Nous avons acquis à l’école primaire une règle grammaticale que la réalité scolaire est en train d’infirmer de jour en jour. S’il est vrai qu’en grammaire française, le masculin l’emporte toujours sur le féminin, une autre réalité est traduite par les performances individuelles. La discrimination positive au profit des filles prônée depuis quelques années commence vraisemblablement à renverser la vapeur. 

Quelques fois, les filles réussissent plus et mieux que les garçons. Toutefois, cette tendance encore timide, pourrait être compromise par un phénomène qui, chaque année, dévore la vie de plusieurs dizaines de filles transformées en élèves-mères. C’est parce qu’elles constituent, pour le moment, une exception dans nos écoles élémentaires, que les grossesses d’enfants font très peu parler d’elles. 

Et pourtant, selon l’OMS, chaque année, plus de 777 000 jeunes filles à travers le globe, âgées de moins de 15 ans, mettent au monde des enfants.

Même s’il n’existe pas encore de « définition officielle » des Nations Unies pour l’expression « grossesse précoce », nous pouvons aisément comprendre que c’est lorsqu’une fille âgée entre 12 et 18 ans, a un fœtus qui se développe en elle, suite à une relation sexuelle avec une personne de sexe masculin. 
Dans le milieu scolaire sénégalais, une omerta presque maladive enveloppe ce phénomène et le rend plus difficile à combattre. Se manifestant comme une déchéance de la vie de l’adolescente, cet accident de comportement se vit telle une entrée par effraction dans le monde des adultes. La jeune fille propulsée mère est, du coup, considérée comme une personne responsable à part entière. Souvent renvoyée de la maison et projetée hors du cocon familial, elle est confrontée prématurément aux dures réalités existentielles des élèves-mères. 

À l’école, à la pause de mi-journée, alors que ses camarades de classe se regroupent à la cantine ou à l’ombre d’un arbre pour manger et discuter en attendant la reprise, la fille en état de grossesse croule sous le poids de l’inquiétude et de la perte d’attention. L’absence de forme sanitaire crée la contreperformance. 

En classe, elle n’a qu’une présence physique, mais son esprit démobilisé par rapport à la chose scolaire, divague et vagabonde ailleurs. Cet ailleurs, si éloigné de l’école et de ses premières ambitions, s’élargit semaine après semaine, mois après mois, jusqu’au bout de la paresse et du vague à l’âme. À la naissance du bébé, si elle n’est pas décédée des suites d’un accouchement à risques très élevés, ses priorités vont définitivement changer. Ces dernières sont déjà passées de l’école à la survie. Et, par exemple, au lieu de s’affairer avec les autres filles autour du repas de la mi-journée, l’élève-mère n’aura d’autres préoccupations que de regagner le domicile familial (si tant est qu’elle a acquis l’autorisation d’y demeurer) pour faire manger son bébé. La plupart du temps en allaitement alterné, ces bébés sont en proie à  beaucoup de risques sanitaires.

Selon des données fournies par une enquête menée par l’UNFPA (Fonds onusien pour la population) en 2015 dans certaines zones du Sénégal, la région de Sédhiou est la localité où l’on enregistre la plus grande proportion de grossesses précoces (30%), suivie des régions de Ziguinchor (19%) et Kolda (9%). Cette étude de l’UNFPA précise également 31% des grossesses à l’école concernent la classe d’âge située entre 13 ans et 15 ans. Mais, au titre de quelle logique peut-on être enfant et être mère ? L’enfance est considérée comme une étape de la formation physique et mentale de l’être humain qui se situe entre la naissance et adolescence. Elle constitue la première période de la vie de l’Homme. Ainsi avec désolation, Abdoulaye KA, co-auteur de « Etude sur les grossesses précoces en milieu scolaire » (avec Mamadou Khouma, 2015) a découvert durant ses enquêtes que les parents d’un élève de l’élémentaire étaient en classes de 1ère et 4ème au lycée. « A qui la faute si la grenouille n’a pas de queue ? », serait-on tenté de dire. Celle-ci, en tout cas, ne peut échapper à la responsabilité parentale. 

Cependant si nous voulons savoir les causes véritables de ce désastre, il nous faudra questionner le profil des auteurs de grossesse chez les enfants. Selon M. KHOUMA et A. KA « 49,67% des cas de grossesses sont l’œuvre des élèves. Les étudiants arrivent en seconde position parmi les auteurs de grossesses avec un pourcentage de 12,6%… Les enseignants représentent 2,09% des auteurs de grossesses ». 

Si pour la plupart du temps, les grossesses à l’école sont l’œuvre d’élèves entre eux-mêmes, il va s’en dire que l’ignorance et l’immaturité en sont les facteurs déterminants. Notre expérience professionnelle nous a aussi amené à vivre une situation inédite dans laquelle un élève du Cours Moyen 2ème Année (CM2) avait mis en état de grossesse une fille du Cours Elémentaire 2ème Année (CE2). S’il y a des moments où des pratiquants de la langue de Molière en perdent leur latin, celui-là en fut un pour nous.

Souvent, les situations de grossesses précoces sont imputées à la précarité des conditions de vie des parents due à leur manque d’informations et à la faiblesse de leurs revenus. Les parents sans revenus conséquents sont complétement désengagés et les élèves-mères finissent généralement par abandonner l’école. Celles qui résistent vivent un véritable enfer. Le bébé est confié soit à sa grand-mère soit aux voisins avant que la toute jeune mère ne rejoigne la classe. 

Ainsi, l’urgence après les cours, est d’aller récupérer son enfant pour s’en occuper, sans compter les tâches ménagères qui s’y ajoutent quelques fois. Enormément de choses, sauf les études, se bousculent dans la tête de la fille-mère, au moment d’une prise de décision. C’est dire simplement que pour cette frêle créature, ce qui compte vraiment pour elle, c’est la survie. Ce qui rend cette survie souvent plus compliquée, c’est que la personne avec qui le bébé a été conçu a disparu ou est déclaré « incompétent » par la famille, à gérer une telle situation. Et la formidable interrogation sonne comme une trompette : Comment concilier la vie d’élève et celle de mère ? 

En tout état de cause, pour la majorité de ces cas, les adolescentes semblent vouloir fuir une réalité : la pauvreté. C’est ce qui explique que souvent les gens de revenus assez modestes sont cités parmi les auteurs de grossesses : « les conducteurs de moto Jakarta, les chauffeurs de taxi », les ouvriers officiant aux alentours des établissements scolaires, les manœuvres, les mécaniciens, etc. 
Dans certaines localités de notre pays où le phénomène fait des ravages, nonobstant les nombreuses campagnes de sensibilisation, les filles continuent à subir la foudre des prédateurs. Et avec la tacite complicité des parents (surtout de la maman), ils entretiennent financièrement leurs victimes. 

Celles-là sont les plus chanceuses puisqu’elles bénéficient en même temps de la présence parentale. D’autres, par contre, sont exclues de la maison familiale et sont contraintes de la quitter en pleine année scolaire. 

Dans beaucoup de cas, les parents abandonnent la fille enceinte et exigent que le responsable de la grossesse la prenne en charge, s’ils ne la renvoient pas vers d’autres parents de la même lignée. C’est une situation qui peut la rendre plus vulnérable, compte tenu des difficultés pour se prendre elle-même en charge car les parents les laissent sans grand moyens. Ainsi, les filles dans une telle situation deviennent une proie facile, au bon vouloir des « rapaces ». 

Dès lors, l’Etat, à travers le ministère de l’Education nationale, a un rôle immense à y jouer. Et la plus urgente des stratégies en l’espèce consiste à maintenir la fille à l’école à travers ce qu’on pourrait appeler « un report de scolarité ». C’est une option qui laisserait à l’élève-mère la possibilité de reprendre sa scolarité l’année suivant son accouchement. 

La fille serait mise en relation avec l’Inspection médicale des écoles (IME) à l’effet de lui dresser un certificat attestant de la grossesse et lui délivrer une autorisation d’arrêt de scolarité. Ses parents ou tuteurs légaux adresseraient une demande à l’établissement, à travers laquelle un engagement est pris pour un report de la scolarité de l’année en cours sur l’année suivante. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’administration pourrait autoriser la fille-mère à reprendre le chemin de l’école après la naissance de son bébé.

Une autre stratégie pourrait renvoyer à la lutte pour l’éradication des grossesses en milieu scolaire. Cette option engloberait des actions diverses et variées à l’effet d’éliminer ce fléau qui ronge sournoisement notre système éducatif. « Pas de grossesse à l’école », voilà qui nous semble être un slogan suffisamment fédérateur et intemporel et qui trouverait sa place au fronton de n’importe quel établissement scolaire du Sénégal. 

Dans notre pays, nous sommes habitués à ne réfléchir sur les problèmes que lorsqu’ils se posent réellement avec acuité. Mais sur cette question, exception doit être faite. La problématique des élèves-mères est une réalité socioéducative qui doit être enrayée du paysage scolaire. 

Dès lors, un renforcement de l’éducation à la santé sexuelle  doit être rigoureusement pris en charge par le volet pédagogique. Loin d’une incitation à la débauche ou à la pratique sexuelle, l’éducation à la santé sexuelle a pour objectif d’amener les apprenants (des deux sexes) à définir et à caractériser une grossesse précoce, à s’impliquer volontairement dans la communication et la sensibilisation sur les grossesses à l’école. Nous pouvons d’ailleurs relever quelques objectifs de l’éducation sexuelle dans la publication de l’Unesco intitulée Principes directeurs internationaux sur l’éducation sexuelle (2009). 

Elle vise à : accroître la connaissance et la compréhension (par exemple sur le sexe et la loi, sur ce qu’est l’abus sexuel et la façon de réagir) ; expliquer et clarifier les sentiments, les valeurs et les attitudes (développer son amour-propre et savoir être fier de son propre corps). Ainsi, à l’analyse, nous pouvons constater que toute la lutte contre les grossesses à l’école repose sur démarche d’Information – Education – Communication bien menée. C’est une bataille remportée ou perdue en amont par la prévention.

Au-delà des tabous, il faut noter l’importance de la communication parent-élève sur la sexualité. Nous savons que la culture sénégalaise est généralement en tension avec certaines pratiques considérées comme des agressions culturelles. Cela pourrait constituer les bases mêmes du rejet ou de la réticence par rapport à tout ce qui touche à la « sexualité en public ». 

Toutefois, les expériences partagées à travers le monde attestent que l’introduction de l’éducation sexuelle dans les enseignements est possible même dans les milieux culturels les plus hostiles et conservateurs. L’état actuel des recherches et des actions peut se vanter de la mise à disposition d’une kyrielle de matériels pédagogiques et didactiques aptes à servir d’appui à l’éducation à la santé sexuelle. 

En définitive, si nous n’avons fait aucunement cas du jeune garçon, ou de l’élève-père, c’est parce que notre société fonctionne dans le sens des intérêts du mâle. Nous avons une loi presque naturelle, au Sénégal, de domination des garçons sur la gente féminine. Ce qui nous renvoie au début de notre analyse : au Sénégal, le masculin l’emporte sur le féminin, même si la tendance actuelle pencherait du côté des filles. 

Finalement, dans le cadre d’une grossesse à l’école impliquant deux élèves, la responsabilité du garçon est négligeable voire même inexistante au regard de la société. La scolarité de la fille est bloquée alors que le « garçon-père » continue à « courir les rues », et sa scolarité n’en souffre nullement. Voilà pourquoi, au nom de la parité et de l’approche basée sur le genre, l’Etat conscient de son rôle doit toujours manifester son soutien en faveur de la fille-mère, pour que le masculin cesse de l’emporter inéluctablement sur le féminin.

M. Lamine Aysa FALL
Inspecteur de l’Education et de la Formation
Citoyen de Thiès-Ville

*Sources: Etude sur les grossesses précoces en milieu scolaire  (M. Khouma & A. KA, 2015)
Principes directeurs internationaux sur l’éducation sexuelle (UNESCO, 2009)

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