S’il est un comportement que je ne comprends toujours pas en politique, dans le monde en général et au Sénégal en particulier, c’est ce réflexe pavlovien, voire cet instinct grégaire qui pousse souvent les gens d’une même formation politique à se ranger systématiquement du côté de leurs partisans, à les soutenir et à être solidaires avec eux – fussent-ils dans l’erreur – et à être critiques vis-à-vis du camp adverse quand bien même il pose des actes nobles, louables et utiles aux populations.
En plus de fausser les interactions entre les différents partis politiques, y compris celui au pouvoir, ce genre d’attitude embrouille souvent les populations si elles ne sont pas bien éclairées. Car il leur sera difficile de savoir quelle position prendre envers les uns et les autres; dans quel camp se situer devant les manipulations et les règlements de compte, les enfumages et le travail de sape.
Récemment, beaucoup de gens se sont levés pour crier haro sur le baudet tout en manifestant leur solidarité et soutien à Khalifa Sall après son interpellation par la DIC, à la suite du rapport accablant de l’audit de sa gestion par l’IGE portant sur plusieurs milliards (de 2011à 2015) des fonds d’avance de la Mairie de Dakar. Ces réactions nombreuses et spontanées, venant de ses partisans, sympathisants, voire de gens apolitiques épris de justice sont tout à fait compréhensibles dans le contexte sociopolitique du pays marqué par des faits pour le moins troublants:
– la volonté à peine voilée de l’équipe présidentielle en place de liquider tout éventuel opposant de taille capable de compromettre sa réélection lors des prochaines élections présidentielles;
– Les nombreux détourneurs en liberté ne craignant ni d’être inquiétés, encore moins d’être traduits en justice parce qu’ils sont du côté du pouvoir ;
– l’instrumentalisation flagrante et insolente de la justice par l’Exécutif ;
– les nombreux dirigeants, y compris le Président de la République et certains de ses collaborateurs, qui tardent à donner une explication plausible au sujet leur enrichissement colossal en un temps record…
Pour autant, les raisons susmentionnées ne doivent pas nous empêcher de nous interroger. Pour moi – en partant du cas de Khalifa Sall -, la question la plus simple qu’on devrait se poser est de savoir s’il est normal de demander à une personne ayant directement ou indirectement la responsabilité de gérer plusieurs milliards de l’argent public de rendre compte de sa gestion. Le bon sens voudrait que la réponse à cette question soit l’affirmative afin que cette personne soit encouragée, soutenue et maintenue à son poste ou promue à une position supérieure si elle a bien fait son travail; démise de ses fonction si elle l’a mal fait et traduite en justice si elle l’a fait l’illégalement. Fermer les yeux sur la gabegie, les détournements ou la mauvaise gestion de certains élus de l’opposition sous le prétexte que le pouvoir en place veut les réduire au silence et les anéantir politiquement ou qu’ils ont détourné moins d’argent que les autres est à la fois un encouragement au vol et une incitation à la corruption. Aussi, je m’inscris en faux contre Talleyrand : quand on se compare, on ne doit pas toujours se consoler. Surtout quand on se compare à pire que soi, car c’est une attitude qui pousse à se complaire dans sa médiocrité.
La justice, l’équité, l’intérêt général et la droiture doivent prévaloir sur les relations partisanes et les intérêts qui nous lient, quels qu’ils soient. C’est pourquoi je refuse de me ranger du côté de ceux qui pillent les deniers publics et crient sur tous les toits du monde au complot. Le prophète (que la prière d’Allah et Son salut soient sur lui) ne nous a-t-il pas enseigné, à travers un hadith rapporté par Abou Hourayra, la manière de se comporter vis-à-vis de son partisan qui commet une injustice : « Secours ton frère qu’il soit injuste ou victime d’injustice, » nous dit-il. Un homme lui dit: Ô Messager d’Allah ! Je lui porte secours s’il subit une injustice mais si c’est lui qui commet l’injustice comment est-ce que je lui porte secours ? Le Prophète (que la prière d’Allah et Son salut soient sur lui) a dit: « Tu l’empêches d’être injuste, ceci est le secourir». La meilleure attitude à prendre devant ceux qui se servent indûment des deniers publics est de se lever et de leur dire non ou de les dénoncer. Mais avec le climat d’impunité qui règne actuellement dans le pays pour certains, la compromission tous azimuts et l’hypocrisie qui gangrènent les relations interpersonnelles, il nous sera difficile d’atteindre ce stade de lucidité dans nos rapports de tous les jours. De plus, tant qu’on ne dépassera pas l’esprit de clocher devant l’intérêt général, le développement sera difficile au Sénégal pour ne pas dire impossible.

Bosse
Ndoye
Montréal
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Auteur de : L’énigmatique clé sur l’immigration; Une amitié, deux trajectoires; La rançon de la facilité

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