En jetant un œil attentif sur l’actualité socio-politico-économique du Sénégal ces derniers temps, un mot me vient incessamment à l’esprit: manque.
En effet, nombreux sont les domaines où nous souffrons d’un manque criant et parfois mortel…
Prenons celui de la justice, qui est le soubassement sur lequel est bâti le contrat social, indispensable à notre vivre-ensemble, les exemples mettant à nu ses carences sont légion.

Prompt à s’autosaisir quand sont impliqués des prétendants sérieux au pouvoir ou de simples citoyens « sans envergure » – parfois à tort et pour des questions vénielles -, notre Speedy Procureur de la République traîne les pieds, s’il n’a pas tout à coup perdu sa motricité habituelle, lorsqu’il s’est agi de l’Affaire Prodac pour ne citer que celle-là. L’affaire Prodac, en plus d’être en dernière position sur la longue liste des scandales financiers ayant entaché les six années de présidence d’un Macky Sall qui nous avait promis une gouvernance sobre et transparente, est aussi en quelque sorte symptomatique de l’une des principales maladies dont souffre notre justice : le deux poids, deux mesures. Pourtant il est question dans cette affaire de plusieurs milliards subtilisés au contribuable. Mais notre cher procureur ne donne aucun signe de vie; et ce malgré les rapports officiels accablant plusieurs personnes qui ont été publiés. Peut-être faut-il aller en chercher l’explication dans la présence au gouvernement du Sénégal de l’un des principaux mis en cause, c’est-à-dire du camp des intouchables; puisqu’il ne fait maintenant aucun doute que nos concitoyens sont divisés en deux catégories : « Waa kër Kumba am Ndey ak Waa kër Kumba amul Ndey » pour reprendre les mots du doyen Mody Niang. Comment comprendre autrement, qu’à la M.A.C (Maison d’arrêt et de correction) de Thiès, que seize anciens codétenus du guide de Thiantacounes – qui doivent en avoir assez de leurs conditions de détention depuis six années sans procès – en soient arrivés à faire une grève de la faim depuis quelques jours, jusqu’à vouloir se suicider pour quelques-uns d’entre eux (s’il faut en croire certains médias ) pendant que leur « autorité morale», non encore blanchie par la justice, vaque librement et gaiement à ses occupations?? Que dire du cas Assane Diouf? Celui qui s’est fait connaitre au grand public par ses insultes incendiaires sur la toile croupit à Reubeus où il vit le calvaire depuis plusieurs mois pour je ne sais quel « péché »? Quelque offensants qu’aient pu être ses propos, il ne mérite pas moins qu’on lui applique équitablement la justice comme tout citoyen. Si justice il y a.

Dans un autre domaine aussi sensible qu’est celui de l’éducation le manque ne se fait pas moins sentir. En sus de la baisse de niveau déplorable et générale notée du cycle supérieur au cycle primaire depuis quelques années, notre système éducatif a besoin d’aggiornamento tant en ce qui concerne les filières qu’il propose que le contenu de ses programmes. Au niveau du supérieur, les grèves récurrentes, ajoutées au nombre pléthorique d’étudiants et à l’absence de débouchés réels font entre autres que nos universités pataugent péniblement dans un marais de crises endémiques les empêchant d’atteindre les cimes de l’excellence. Dès lors ce n’est guère surprenant qu’on susurre ces derniers temps l’éventualité d’une année blanche qui plane sur la tête des étudiants de l’UGB (Université Gaston Berger). Au niveau secondaire, qui ne se souvient pas de la vague de tricheries ayant marqué les épreuves du baccalauréat de l’année passée?

Le manque est si omniprésent dans notre pays qu’il n’épargne même pas des secteurs aussi vitaux que celui du service de distribution de l’eau. Ces derniers jours, les images désolantes de longues files de braves dames en quête du liquide précieux, qui a parfois une couleur bizarre lorsqu’il lui arrive de couler, ne peuvent susciter qu’indignation. L’eau est d’autant plus nécessaire en cette période de chaleur que son manque peut susciter beaucoup de maladies. Si ce n’est pas déjà arrivé. Malgré les insuffisances de son service, les factures stagnent si elles n’augmentent pas. C’est peut-être parce que les autorités politiques et leur famille sont épargnées par le manque d’eau que les premiers nommés tardent à réagir pour trouver une solution définitive à ce problème.
Que dire de l’électricité, dont le manque dure depuis si longtemps qu’il ne semble même plus choquer?? Pourtant son absence intermittente affecte dans le pays les activités professionnelles de beaucoup personne n’ayant pas les moyens de s’offrir des groupes électrogènes. Qu’en est-il du manque de sécurité qui se reflète sur le nombre croissant d’agressions physiques et de meurtres entre autres de petits enfants ou de leur démembrement? Si on y ajoute le manque de professionnalisme de certains « gardiens de la paix » qui ont causé désordre et meurtre(s) en plus de racketter quelques-uns de nos concitoyens qui tirent le diable par la queue pour (sur)vivre, la situation devient dramatique et alarmante. Le manque de sécurité se vit aussi dans le plan économique. Nos petits commerçants de quartier, parvenus à s’extirper de la grande masse compacte de chômeurs, qui ne cessent ces jours-ci de se lamenter au sujet du grand groupe Auchan en sont un exemple patent. Leur situation préfigure les éventuels soulèvements populaires pouvant avoir lieu avec la mise place des A.P.E. (Accords de Partenariats Économiques), car d’autres grosses cylindrées vont pouvoir avoir accès librement à nos marchés locaux. Que penser du manque de patriotisme dont ont fait montre certains de nos dirigeants ayant signé ou conclu plusieurs marchés et/ou contrats allant à l’encontre des intérêts nationaux?
Le comble de manque semble atteint avec la pénurie de sang au centre national de transfusion sanguine. Tout un symbole : le sang étant synonyme de vie. Cela peut toutefois un tantinet se « comprendre » si une certaine partie de la population est prise dans les rets des difficultés de la vie quotidienne et/ou est touchée par une crise alimentaire comme c’est le cas de 750 000 personnes à Bakel ces derniers jours. Ce chiffre est peut-être la partie visible de l’iceberg de la crise alimentaire qui sévit dans le pays. Qui sait? D’autant que les grandes villes sont souvent les seules à être prises en compte dans beaucoup de choses essentielles au grand dam de plusieurs contrées qui semblent être exclues des certaines statistiques et politiques importantes du pays.
La liste des manques est loin d’être exhaustive. Faut-il pour autant les voir comme une fatalité, comme quelque d’irréversible. La réponse est certainement non d’autant que nous avons petit pays non dépourvu d’hommes de valeur et de richesses naturelles. Quelle solution adopter alors? Il faut juste mettre les bonnes personnes aux bonnes places en commençant par la première d’entre elles: le chef de l’État. Pour ce faire, opportunité sera donnée au peuple dans quelques mois pour élire un nouveau président ou reconduire celui qui est actuellement au pouvoir. Mais le paysage politique, à part quelques rares exceptions, est si pourri qu’on aura du mal à porter son choix sur un candidat « normal ». Quoi qu’il advienne le peuple participe, par le choix de ses dirigeants, à la manière dont il est ou il sera traité.
Bosse Ndoye
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