Une République debout

Il n’est point besoin de se livrer à de savantes analyses pour savoir dans quel état de déclin, de faiblesse, d’abaissement et d’humiliation, le Président Wade et sa majorité ont enfoncé la Ré- publique et ses institutions depuis l’alternance politique survenue en 2000.

En prenant trop de liberté avec la Constitution, Wade a fini par réunir les conditions d’une présidentialisation monarchique. Son hymne africain joué à la place de  notre hymne national et la modification des emblèmes du pays (l’étoile à la place du baobab), ces actes démontrent suffisamment le degré de banalisation des institutions et les atteintes à notre identité histori- que .

 

La prestation de serment des ministres témoigne à elle seule le fonctionnement des allégean- ces et sa nomination discrétionnaire de 65 sénateurs sur les100 composant le Sénat accentue la configuration monarchique de son pouvoir.

 

Et voilà qu’en ces temps troublés où les horizons se dérobent, ce mot d’équilibre que consti-tue ce que mous appelons la sagesse, devant être signe et sens, le Chef de l’Etat nous sort son inacceptable projet de ticket présidentiel

 

Ce fut la provocation de trop pour que cette journée du 23 juin 2011, une date devenue historique, tout un peuple déterminé et plus combatif que jamais ne descende dans la rue pour cracher son zénith de dédain contre les innombrables détricotages constitutionnels, les tripatouillages électoraux, les laisser-faire, les laisser-passer, l’unilatéralisme, l’autisme, les intimidations, les menaces, les violences, l’intolérance, l’impunité…

 

Désormais, le peuple sénégalais entend signifier qu’il ne serait plus là pour recevoir l’action, la subir sans en être en tous points, les collaborateurs. Des concitoyens ont été longtemps ravalés à la condition d’instrument, quelle que soit leur valeur et leur compétence.

Cette politique cherchait à les traiter comme des choses puisqu’il s’agit de disposer d’eux.

On découvre jusque dans des médias d’Etat, attributs du pouvoir, qu’il y a une constante : le Président et des variables : nous, pauvre peuple

 

Le personnage de Chef d’Etat et de parti est devenu le seul possesseur de la plénitude de l’action, absorbant toutes les valeurs dans la sienne

 

Louis XIV a laissé un nom, une trace dans l’Histoire de France. Il a porté à son apogée, la monarchie absolue. Chacun retiendra sa célèbre formule : « l’Etat ,c’est moi. »

 

La folie ne commence-t-elle tant pour les individus que pour les peuples quand ils commencent à s’arroger le privilège dont on ne sait quelle surhumanité ? Quand ils ignorent que toute politique implique quelle idée de l’homme et quelle idée d’une société ?

 

Comment imaginer un seul instant, la modification de toute une série de textes majeurs de notre Loi fondamentale du 07 janvier 2001 dont on est par ailleurs l’inspirateur :articles 6,26,27 ,28,31, 33, 34, 36, 37, 39,41 et 101 sans passer par la voie référendaire, ni susciter un minimum de débats au niveau national.

 

Une Constitution n’est pas une balançoire aux mouvements gracieux, permettant de faire ce que l’on veut et quand on le veut, sans tenir compte de  la volonté de son peuple ni des recom- mandations de la CEDEAO.

La force essentielle de toute Constitution réside dans sa permanence et quant à la loi, elle ne doit être modifiée que pour une raison juridique ou technique. Mais sûrement pas à des fins po litiques.

 

En réalité, l’exécutif accorde peu de considération aux parlementaires de sa majorité (députés et sénateurs compris). Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur l’ensemble de ces députés. Certains sont très respectables. Ils ont eu le courage de ne pas voter la loi EZZAN, la suppres sion d’un texte sur le blanchissement ou le ticket présidentiel .

 

Il faut néanmoins souligner que beaucoup parmi eux sont incapables de faire preuve de déta- chement, de gagner leurs galons, d’exhiber leurs mâchoires, leurs crocs, de montrer leur goût de la liberté, de l’indépendance et du défi. Ils ont choisi l’alignement, le calcul, la carrière au détriment de l’intérêt national.

Leurs artifices, leurs ruses, leurs mollesses et leurs postures ont fini par contribuer à la destruc  tion de la République

 

Et pour « les assommer », le gouvernement crie haut et fort comme un élément de langage, être sorti de la nase, cette journée de jeudi, que par le seul salut du corps religieux.

Il est de l’honneur et du devoir de tout député de se mettre en accord avec ses idées et sa conscience. Car la vertu politique doit être une attitude de vie. Et on ne grandit qu’en servant une ambition haute, celle-là même qui doit habiter chacun d’entre nous et nourrir sa légitime fierté d’être citoyen.

 

La vérité est trop sévère. Le Sénégal est devenu surréaliste, il ressemble trop souvent à un théâtre de boulevard, où la politique ne serait plus qu’une comédie. Voilà que des années, ce pouvoir y alterne tous les rôles, même le plus inimaginable :l’affaire des 25% de suffrages pour être élu Président de la République .Le peuple d’abord amusé attend désormais qu’il n’en interprète plus qu’un :celui de gouverner avec respect et sérieux.

 

En définitive, le style de Wade est incompatible avec les institutions et sa méthode de com- munication davantage horizontale que verticale ne l’aide guère.

De peu d’hommes, il est permis de dire qu’ils deviennent une silhouette coulée dans un ton, comme une caricature réussie de ce qu’on leur reprocha d’être et qui finit par faire, surtout l’âge venu et le pouvoir entre les mains sinon leur charme, au moins leur singularité

 

Le personnage Wade a su prendre toutes les vagues et tous les virages. Tout l’homme est illisible dans ses choix et ses aspirations .Mais il a une obsession : la conservation du pouvoir et la dévolution monarchique

 

Il refuse de voir que dans un monde concurrentiel, nul ne peut être compétent par onction. Seul vaille le suffrage universel. Les généraux de Bonaparte au pont d’Arcole ou sous les pyramides n’étaient guère plus âgés que lui. Mais les fils de personne avaient fait la guerre, la vraie, celle où on se risque sa peau.

 

En effet, l’esprit fonctionne en arborescence, une idée amène l’autre, les faits s’emboîtent les uns et les autres. On assiste alors à une politique qui ne sait plus dans quel espace s’inscrire, ni dans quel temps s’exercer.

Comment donner du plaisir à son peuple, comment tenir son monde en haleine avec ses pro-

jets qui sont propres, à lui et à lui seul.

 

Excès personnels, débauche médiatique. Le style Wade écrase, personnalise, cristallise, Par nature, il n’aura jamais assez la distance et la solennité que revendiquaient de GAULLE

 

Le déplacement à Benghazi en Libye, où l’on s’évade de la normalité, reste un exemple frap- pant. Il révèle par la même occasion que la diplomatie sénégalaise est devenue une hydre à trois têtes (le Président, le fils et un ministre dit chargé des affaires étrangères), laide et féroce plus que le monstre de Lerne, issu de la mythologie grecque mais plus cacophonique puisque d’après Héraclès, le monstre des marais lui au moins était muet.

Est-il capable de changer ? Vraiment. Qui le croit encore ? S’imposer comme l’arbitraire des élégances républicaines ?

 

Rien ne s’arrange avec le temps. L’hyperactivité se fait brouillonne.

 

Est-ce bien la peine de s’acharner à prendre de la hauteur si c’est pour revenir à sa nature.

D’aucuns disent qu’il s’était pourtant appliqué. Afin de se présidentialiser.

 

Il prétendait s’arracher à la mêlée, retrouver l’élan des réformes et fixer enfin le cap sur la de-

mande sociale. Très vite, les moments d’efforts et de contention ascensionnelle sont irrémédia blement retombés.

 

A quoi bon dialoguer avec un pouvoir si arrogant, trompétant, violonant, chantant, flûtant et traitant son opposition de tiède ?

Depuis 2000, il n’y a eu dans ce pays qu’un seul consensus général. Il portait sur la loi créant la CENA. Le pouvoir libéral décida très vite de le rompre unilatéralement.

Le PDS (aujourd’hui Parti-Etat) qui est né, a grandi et prospéré dans les rapports de force, devenu le résultat d’un système cherchant à en perpétuer le modèle, trait par trait, accepte difficilement que la démocratie puisse se nourrir de contradictions

 

Méprisé et abusé, le peuple a juré qu’on ne l’amuse plus trop longtemps en lui vendons tout et n’importe quoi, comme Shéhérazade des « Mille et Une Nuits » sauvant sa tête à chaque aube, en charmant son bourreau.

Aujourd’hui, la peur a changé de camp. Des esprits se remémorent que dans l’Histoire de France, à 18 heures, Fouquet était roi, à 2 heures du matin, il n’était plus rien

 

La réussite de la journée de mobilisation a métamorphosé le Sénégal. Il ne s’agit plus d’avoir des fulgurances. Il faut que Bennoo Siggil Senegaal et la société civile s’attèlent à tourner la page de ce pouvoir qui sait maintenant que pour lui, chaque espérance devient un purgatoire, chaque tentative, une humiliation.

L’Histoire est un cycle et que nous sommes parvenus à la fin de ce cycle ouvert par l’alternan-

ce .Le moment est venu d’avoir l’élégance de partir juste avant d’être tard.

La République debout, vertueuse, démocratique, humaniste est déterminée à être plus haute et plus essentielle que ses fossoyeurs.

 

Mamadou DIALLO

Avocat au Barreau de PARIS

docteur en droit

Responsable des Cadres AFP-FRANCE

 

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