Le flot d’hommages est ininterrompu depuis l’annonce du décès à Paris du Pr Samir Amin. Pour avoir partagé avec lui une proximité intellectuelle et amicale, des décennies durant, que pouvez-vous nous dire du personnage, de son parcours, et surtout pourquoi son attachement au Sénégal ?
Après les études primaires et secondaires, Samir débarqua à Paris en 1948 où il passera son deuxième baccalauréat, série « mathématiques élémentaires », au Lycée Henri IV, l’un des plus prestigieux de France, où se préparaient les concours aux Grandes Écoles.. Au départ, il n’était pas destiné à faire de l’économie, mais plutôt sciences physiques. Il se retrouva étudiant en économie politique pour conclure par un doctorat en 1957. Parallèlement, il avait fait Sciences-Po, et l’Institut de Statistiques de l’INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques).
En France son activité politique militante (1947-1956) lui avait donné l’occasion de nouer de nombreux contacts dans les milieux communistes et anti-colonialistes qui se révéleront etre très utiles par la suite. Il avait en effet été militant très actif dans l’Union Nationale des Étudiants de France (UNEF), dans le Parti Communiste, mais également dans les organisations d’étudiants anti- colonialistes, dans lesquelles se trouvaient des Vietnamiens notamment, des Nord-Africains et des Africains au sud du Sahara. C’est dans ce contexte qu’il fit la connaissance d’une bonne partie de ceux qui allaient devenir les premiers dirigeants politiques de l’Afrique noire « francophone » post-indépendance, ainsi que des jeunes du Moyen-Orient qui étaient très nombreux à l’époque en France, comme les Syriens et les Irakiens.
A Paris, il travailla pendant six mois au Service des Études Économiques et Financières (SEEF). Cette expérience fut très formatrice. C’est là qu’il apprit véritablement la manipulation de la macroéconomie dans un esprit de planification, de façon plus concrète. Mais il ne voulait pas rester à Paris et désirait se réinsérer dans un pays où il pourrait continuer à faire un travail politiquement utile et en choisissant des activités conformes à ses convictions profondes.
En 1956, il revint en Égypte pour se lancer dans l’agitation politique. Ses idées et positions politiques étaient fortement influencées par la Conférence afro-asiatique de Bandoeng (Indonésie) en 1955 et la nationalisation du canal de Suez par le président Gamal Nasser en 1956. C’est, cette nationalisation qui l’amena à repousser la soutenance de sa thèse de doctorat, en 1957. Son activité politique était très intense. Sa deuxième expérience pratique, très différente de celle de l’Égypte, il opta d’aller au Mali où il restera de 1960 à 1963.
Le choix du Mali était dicté par le fait que ce pays venait de prendre, en septembre 1960, une orientation à gauche, avec le président Modibo Keita. Il s’installa donc à Bamako comme expert au ministère du plan du Mali. Il y travailla auprès d’éminents économistes français, dont Jean Bénard et Charles Bettelheim. Samir Amin était chargé avec ses collègues maliens de la mise en œuvre du plan. Il occupa ce poste pendant trois ans, de 1960 à 1963. Cependant, certaines des erreurs qu’il avait vues se produire en Égypte semblaient se reproduire de la même manière, qu’il jugeait tout à fait négative sur le long terme. Il trouvait notamment, que les choix macroéconomiques avaient un contenu social de moins en moins progressiste, prenaient de moins en moins en considération la perspective plus lointaine.
Une autre erreur qu’il avait décelée au Mali était la tendance de plus en plus marquée à parler de politiques de « rattrapage », or pour lui, il ne pouvait guère y avoir « rattrapage » dans le cadre du système dominant. L’obsession avec « le rattrapage » avait poussé les dirigeants maliens à mettre l’accent sur la maximisation de la croissance, fût-il au prix d’une dégradation des conditions sociales et surtout fût-il au prix d’un mépris total de la démocratie, pas seulement de la démocratie politique à travers le système du Parti unique, mais de la démocratie sociale, c’est à- dire de la participation réelle des travailleurs dans le processus de prise de décision. Ces dérives l’amenèrent à quitter le Mali après trois ans d’une autre expérience pratique qui fut tout aussi riche en enseignements et passionnante.
Après un repli de trois ans en France Samir débarqua au Sénégal en 1966 (pays ouvert, relativement démocratique avec un embryon d’intellectuels progressistes, selon lui) pour s’occuper de l’Institut Africain de Développement Économique et de Planification (IDEP). Son passage à l’institut semble avoir laissé une empreinte indélébile, à en juger par le souvenir vivace qu’en ont retenu tous ceux qui l’ont fréquenté pendant cette période. Avant de quitter l’IDEP, Samir Amin avait « préparé ses arrières », en créant, à partir de l’IDEP et au sein de celui-ci,avec des amis, trois autres institutions parmi lesquelles, « Environnement pour le Développement de l’Afrique (ENDA) », devenu plus tard ENDA Tiers Monde ; le Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA), sur le modèle du Conseil Latino- Américain des Sciences Sociales (CLACSO). Le CODESRIA était conçu comme une sorte de fédération des instituts et des centres de recherche universitaires et para universitaires africains pour organiser un débat systématique sur la nature des problèmes et des défis à relever dans toutes leurs dimensions. En réalité, c’est la fondation Rockefeller qui avait lancé l’initiative, mais uniquement entre les pays anglophones d’Afrique avec son siège au Nigeria ou au Kenya. Samir ayant reçu l’information au moment où la réunion constitutive se tenait alerta le président Senghor. Si un tel institut était créé sans les francophones cel serait une catastrophe. Le président Senghor lui apporta immédiatement son soutien avec l’engagement de signer un accord de siège avec le gouvernement du Sénégal. Le CODESRIA fut créé en gardant le même acronyme prévu par la fondation Rockefeller. Grace à cela, le Sénégal est devenu depuis la plate-forme scientifique et intellectuelle qu’elle est encore aujourd’hui et le CODESRIA, un grand centre de recherche au rayonnement international, fédérant les universités et institutions de recherche du continent et travaillant avec de nombreuses universités et institutions hors du continent, établissant des relations étroites avec des institutions similaires en Amérique latine et en Asie.
2- En quoi sa contribution a-t-elle été marquante dans la compréhension des enjeux qui ont façonné la dernière moitié du 20ème siècle en Afrique, en particulier les mécanismes économiques et politiques qui ont déterminé le sort de nos pays ?
En partant de sa thèse de doctorat sur le thème : « les effets structurels de l’intégration internationale des économies précapitalistes : une théorie du mécanisme qui a engendré les économies dites sous-développés », en passant par des études monographies parmi lesquelles : L’Égypte nassérienne (196 ; Trois expériences africaines de développement : le Mali, la Guinée et le Ghana (1965) ; l’économie du Maghreb (1966) ; le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire (1967) et le monde des affaires sénégalais (1969) ; le Maghreb moderne (1970) le professeur Samir Amin apporta dans « l’accumulation à l’échelle mondiale » (1970) la démonstration magistrale que, a) contrairement à ce que disait Lénine, l’impérialisme n’était pas le stade suprême du capitalisme mais qu’il était impérialiste dès sa naissance, b) que, le sous-développement et le développement étaient les deux face de la même pièce. En d’autres termes, il y avait sous-développement parce qu’il y avait développement et alors mal développement dans le monde dans son ensemble.
3 – Pouvez-vous, professeur, nous expliquer sa transition des concepts de Tiers-Monde à celui d’alter-mondialisme ?
Le terme Tiers-monde est forgé par Alferd Sauvy en 1952 pour faire une analogie avec le Tiers État. Il renvoie aux conditions politiques de l’apparition de ces types de pays sur la scène internationale ainsi qu’à l’idée d’un du développement en tant qu’objectif commun, différent, qualitativement de la simple croissance économique. On parle aussi de « Sud » ou de « périphérie ».
L’altermondialisme est né après les premiers forums sociaux mondiaux. Il se disait alors que les mouvements étaient anti-mondialistes. Notre réponse a été, que nous étions pour une autre mondialisation et non contre la mondialisation. Samir dirait que nous sommes pour une autre intégration internationale.
4 – Après les années 70, il a rompu avec le dogmatisme marxiste pour théoriser de nouvelles approches qui ont tenté d’apporter des réponses, aux politiques menées sous la houlette du Fmi et de la Banque mondiale et qui n’aboutissaient pas. Quelles sont les dernières réponses qu’il a apportées aux débats sur la mainmise du capitalisme financier, sur la loi implacable des marchés qui marquent la mondialisation, ce qui aura été finalement, le combat de sa vie ?
Dès le début des années 70 Samir a rompu avec le parti communiste français et tout soutien à l’URSS pour les raisons que nous connaissons. Les mouvements progressistes ont alors lancé en masse, le slogan, « le socialisme sera démocratique ou ne sera pas ». Aujourd’hui face aux dérives néolibérales son combat s’est plus orienté vers la question des souverainetés sans lesquelles aucun des pays africains ne pour pourra se lancer vers «l’émergence » auxquels tous les pays en Afrique ou au Sud, ont droits. Bien entendu, nous n’aimons pas le terme « émergence ». Pour nous seul le développement est un but objectif.
5 – Pour évoquer son héritage, peut-on dire qu’il aura créé une école de pensée ? Quels seraient alors ses fondamentaux, son abécédaire en quelque sorte ?
Une école de pensée anticapitaliste, anti-impérialiste, contre le néolibéralisme (c’est-à-dire la soumission des économies aux marchés, censés être omniscients) et la soumission volontaire.

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