Parlons de Françafrique!

Après avoir parcouru Françafrique : opérations secrètes et affaires d’État de Pascal Airault et Jean-Pierre Bat, j’ai aussitôt entamé la lecture d’Un pompier pyromane : l’ingérence française en Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny à Ouattara de Raphael Granvaud et David Mauger. Je viens juste de la finir. Un livre intéressant en plus d’être très bien documenté. Ce qui explique son grand nombre de pages : 534. Il recèle une pléthore d’informations pouvant permettre de mieux saisir les rouages de la Françafrique. Celle-ci n’est pas morte. Loin s’en faut. Elle n’est même pas agonisante. La présence accrue de militaires français dans quelques-unes de ses anciennes colonies sur le continent, l’installation ou le maintien au pouvoir de chefs d’État fantoches qui obéissent à Paris plus qu’ils ne se soucient des intérêts de leur peuple et la domination de plusieurs secteurs économiques névralgiques par nombre d’entreprises hexagonales dans certains pays africains francophones sont là pour le rappeler aux plus sceptiques.

La seule nouveauté est que la Françafrique a changé de visage. Elle a fait sa mue pour mieux se fondre dans le décor du contexte actuel des relations internationales. Devenue plus « raffinée », plus subtile, elle est loin de l’époque des flagrants coups tordus d’un Jacques Foccart ;  de l’insolence de l’Opération Barracuda ; du sauvetage tapageur du président Léon Mba par des parachutistes français ; des interventions du mercenaire Bob Denard pour renverser un régime démocratiquement élu avec la complicité du SDECE; des assassinats cousus de fil blanc en plein jour de l’opposant tchadien, Outel Bono à Paris et celui du président de l’UPC, Félix Moumié empoisonné à Genève. Dès lors ceux, sur le continent, à qui on sérine ad nauseam que la Françafrique n’est plus à l’ordre jour ou est morte n’ont qu’à bien de se ressaisir parce que cela n’est qu’une stratégie, une ruse pour les distraire afin de les détourner du combat qu’ils doivent lui mener. L’heure doit par conséquent à la vigilance. D’autant qu’il ne se passe pas un jour ces derniers temps sans que l’on ne parle dans les médias du franc CFA, cet autre outil de la Françafrique. Si la France voulait rendre un quelconque service à travers cette monnaie, tant de crimes n’auraient pas été commis pour son maintien sur le continent. Rien que la lugubre facette de l’histoire du CFA doit nous pousser à nous poser des questions. Cela est d’autant plus nécessaire que les pays n’ont pas d’amis mais que des intérêts. Lors de la crise postélectorale en Côte-D’ivoire, le compte d’opérations a été aussi  bloqué par Paris pour accentuer sa pression sur Laurent Gbagbo, dont la chute aurait été précipitée par son désir de quitter la zone CFA. Donc, en plus d’avoir beaucoup de mauvais impacts sur les économies des pays qui l’utilisent, cette monnaie constitue un véritable moyen de pressions sur leurs dirigeants.

Toutefois, si nombre des mauvais dirigeants – les courroies de transmission, les gérants d’entreprises pour reprendre les mots de Fanon parlant de certaines élites africaines dans Les damnés de la terre – sont à l’origine de beaucoup de maux dont souffre leur peuple sur le continent, ce serait quelque peu injuste de leur faire porter tout seuls le chapeau. Car, dans un monde globalisé, on ne peut pas totalement comprendre la pauvreté, le sous-développement et l’instabilité des uns sans les relier à la stabilité, la richesse et le développement des autres. D’où la nécessité d’interroger la Françafrique, son impact néfaste sur nos économies et sur l’instabilité politique dans nos pays parce que son histoire y a été des plus tumultueuses.

À la lumière du livre de Raphael Granvaud et David Mauger, il est devenu clair que les méthodes utilisées par la France pour se maintenir et pour garder ses avantages dans son pré-carré ont évolué. L’ancienne métropole mise maintenant sur une très bonne dose de manipulation, grâce à un contrôle minutieux des informations permettant de mieux fabriquer le consentement des réticents et des indécis parmi les opinions publiques nationales et internationales afin de leur faire accepter la nécessité de ses interventions militaires dans son pré-carré. L’instrumentalisation d’organisations sous-régionales comme la CDEAO ou internationales comme l’ONU fait aussi partie de ses stratégies. Elle lui permet d’avoir une légitimité régionale ou  internationale de façade pour chasser tout soupçon de pratiques néocoloniales de l’esprit des sceptiques ou des plus critiques. Car toute intervention unilatérale de la France dans son pré-carré est a priori suspecte. D’autant que ce pays est la seule parmi les anciennes puissances coloniales à s’accrocher avec autant de ténacité à ses ex-colonies. De plus, il faut savoir  aussi user de la novlangue pour mieux faire passer les actions militaires en les affublant d’oripeaux fumeux tels que : devoir ou droit d’ingérences humanitaire…pour donner quelque part d’humanité à des interventions dont les véritables visées sont économiques et/ou géostratégiques. Pourtant les pays du tiers-monde, notamment ceux sur le continent africain, devraient davantage se méfier l’ONU. Car, déjà en 1961, après l’assassinat de Lumumba, Fanon avait tiré la sonnette d’alarme en parlant de sa partialité et de son instrumentalisation par les grandes puissances : « […] En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué […] l’ONU dans l’état actuel n’est qu’une assemblée de réserve, mise sur pied par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde. »

Dans leurs conquêtes néocoloniales, les puissances prédatrices, y compris la France dans le cas de la Françafrique, se servent aussi des Institutions de Bretton Woods : la Banque Mondiale et le FMI. D’ailleurs, pour l’économiste camerounais, Pouémi le FMI n’est rien d’autre que le Fonds de Misère Instantanée, tant sont nombreux et dévastateurs les divers plans et actions sous conditionnalités appliqués dans maints pays sur le continent.  En période de crise, ces deux institutions peuvent être utilisées pour asphyxier économiquement les pays qui ne voudraient pas rentrer dans les rangs…afin de faire pression sur leurs dirigeants pour que leurs populations de retournent contre eux. Laurent Gbagbo n’a pas échappé à cette stratégie lors de la crise ivoirienne. C’est à peu près la même qui est en train d’être mise en oeuvre au Venezuela pour chasser Maduro du pouvoir afin d’y installer un béni-oui-oui à la solde d’un occident hypocrite, prompt à féliciter un Al Sissi et à magnifier une fausse démocratie égyptienne tout en renversant d’autres dirigeants « têtus » élus par leur peuple, même si ce n’est pas dans les meilleurs conditions démocratiques du monde.

Parmi les nouveaux instruments de la Françafrique, il y a évidemment la CPI. La traduction devant  cette cour constitue un moyen de pression, une épée de Damoclès sur la tête des dirigeants rebelles des petits pays. Gbagbo l’a appris à ses dépens. La tenue de son procès aurait été financée par Paris. Ce qui lui a été d’autant plus facile que France  fait partie des quatre principaux bailleurs de cette cour au service des « grands ». C’est pourquoi la menace d’y traduire Gbagbo pour le faire céder avait été brandie dès les tout premiers moments de la crise ivoirienne. Les documents publiés par le site médiapart montrent toute l’iniquité de la CPI.

Ces mots de Christophe Barbier, cités par Raphael Granvaud et David Mauger, résument à eux seuls le cynisme, l’indécence et les dessus des nouvelles guerres économiques ou géostratégiques prétendues humanitaires : « Nous ferons payer la facture à ceux pour qui nous faisons un travail difficile, douloureux, qu’est l’action militaire. D’abord nos alliés (…) puis les pays que nous libérons. La Libye, la Côte d’Ivoire, ce sont des pays qui ont des ressources. Ces pays nous rembourseront en avantages, notamment en matières premières, en énergie par exemple. Ils pourront ensuite nous acheter des matériels militaires (…) Nous allons, sans être, cyniques, améliorer nos matériels, améliorer nos méthodes. Avec l’expérience retirée de ces conflits, ça nous permettra  d’être encore plus compétitifs sur ce marché (…) qu’est la vente d’armes. »

Il est d’autant plus nécessaire de parler de Françafrique que la France n’a jamais été aussi présente dans notre pays, où d’importants gisements de gaz et de pétrole ont été découverts il n’y a pas très longtemps. D’ailleurs, quand il était premier ministre, Manuels Valls avait dit sans ambages que le pétrole découvert au Sénégal intéressait la France. Et l’on sait de quoi est capable ce pays pour juste assouvir sa boulimie d’hydrocarbures. De plus, à l’approche des élections présidentielles, il est nécessaire de savoir qui soutient qui, qui se cache derrière qui ou derrière telle décision. Si les États-Unis font tant d’efforts pour savoir si la Russie a joué un quelconque rôle dans l’élection de Trump, c’est parce qu’ils savent qu’un président élu grâce au soutien d’un pays étranger se sentira toujours redevable à ce dernier. Par conséquent il pourra prendre des décisions allant à l’encontre de son pays juste pour  satisfaire ce pays-là. Les propos arrogants et humiliants de Nicolas Sarkozy  et ceux de François Hollande – tous deux anciens présidents français, parlant de leurs ex-colonies – , doivent non seulement faire peur mais aussi pousser nos dirigeants à beaucoup réfléchir. Le premier nommé disait : « Quand je vois le soin que j’ai mis à intervenir en Côte-d’Ivoire…On a sorti Laurent Gbagbo, on a installé Alassane Ouattara, sans aucune polémique, sans rien, » et le second: « Nous acceptons de partir mais nous ne savons pas à qui remettre les clés du Mali. »

Régis Debray  avait raison : « Ne comprendra rien au XXIe siècle, celui qui ne saisit qu’aujourd’hui vivent côte à côte, dans le genre humain, deux espèces dont l’une ne voit pas l’autre : les humiliants et les humiliés. [ … ] La difficulté vient de ce que les humiliants ne se voient pas en train d’humilier. Ils aiment à croiser le fer, rarement le regard des humiliés

BOSSE NDOYE

[email protected]

Montréal

 

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