Quel sentiment vous anime avec cette 11e édition où vous avez reçu un diplôme de reconnaissance ?
Je suis animé par le même sentiment qu’au départ, lorsqu’on lançait la 1ère édition du Festival du théâtre et du rire en 2002 ou 2003. Je fais partie de ceux qui ont lancé ce festival. Au début, nous n’étions que 7 à 8 personnes. On nous a logés à l’hôtel Le Relais, deux par chambre. Lors de la 2e édition, il y a eu un petit monde et nous avons fait le tour des régions pour monter des cellules d’Arcots qui, maintenant, existe dans chacune des 14 régions du Sénégal. Depuis lors, on est dans cette dynamique de fédérer tous les comédiens et hommes de théâtre. Aujourd’hui en tant que patriarche du théâtre, notre rôle est de bien encadrer les jeunes qui nous ont toujours adulés et qui désirent faire du théâtre. Ce festival m’a tout donné, à mon tour je suis prêt à m’engager autant que faire se peut pour sa réussite.

Cette année on a remarqué l’absence de plein de vedettes. A quoi cela est-il dû ?
Je vais aller droit au but. Il y a un adage wolof qui dit : «Dioubbou bi nioula khamé, biss booko watié niou fattela» (Ndlr : Quand tu oublies ceux qui t’ont élu, ta chute est imminente). Nous n’avons plus rien à prouver dans ce pays. Etant donné que personne ne réside éternellement sur cette terre, nous faisons tout pour aider les jeunes à se performer, tout en espérant qu’eux aussi feront la même chose à notre âge.

Certains œuvrent à remettre sur pied la troupe théâtrale Diamonoy tey. Où est-ce que vous en êtes à propos de Daray Kocc ?
Ce ne sont que des paroles en l’air. Ni  la troupe Daray Kocc ni celle de Diamonoy Tay ne peuvent être relancées. C’est impossible ! Ceux qui, à l’époque, encadraient Daray Kocc, y avaient consacré toute leur vie.
Cheikh Tidiane Diop a failli perdre son boulot cause de Daray Kocc. Il a perdu beaucoup d’opportunités de carrière à cause de sa troupe Daray Kocc. Il en est de même pour Abou Camara. Les jeunes qui militent à remettre sur pieds Daray Kocc, ne sont pas prêts à faire autant de sacrifices. Je n’y crois pas.

Pourtant, Mandione Laye organise chaque jeudi des répétitions avec les jeunes de la troupe Daray Kocc ?
Ça ne va pas aboutir, je vous le dis. Parce qu’ils ne sont pas aussi doués que Cheikh Tidiane Diop en termes d’écriture de scénario. Les jeunes ne font que du bricolage (Deniouy taf yeungueul). Le vrai Daray Kocc était composé de gens comme Seune Sène, que j’ai moi-même auditionnée à Daray Kocc, de même que Ndeye Sène (mère Dial). Djiby Samb qui a quitté Diamonoy Tey pour nous rejoindre à Daray Kocc… J’ai partagé la scène avec beaucoup de gens, Alioune Badara Bèye, Souleymane Ndiaye, Abraham Pipo, Idrissa Ndiaye (le papa de Papa Ndiaye Thiopète). On était alors à Colobane. Mais en termes de talents, personne ne peut nous copier. Moi non plus je ne copie personne, ma seule référence en matière de comédie et théâtre, reste le Français Louis De Funès.

Qu’est-ce qui a changé dans le théâtre entre votre génération et celle d’aujourd’hui ?
C’est surtout l’encadrement. Avant c’étaient les adultes eux-mêmes qui veillaient au bon déroulement des choses. Makhourédia Guèye, Abou Camara, Baye Peulh (Oumar Bâ), Abdoulaye Seck, avait mis le théâtre au-dessus même de leur propre famille.

A vous entendre parler, on dirait que les jeunes privilégient beaucoup plus l’argent ?
C’est bien cela. Aujourd’hui les jeunes ne pensent qu’à gagner des sous, alors qu’à notre époque, nous n’accordions pas tellement d’importance à l’argent. Ce qui primait c’était surtout de faire d’abord du théâtre, parce qu’on aimait cet art depuis le bas âge. Nous étions passionnés par la chose. Notre seul but étant d’égayer notre public et nos fans. Tandis que les jeunes d’aujourd’hui ne font du théâtre que pour récolter de l’argent.
Lorsque nous sommes allés à Banjul pour faire le Fifty-Fifty, le promoteur m’a accusé d’avoir fait un fiasco et nous n’avions rien récolté en retour. On s’est démerdé pour rentrer et le reste on l’a remis au chauffeur. Pourtant, cela ne m’a pas empêché de continuer à jouer du  théâtre.

Votre génération diffère de celle d’aujourd’hui. Pourquoi refusez-vous que les jeunes trouvent de l’argent en faisant du théâtre ?
J’ai commencé par le cinéma. Mon premier film je l’ai fait en 1962, c’était Liberté de Sembène Ousmane, tourné avec Iba Guèye (un fils de Lamine Guèye) et Nanette Senghor. J’étais encore très jeune et on nous payait la nuitée à 300 francs Cfa et la journée à 900 francs Cfa. Avec cet argent, j’ai pu m’acheter des cahiers, livres, des porte-plumes, tout le matériel dont se servait un écolier.
Actuellement, les  jeunes sollicitent des millions pour faire du théâtre. Je ne dis pas que c’est anormal, mais à condition qu’ils fassent du bon boulot et respectent d’abord ce métier.

 Les gens se plaignent beaucoup de la qualité du théâtre sénégalais. Ils disent : «Il y a plus de quantité que de la qualité.» Qu’en pensez-vous ?
On ne peut aspirer à la qualité, tant que les jeunes comédiens privilégieront l’argent.  Faire du bon  théâtre nécessite un minimum de patience. Maintenant, vous voyez un jeune qui, avec à peine 3 ans de pratique théâtrale, conduit une belle voiture, voyage partout, habite une belle maison et croit être une grande star. Personne ne fera ce qu’on a fait dans le théâtre.

La tendance actuelle est à la réalisation des séries télévisées. Vous faites partie des premiers à avoir initié des sketchs et séries à la télévision avec notamment Dieg (Seune Sène) et Gorgoorlou. Un sketch très prisé dans les années 2000. Qu’en est-il des séries ?
Oui, les séries c’est une bonne chose. Elles demandent toutefois beaucoup d’investissement : du temps et de la rigueur. Le scénariste écrivait pour chaque tournage près de 240 épisodes. Rien que pour le tournage de Gorgoorlou, nous avons fait 3 ans. On ne se reposait que pendant  un mois. Personne ne l’a fait. Nous ne sommes plus en mesure de rejouer Gorgoorlou, parce que même si nous le rejouons, nous ne seront plus en mesure d’être aussi performants qu’à l’époque et d’avoir le même rendu qu’aux années 2000. Nous prenons de l’âge et il faut savoir tourner la page pour ne pas lasser le public.

On voit beaucoup d’anciens éléments de Daray Kocc dans les séries. Mais vous, non. Qu’est-ce qui vous en empêche ?
Je ne jouerai dans aucune série théâtrale. Je ne vois aucune raison qui me pousserait à faire partie de ces séries. Je ne vois pas un rôle que je pourrais interpréter dans les séries qui passent actuellement à la télévision. Aucun d’entre elles ne peut suffisamment me rémunérer. Je n’accepterais jamais qu’un producteur ramasse des millions pour me payer des miettes. J’ai une famille à nourrir. Je prépare ma propre série. Et je vous donnerai davantage de détails lorsqu’elle sera prête. Pour le moment, on est en train d’y travailler.

Beaucoup d’artistes comédiens ont des fins tristes. Il arrive même souvent qu’on fasse des téléthons pour les aider à se soigner ?
Cela prouve encore que les comédiens sont toujours considérés comme les dernières roues de la charrue. Pourquoi attendre que je sois sur le point de mourir pour organiser des collectes de fonds. Je n’attends aucun téléthon ni hommage.

N’est-ce pas en partie la faute aux comédiens qui n’épargnent pas ?
On ne gagne rien avec le théâtre. J’étais l’acteur principal dans 4 vieillards dans le vent et malgré tout le succès que ce film a eu, je n’avais reçu que 85 000 francs Cfa. Celui qui m’a payé m’a même dit que je lui devais 5 000 francs Cfa. Au final, je me suis retrouvé avec 80 000 francs Cfa.

Est-ce que le ministre de la Culture vous a reçu en audience ?
Je n’ai jamais rencontré le ministre en personne. Mbagnick Ndiaye ne connaît pas bien les comédiens. Peut-être qu’il en a reçu certains dans son bureau, mais moi non. Les seuls ministres de la Culture avec qui j’entretenais d’étroites relations étaient Safiétou Ndiaye Diop et Modou Bousso Lèye.
Je connais par contre M. Koundoul, l’actuel directeur des Arts, il prend aussi bien soin de moi qu’un petit frère le ferait pour son ainé. Ça me suffit largement.

Etes-vous parti voir le ministre ?
Ont-ils cherché à me voir ? Ils me connaissent et savent tout de moi.

Vous avez reçu une décoration lors de la Journée mondiale du théâtre. Ça ne vous suffit pas ?
Oui on m’a décoré. C’est bien, mais je regrette qu’ils attendent seulement maintenant pour me décorer, depuis que j’ai commencé à faire du théâtre.

Qu’est-ce que vous attendez donc des autorités ministérielles ?
Je n’attends rien d’elles, parce qu’elles ne sont pas mieux loties que moi. Le seul qui m’importe, c’est le président de la République.

Vous attendez quoi de Macky Sall ?
J’attends qu’il me reçoive, me donne beaucoup d’argent, une belle maison et une voiture. Ces ministres, avant d’être élus ne conduisaient même pas une charrette, maintenant ils ont des voitures et se trimballent partout. Ils n’ont pas plus fait pour ce pays que moi. Encore que j’ai toujours été pro-Macky.

Macky Sall a pourtant promis de recevoir tous les acteurs culturels puisque cette année a été déclarée année culturelle ?
Je n’attends pas qu’on me reçoive avec d’autres, dans le (roumboulma). Je veux parler seul à seul avec Macky Sall.

Vous n’avez pas peur que les autres comédiens qui sont vos confrères, vos condisciples, vous en veulent ?
Ce que j’ai fait aucun autre comédien ne l’a fait. Je n’ai pas peur de le dire.

Quel rôle vous a le plus marqué dans votre carrière théâtrale ?

J’ai été marqué par tous les rôles.

Quels sont vos plus beaux souvenirs ?
Le seul souvenir que je retiens de ma carrière, c’est d’avoir pu construire ma propre maison. Il n’y a pas plus beau souvenir pour moi.

Il parait que vous étiez un grand consommateur de poulets dans Goorgorlou ?
Ce n’était que de la fumée. Je ne mangeais rien lors des tournages, c’était plutôt l’équipe technique qui s’en régalait. Entre un tournage d’un plan et un autre, on retrouvait le bol vide.

Il paraît aussi que vous êtes un grand danseur de salsa ?
Oui je n’écoute que l’Orchestra Aragon. Je n’écoute pas le mbalax.

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