et les expériences professionnelles acquis. Si d’aucuns parmi eux parviennent à s’y intégrer facilement sur le plan professionnel, c’est la croix et la bannière pour beaucoup d’autres lorsqu’il s’agit d’y trouver un emploi dans leur domaine de compétence ou spécialité. Quelques  raisons peuvent être avancées pour expliquer certaines difficultés auxquelles font face ces immigrés.

Ils doivent généralement avoir plus de compétences et de savoir-faire pour se faire embaucher au détriment des natifs de leur pays d’accueil et/ou d’autres immigrés provenant d’horizons différents. Par conséquent, la concurrence est non seulement rude entre immigrés, mais elle l’est tout autant entre eux et les citoyens « dits de souche ». À cette situation s’ajoutent une offre de plus en plus forte et qualifiée et la question de certains secteurs d’activités professionnelles plus touchés par la crise économique que d’autres.

Dans beaucoup de pays, pourtant réputés accueillants, il peut toujours y exister certaines pratiques officieuses, sournoises et très subtiles qui ne sont rien d’autre qu’une préférence nationale déguisée en matière d’intégration professionnelle. Ces pratiques se manifestent souvent à travers le racisme, la discrimination  et l’exclusion, etc. C’est pour en mettre certaines au grand jour que  la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec a publié, le 29 mai 2012, les résultats d’un testing. Ces résultats ont montré qu’un candidat au patronyme québécois a au moins 60% de plus de chances d’être invité à se présenter à un entretien d’embauche qu’une personne qui a un nom à consonance africaine, arabe ou latino-américaine. Ils ont également révélé que le taux de discrimination est de 35% dans cette province canadienne pourtant mondialement connue pour son accueil envers les immigrants. Ces genres de situation qui se manifestent sous plusieurs formes subtiles, généralement difficiles à détecter, encore moins à dénoncer font que beaucoup d’immigrés se heurtent souvent  à un mur d’incompréhensions ou à une barrière invisible qui fait qu’il leur soit difficile, voire impossible d’avoir accès aux emplois qu’ils aimeraient exercer… Vécues de manière répétitive, ces contraintes peuvent semer le doute dans leur esprit et, à la longue, entraîner, une perte de confiance en eux. Ce qui pourrait constituer un handicap dans leur processus d’intégration professionnelle.

Les difficultés rencontrées par de nombreux immigrés peuvent, en partie, expliquer le fait qu’ils occupent souvent le premier rang des statistiques du taux de chômage dans leur pays d’accueil. Une étude de l’OCDE parue dans l’édition du Figaro du 3 décembre 2012 peut en donner une certaine idée. Selon elle, les immigrés présents dans les États membres de cette organisation, qui sont tout de même ceux qui les accueillent le plus au monde, sont les premières victimes de la crise comparés aux populations autochtones. Ils ont subi une plus forte augmentation du taux de chômage de 2,7%   depuis dix ans, contre 1% pour le reste de la population, soit un taux à 11,9% en 2010. Cette question est très complexe. C’est pourquoi beaucoup d’autorités politiques dans ces pays feignent de l’ignorer ou préfèrent la taire pour des raisons plus ou moins opportunistes. Certains, plutôt de tendance nationaliste ou extrémiste de droite, pourraient dire que c’est normal, car il faut d’abord penser aux citoyens des pays d’accueil avant de se tourner vers les immigrés. Mais, si ces derniers peuvent contribuer au développement de leur pays de résidence pourquoi alors devrait-on se priver de leurs compétences ou savoir-faire?  L’aberration dans la plupart de ces situations est que ce sont les gouvernements des pays d’accueil, qui ont généralement sélectionné ces immigrés selon critères difficiles à remplir qui ne parviennent pas à les intégrer sur le plan professionnel une fois sur place. Ce qui peut être doublement pénalisant pour ces immigrés. D’une part ils peuvent être sous-employés et mal rémunérés et d’autre part leurs pays d’origine  accusent un manque à gagner dû  à  la fuite de beaucoup de cerveaux dont ils auraient pu tirer profit.

Les cas de discrimination, de racisme et d’exclusion…n’expliquent pas à eux seuls la difficulté d’intégration professionnelle des immigrés dans leur pays d’accueil. Il y a aussi  la barrière linguistique, les questions de compétence, d’expériences professionnelles, de formations et de diplômes inadéquats, des soucis d’intégration sociale et culturelle…

La situation de beaucoup d’immigrés en Amérique du Nord peut servir de modèle d’analyse en ce qui à trait aux difficultés auxquelles beaucoup d’immigrés africains, pourtant qualifiés et diplômés, parmi tant d’autres, peuvent être confrontés dans leurs recherches d’emploi dans leur domaine de compétence. Dans un pays comme le Canada par exemple, les immigrés doivent faire face à un marché du travail qui demande de plus en plus une expérience professionnelle et des diplômes canadiens. La compréhension de la double culture anglophone et francophone leur est souvent nécessaire, et la maîtrise des deux langues officielles plus ou moins exigée par certains employeurs. Dans cette situation les unilingues semblent avoir moins de chances de trouver un emploi que les bilingues. Ce qui est paradoxal dans une province comme le Québec, qui se réclame haut et fort francophone, particulièrement à Montréal qui est son poumon économique, c’est que les unilingues anglophones semblent avoir plus de chances d’être embauchés que les unilingues francophones. Ce qui peut être préjudiciable à beaucoup d’immigrés, notamment aux Africains dont beaucoup sont venus de pays francophones pour gonfler les rangs de la population de la seule province majoritairement francophone au Canada. Si les plus chanceux parmi eux parviennent à trouver facilement un travail dans leur domaine de compétence, pour la plupart il va falloir remuer ciel et terre pour trouver le chemin qui mène au saint Graal. Car, généralement, de nouvelles formations, parfois longues et coûteuses, leur sont indispensables pour pouvoir prétendre à certains emplois. Surtout dans les secteurs régis par des ordres professionnels, qui ont une grande influence dans beaucoup de domaines qui sont leur chasse gardée. Si certains courageux vont se lancer dans de nouvelles formations au prix d’une dette qu’ils auront à payer pendant parfois plusieurs années, en espérant qu’elles leur permettraient de trouver un bon travail dans leur domaine de compétence, d’autres, par contre, préfèrent se consacrer à leur travail quel qu’il soit. Car ils pensent généralement que cette formation ne garantit pas non seulement un travail à son issue, mais pourrait même constituer un manque à gagner à cause d’un éventuel endettement et d’un manque de temps pour exercer d’autres activités lucratives qu’elle pourrait occasionner. Or, ils ont souvent besoin de travailler à temps plein, parce qu’ils ont souvent des dépenses mensuelles incompressibles dans leur pays de résidence et dans leur pays d’origine. Cette peur de s’engager dans de nouvelles études quelquefois longues et coûteuses, la reconversion parfois difficile qui exige souvent de nouvelles formations et l’usure du temps auront un effet souvent dépréciatif sur certaines expériences professionnelles ou diplômes de beaucoup d’immigrés. Ce qui peut leur porter préjudice dans leurs recherches d’emploi, dans un monde où les connaissances, les techniques et les moyens de travail sont sans cesse perfectionnés et renouvelés. Après beaucoup de temps passé à chercher infructueusement un travail dans leur domaine de compétence, beaucoup d’entre eux se résolvent à la dure réalité : il faut faire autre chose tout en gardant l’espoir de trouver un jour un emploi dans leur spécialité. C’est pourquoi certains parmi eux se sont reconvertis dans des domaines qu’ils n’apprécient pas toujours. Ce qui explique le fait qu’il ne soit pas rare de trouver des ingénieurs devenir taximen, des médecins travailler dans des centres d’appel et des informaticiens devenir des infirmiers ou préparateurs de commandes, la liste est loin d’être exhaustive. La plupart d’entre eux sont loin de cet idéal Confucéen : « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie. » Loin d’exercer une profession qui les passionne, beaucoup d’immigrés sont obligés de travailler juste par pure nécessité. L’immigration n’est pas toujours synonyme de réussite. Beaucoup de gens, qui ont laissé dans leur pays d’origine de meilleurs emplois et une meilleure position sociale peuvent se retrouver sous employés et mal rémunérés dans leur pays de résidence, bien qu’ils puissent y trouver bien d’autres avantages qu’ils n’ont pas dans leur pays natal. Comme empêtrés dans un bourbier, nombre d’entre eux, qui cherchaient, à leur arrivée, un travail provisoire dans certains domaines, loin de leur emploi de rêve, se sont retrouvés enchaînés dans des professions d’où ils semblent ne plus pouvoir se sortir de peur de se retrouver en chômage dans ce contexte  conjoncturel mondial très difficile. Il faut toutefois reconnaître que dans un monde en perpétuelle mutation, les plus aptes à faire face aux caprices et inconstances du marché du travail sont ceux qui sont capables d’être polyvalents ou de s’adapter le plus rapidement possible à toutes les nouvelles réalités et contraintes.

Dans l’univers de l’immigration de plus en plus qualifiée et plus exigeante en matière de diplômes et de savoir-faire, les pays pauvres ou moins développés semblent être les dindons de la farce. Dans ces pays-là, l’enseignement public est généralement gratuit. Ces États investissent beaucoup d’argent sur certains de leurs citoyens qui vont servir dans d’autres pays plus développés, qui peuvent leur offrir plus d’opportunités. Il faut comprendre qu’en un moment donné, malgré leur patriotisme et leur bonne volonté, ces gens peuvent mettre les intérêts personnels au-devant de leurs intérêts nationaux. Toutefois, leurs motivations ne sont pas toujours financières. Ils peuvent aller chercher ailleurs ce que leur pays refuse de leur donner. Comme l’a si bien dit Amin Maalouf : « Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester – quoi qu’en disent les politiques grandiloquents. « Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays ». Facile à dire quand tu es milliardaire, et que tu viens d’être élu, à 43 ans, président des États-Unis d’Amérique! Mais lorsque, dans ton pays, tu ne peux ni travailler, ni te soigner, ni te loger, ni t’instruire, ni voter librement, ni exprimer ton opinion, ni même circuler dans les rues à ta guise, que vaut l’adage de John F. Kennedy? Pas grand-chose! C’est d’abord à ton pays de tenir, envers toi, un certain nombre d’engagements. Que tu y sois considéré comme un citoyen à part entière, que tu n’y subisses ni oppression, ni discrimination, ni privations indues. Ton pays et ses dirigeants ont l’obligation de t’assurer cela; sinon, tu ne leur dois rien. Ni attachement au sol, ni salut au drapeau. Le pays où tu peux vivre la tête haute, tu lui donnes tout, tu lui sacrifies tout, même ta propre vie; celui où tu dois vivre la tête basse, tu ne lui donnes rien. Qu’il s’agisse de ton pays d’accueil ou de ton pays d’origine. La magnanimité appelle la magnanimité, l’indifférence appelle l’indifférence, et le mépris appelle le mépris. Telle est la charte des êtres libres et, pour ma part, je n’en reconnais aucune autre. »

Bosse Ndoye

[email protected]

Montréal

 

4 Commentaires

  1. A part la derniere citation , ce texte est juste une suite de mots qui nous apprenne presque rien du tou.
    Juste quelqu’un qui a envi de prouver qu’il sai manier la langue de moliere.

  2. gayi demlen liggueyi teh bayi sen tapaleh yi vous pensez que les quebecois vont vous donner les bonnes jobs et eux restent au chomage n importe quoi sinon rentrer au senegal ou battez vous pour payer vos facture.

  3. Bonjour ,
    Tes articles sont interessants car ils sont relatifs a des faits reels que vous decrivez de maniere tres detaillee. Seulement, ces faits semblent etre connus de tous comme le dit quelqu’un plus haut. Vous gagnerez en pertinence en proposant des solutions a ces problemes communs aux emigres.
    Bon courage!

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