Sa mort, annoncée par erreur le 13 mars 2016, est hélas maintenant une réalité : Mame Younousse Dieng nous a quittés dans la nuit du jeudi au vendredi 1er avril 2016. Elle avait 76 ans.

La grande dame à la peau d’un noir magnifique, aux dents d’une resplendissante blancheur et au ‘saakare Yàlla’ a fermé ses yeux rieurs chez elle, à Dakar, alors qu’elle venait à peine de sortir de l’hôpital où elle avait séjourné pendant quelque temps.

Lorsqu’un personnage public respecté de tous s’en va, on se souvient presque à son insu de certains événements qui ont donné du sens à son entière existence. Dans le cas de Mame Younousse Dieng, c’est peut-être ce matin de 1961 où, institutrice à Tivaouane, elle reçoit dans sa classe le Gouverneur de Thiès. Elle choisit alors de lui lire sa propre traduction en wolof de l’hymne national du Sénégal. Le représentant de l’Etat est d’autant plus surpris et séduit qu’il est lui-même un écrivain et non des moindres. Son nom : Cheikh Hamidou Kane.

Le combat de Mame Younousse Dieng pour la revalorisation de nos langues nationales ne date donc pas d’hier et elle est restée sa vie durant fidèle à ses racines et aux valeurs africaines.

Cela peut sembler anecdotique mais il est émouvant de se rappeler aujourd’hui qu’à 70 ans passés, elle continuait de porter ses boucles d’oreille de petite fille, sans doute par fidélité à sa mère Adja Sagar Mbaye dont elle aimait dire qu’elle était exceptionnelle, la surnommant d’ailleurs volontiers « benn bu gën ñaar ».

Elle a écrit son premier roman en français et le manuscrit en a dormi dans les tiroirs d’une maison d’édition pendant 26 ans avant d’être ressuscité. L’ombre en feu est un vrai succès, traitant de la tradition, du conflit de générations, de la supériorité supposée de l’homme sur la femme, du sens aigu de l’honneur et du respect vaille que vaille de la parole donnée. Ainsi Kura, comme le lui dit sa grand mère, doit épouser Demba non pas par amour mais parce que son père « a déjà annoncé ce mariage ». Il est aussi question dans L’ombre en feu d’une idée chère à Mame Younousse Dieng, à savoir l’égalité entre l’homme et la femme, étant entendu que pour elle émancipation ne saurait signifier occidentalisation ridicule ou dévergondage.

De L’ombre en feu, Lilyan Kesteloot a dit que c’est « un excellent roman populaire que les pères de famille devraient lire autant que leurs enfants. Pour tenter peut-être de se comprendre davantage ».

Mame Younousse Dieng aimait par-dessus tout son pays, elle qui avait choisi le métier d’enseignante alors que d’autres possibilités, plus rémunératrices et moins épuisantes, s’offraient à elle.

Mais avec elle on en revient toujours à la question fondamentale, celle de nos langues nationales. Comment en effet former des âmes et forger des caractères avec une langue d’emprunt ? Elle ne faisait jamais mystère de sa dette envers Cheikh Anta Diop selon qui on ne fonde pas une nation sur des bases aussi fragiles, et que même la démocratie ne signifie rien lorsque environ 85% de la population ne peuvent pas lire ce que disent les textes qui l’instituent.

On ne s’étonnera donc pas que Aawo bi ait été le tout premier roman en wolof publié au Sénégal. Elle avait compris que c’était la meilleure façon de toucher ses compatriotes. En faisant ce choix, elle a balisé pour nous, avec générosité et courage, le chemin de la résistance culturelle.

Le retour aux sources est fondamental pour tout pays désireux d’émerger ou de se développer. C’est lui qui donne naissance à des femmes fortes, discrètes mais vaillantes -à l’instar de Ndeela, héroïne de Aawo bi, « belle et séduisante au point de faire oublier aux hommes le nom de leurs épouses » et si vertueuse pourtant. Cet être idéal est pour l’auteure un vrai joyau. »Jikko jeet wurus la « , écrit-elle, en effet.

Mame Younousse Dieng incarnait à la fois la tradition et la modernité : ancrée dans sa propre culture avant de s’ouvrir aux autres pour parler de la mondialisation ou du « rendez-vous du donner et du recevoir » si cher à Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal. Elle dire et répéter : « Na ndey di ndey, baay di baay, gune di doom ».

Chacun joue son rôle et sa partition dans l’édifice d’une nation !

Mame Younousse,

J’ai beaucoup prié pour qu’elle se rétablisse afin que je lui demande quelle a été sa réaction en apprenant qu’elle avait été « tuée » par la rumeur dakaroise. J’ai aussi imaginé son rire en attendant que sa convalescence me permette d’en percevoir les joyeux éclats de mes propres oreilles. Mais le Bon Dieu en a décidé autrement. Je sais que je ne pourrai plus jamais la prendre en photo et l’entendre me faire promettre gaiement de les lui apporter à son domicile du Jet d’Eau. Je l’aimais pour sa simplicité, sa beauté, son sens de la dignité et de l’humour. Et aussi, et surtout, pour la qualité de ses mots.

Ndèye Codou Fall

 

 

7 Commentaires

  1. nalilahi wa inna ileyhi radjiwoune que la terre lui soit lègère et qu’Allah SWT l’accueil dans son paradis. Une femme extraordinaire et pleine de vie s’en est allée

    • Que firdawsi soit sa demeure eternelle!!!! Je presente mes condoleances a la ville de Tivaouane et a mes anciennes collegues d’Imam Abdou Ndiaye 2 qu elle a dirigee avec brio pendant des annees avant de prendre sa retraite!

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