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Publie le: sam, 30th juil, 2011

Mirage, naufrage et auberge Par Henriette Niang Kandé

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« Les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Cette expression vient d’un barbier qui avait mis à l’entrée de son échoppe, une grande pancarte sur laquelle était  écrit: « demain on rase gratis ». Notre artisan, très près de ses sous, se garda de la décrocher. Par conséquent, l’homme, qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s’étonnait de devoir quand même payer, s’entendait répondre : « oui, mais il y a écrit que c’est demain que c’est gratuit ».

Comme le barbier, Maître n’a pas affiché une pancarte, mais l’a proclamé, urbi et orbi, devant ses élus et le peuple qui l’a choisi, mercredi 14 juillet 2011.  Puis, il est allé plus loin que le barbier : « ma waxoon, waxeet ». « Et puis après tout, je l’ai dit, je me dédis », confirmant ce que les Sénégalais savaient déjà, depuis au moins dix ans et les plus avertis un peu plus tôt.

Le caractère évanescent et circonstanciel des discours de Maître, qui a souvent pris des libertés avec la vérité, se lit aisément à travers les multiples événements qu’un observateur peut dégager dans son vécu quotidien. Faire de la politique, pour le Président de la République, c’est égrener un chapelet de promesses jamais tenues, de  justice toujours injuste, de liberté toujours prohibitive, d’équité toujours discriminatoire. En recevant les chefs de villages, après la promesse d’un salaire et d’un permis de port d’arme, un cadeau leur est offert : un pèlerinage à la Mecque. La question que l’on peut légitimement se poser est la suivante : « Et les chefs de village dont le lieu de pèlerinage n’est pas la Mecque ? ». La magie du verbe est morte, l’orateur a mué baratineur.

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas un Homme d’Etat, c’est un homme d’états : états d’âmes, états d’euphorie, états de colère et un état d’urgence : son âge, devenu un problème politique. Ce qu’on appelle donc pompeusement « sa vision » n’est dans la réalité que son inspiration, qui vient de l’actualité et des émotions du moment, de l’air du temps, et du bénéfice médiatique qu’il peut en tirer. Une loi nouvelle pour chaque fait divers, une mesure d’urgence pour chaque délégation qu’il reçoit en son Palais, un coup de menton pour chaque acte posé.

La nomination lundi dernier, d’un ministre chargé des élections est symbolique d’un théâtre burlesque dont il est l’acteur principal, riant de ses pantalonnades devant ce qui lui reste de public. Les palinodies et les volte-face de Maître, au contraire de la croissance en économie, n’ont pas connu de récession. Le dernier exemple en date est cette promesse de 100 000 emplois « jeunes », dont le projet, élaboré par un Sud-Africain lui a été présenté par dit-il, « une Sénégalaise ». Tous les jeunes qui avaient « levé la main » pendant la campagne électorale pour la présidentielle de 2000,  trouveront un travail avant février 2012. Cette dernière promesse est venue s’ajouter à  ce qui est devenue la trop grande quantité de mauvaises marchandises qu’il a voulu non seulement faire accroire au peuple, mais aussi lui faire avaler beaucoup d’un seul coup : 100 000 mille emplois.  « Quand il y a trop de vers à l’hameçon, il est difficile d’attraper des goujons ». Parole de pêcheurs. Qu’ils soient de poissons ou de voix.

Muet pendant trois semaines, parce que « surpris » (sic) par la forte contestation du peuple le 23 juin, Maître n’a rien trouvé de mieux, en tentant de remonter sur son cheval, d’expliquer que ceux qui avaient manifesté contre le projet de loi, n’avaient pas compris. Une autre façon de traiter les Sénégalais de crétins. Plus tard, un de ses plus fervents soutiens, dans un moment de lucidité a déclaré dans un soupir : « J’étais contrarié, quand je l’ai entendu. Sa pente n’est plus descendante. Il  est tombé si bas dans l’opinion qu’on peut se demander si un jour, il ne finira pas par trouver du pétrole ».

Le système dont il est la pièce maîtresse unique à laquelle s’articulent tous les rouages, est condamné à la panne généralisée parce que Maître-la-Constante, la grande roue dentée centrale du dispositif perd l’une après l’autre ses dents. Le processus s’accélère plus rapidement encore, depuis le 23 juin. Le ministre de l’Intérieur, qui avait sur un ton docte et ferme déclaré mordicus que les manifestants de la Place Soweto étaient au nombre de 3000, a été relayé un mois plus tard par son frère de parti, Farba Senghor, agent de recensement de l’ « Etat de la VDN », qui a compté plus de 2 millions de personnes lors du meeting du Pds du 23 juillet. Quand le regard change, la cible du regard change aussi. Ce qu’ils ont considéré comme argument imparable s’est transformé en pénible répétition puis s’est étiré pour atteindre le chiffre de 3 millions. Le plus insupportable n’est pas d’avoir à s’expliquer sur un échec en donnant des arguments vides de sens : c’est d’avoir sans cesse à jouer la comédie de l’importance. Une fois encore, ils ont fourni la preuve de la très grande capacité de manipulation des faits et des chiffres, qu’ils ont pratiquée depuis plus de dix ans.

Là,  le volontarisme s’est transformé en mirage. L’édifice s’est très rapidement écroulé, du fait de la frime, de l’incongruité des chiffres qui ont servi de ciment. Tout au culot. Roulement de mécaniques. A la tchatche. A la tambourinade. Maître, noyé par son peuple, s’est agrippé à son radeau de prières, prêchant sa propre religion, égrenant, entre deux bouts de papier que lui tendait son directeur de campagne, des noms d’hommes de Dieu qu’il ne fallait surtout pas oublier.  « Keen du tari lu mu jangul ». On est toujours envahi par ses premières amours religieuses, qui marquent structurellement une personnalité. La franc-maçonnerie produit le même effet. Même si on en sort. En observant Maître, malgré le stoïcisme voluptueux qu’il voulait faire paraître, est apparue surtout,  l’amertume des choses qu’il devra quitter. Les sabliers sont sans pitié !

Le scepticisme des Sénégalais a rencontré l’esprit « Y’en a marre », qui est à la fois un mouvement et une attitude qui cherche à ne donner son aval aux choses et aux actes qu’après les avoir retournés dans tous les sens afin de s’assurer de leur « authenticité ».  Ce mouvement, né le 16 janvier dernier a été lancé officiellement deux jours plus tard, après que Sénélec avait coupé l’électricité pendant 20 heures. En fait, « Y ‘en a marre » est porté par les mutations profondes qui s’opèrent dans notre société depuis les années 90. Dans notre pays, les jeunes ont toujours représenté le nombre, mais n’ont jamais été une force de transformation sociale. Ce qui est nouveau avec ces jeunes-là, c’est qu’ils ont décidé de servir de locomotive à la jeunesse, en investissant la sphère civique. La démarche s’insère dans cette logique d’un nouvel acteur pro-actif et créateur d’Histoire dès l’instant qu’une situation rencontre leurs préoccupations. Là est leur « subversion »  et c’est en cela qu’ils font peur. « Dangereux », ont dit Serigne Abdoul Aziz Sy Junior, Modou Kara Mbacké et Maître.

Dénonçant majorité, comme opposition, inaptes à répondre aux défis d’une société en perpétuelle mutation, ils sont même arrivés, dans une certaine mesure, à remettre en cause dans la forme, les schémas de la communication politique, dans leur habillement, leurs discours : « taccu leen sen bopp !»  s’est écrié l’un d’eux lors de la manifestation du 23 juillet à la Place de l’Obélisque. Une génération prête à s’investir politiquement, de façon pacifique ­ les manifestations n’ont pas pris les formes violentes qu’on a connues. Il y a également que ce mouvement, incarné par Y’en a marre  n’est pas dans cette logique de rhétorique politicarde un peu factice qui consiste à contrer des arguments juste parce qu’on n’est pas du même bord politique.

L’attrait que « Y’en a marre » exerce est sans commune mesure avec les grands-messes politiques. Il se trouve aussi dans l’utilisation de modes d’action ludiques et souvent très médiatiques, avec des thématiques sectorisées. Il y a également que l’engagement est moins permanent et est surtout lié à une logique pragmatique. Y’en a marre mobilise pour des causes bien précises, là où l’engagement politique peut marquer l’ensemble d’une vie.

Ces « petits matins de la vie » qui gagnent chaque jour un peu de terrain, cette fraîcheur que les « Y’en a marristes » portent, a fait s’agréger autour d’eux, le M 23, véritable auberge espagnole où l’on trouve du tout. Les Ivoiriens auraient dit « sauce embouteillage » : des politiciens qui se sont battus « pour le grand soir »,  des intellectuels qui ont accepté que leur livre soit pilonné, des ministres néo opposants, des intellectuels aux fidélités successives, des acteurs de la Société civile qui lorgnent le fauteuil présidentiel,  des ministres d’il y a plus de trente ans, des hommes et des femmes qui, il y a 3 ans, craignant les « foudres » du régime en place, ont refusé l’invitation qui leur avait été faite de participer aux Assises nationales et qui aujourd’hui, ont fait de sa Charte, leur livre de chevet, tous vouant aux gémonies, la politique que Maître mène depuis onze années, et lui chantant, au passage un requiem politique.

Candidats déclarés ou pas encore, ils se disent porteurs de changement et Maître continue de son côté à faire tourner sa machine : nomination d’un ministre chargé des élections, poursuite de la politique de découpage administratif. Son actualité avant-hier  a été l’audience accordée à Robert Mugabe.

En avril 1980, Bob Marley chantait, en chœur avec le peuple, le  Zimbabwé, né sur les décombres de la Rhodésie du Sud. Au sortir d’une guerre d’indépendance, personne ne semblait plus légitime que Robert Mugabé pour diriger le nouvel état. On le disait porteur d’une vision radicale du changement de la société à venir. Mais très vite, il se montre impitoyable avec ses camarades de lutte pour l’indépendance. Aujourd’hui, à 87 ans, il joue une ultime carte pour la survie de son régime, alors que certains de ses soutiens le poussent vers une « sortie honorable », en manipulant tous les textes, sachant trop bien ce qu’il advient des tyrans et des non-démocrates qui l’abandonnent. Son ancien homologue et voisin, le Zambien Frédérick Chiluba a été poursuivi pour corruption dès qu’il a quitté le pouvoir. Charles Taylor a été attrait devant le Tribunal de la Haye…Et son règne finissant tourne au cauchemar pour les 12 millions de zimbabwéens. La gestion catastrophique du pays est dénoncée par une opposition politique envers qui « le camarade Bob » réagit avec toujours beaucoup de brutalité.

Mercredi, des hommes du camp de Maître se sont émus, en privé de cette audience, qui est le dernier acte posé par Maître parmi d’autres sujets à caution. Si tous ces gens avaient à ces moments-là, exprimé ne serait-ce que la moitié de ce qui apparaît aujourd’hui comme une évidence, ils auraient contribué à sortir Maître de sa bulle. Ils l’auraient forcé à se remettre en question et, ils l’auraient peut-être sauvé. Ils ne l’ont pas fait, ils ont ainsi précipité son échec. Et en cela ils ressemblent à ces paysans de je ne sais plus quel pays à qui on avait donné des vaches pour qu’elles produisent du lait et des veaux. Faute de vision à long terme,  ils avaient préféré manger les vaches. Ils sont morts à moyen terme, mais s’étaient « gavés » à court terme. sudonline.sn

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