« Ce n’est pas normal. Tout le monde a vu ce match. C’est un point d’interrogation pour la Confédération africaine de football, pour Issa Hayatou. Il ne peut plus rester dans le foot africain, il faut qu’il parte ! » Samedi 31 janvier, après l’élimination (2-1 après prolongations) de sa sélection par la Guinée équatoriale en quarts de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), l’attaquant tunisien Ahmed Akaichi n’a pu contenir sa colère. Furieux d’avoir encaissé un penalty litigieux face au pays hôte de la compétition, le buteur des « Aigles de Carthage» a directement pointé la responsabilité du Camerounais Issa Hayatou, 68 ans, l’indéboulonnable président de la Confédération africaine de football (CAF).

En signe de protestation, le président de la Fédération tunisienne de football (FTF), Wadie Jary, a, lui, démissionné dans la foulée de la commission d’organisation de la CAN au sein de la CAF. La Confédération a tenté d’éteindre l’incendie en suspendant pour six mois l’arbitre de ladite rencontre mais on n’outrage pas impunément son président. La CAF avait sommé la FTF de présenter ses excuses avant le 5 février à minuit pour ses « insinuations de partialité et de manque d’éthique à l’encontre de la CAF et de ses officiels, ou à défaut de présenter des preuves irréfutables et tangibles pour étayer les propos injurieux de la FTF. » En cas de refus, la Tunisie serait exclue de la CAN 2017, avait menacé le patron de la CAF.

Sauf que, jeudi 5 février, c’est le stade de Manabo qui s’est embrasé lors de la demi-finale perdue par le pays hôte face au Ghana (3-0). Pluie de projectiles sur les Black Stars, invasion du terrain, interruption du match pendant plus de trente minutes et 36 blessés. Un bilan pas suffisamment lourd pour Issa Hayatou pour demander la tenue à huis clos de la petite finale pour la 3e place, samedi, dans la capitale de la Guinée équatoriale, entre le pays hôte et la République démocratique du Congo.
Interrogé samedi sur la clémence des sanctions infligées à la Fédération équato-guinéenne, Issa Hayatou s’en est pris aux journalistes : « C’est un match de football, même si c’est la demi-finale. Vous êtes là (les médias occidentaux, ndlr) pour pouvoir pérenniser la colonisation. Nous ne sommes plus colonisés ! »

C’est donc peu dire que les faits et gestes du patron du foot africain seront épiés dans les tribunes du Stade de Bata, dimanche, lors de la finale du tournoi entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Alors qu’il orchestre actuellement sa 15e CAN – sur 30 éditions – depuis qu’il a pris les commandes de la CAF, en 1988, le massif sexagénaire prête le flanc aux critiques depuis l’ouverture de l’épreuve.

Le 29 janvier, le natif de Garoua avait été moqué avant le tirage au sort controversé qui scella l’élimination du Mali au profit de la Guinée, qualifiée pour les quarts de finale malgré une égalité parfaite entre les deux formations. « Je ne suis pas content de cette situation (…) mais nous n’avons pas le choix », avait alors balayé le président de la CAF.

LE BRAS DE FER AVEC LE MAROC

Dirigeant à poigne, célèbre pour avoir privé de CAN pendant quatre ans le Togo suite à l’attaque du bus de sa sélection en janvier 2010, l’ex-athlète (sur 400 m et 800 m) et professeur d’éducation physique et sportive a appris au cours de son long règne à trancher dans le vif. Début janvier, le Camerounais est sorti vainqueur de son bras de fer de trois mois avec le Maroc, initialement désigné comme hôte de la CAN 2015. Confronté au forfait de la nation organisatrice, désireuse de décaler d’un an l’événement en raison des ravages de l’épidémie Ebola, Issa Hayatou a été négocier directement avec le président équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979, pour que son pays accueille, comme en 2012 (en collaboration avec le Gabon), le tournoi continental.

« Si on n’avait pas trouvé preneur en Afrique, on serait partis au Qatar, confia-t-il à L’Equipe après que son initiative eut porté ses fruits. On n’aurait pas hésité, mais la solution est venue du continent. Nous ne perdons pas de vue que le Qatar nous a tendu la main et j’irai les remercier. » Le 11 novembre 2014, la CAF avait définitivement retiré l’organisation de la 30e édition de la CAN au Maroc. Son éruptif président évoquait alors à l’encontre des Lions de l’Atlas, disqualifiés, une suspension de quatre ans, « comme celle ayant frappé le Nigeria, qui avait boycotté l’édition de 1996 ». Vendredi 6 février, le patron de la CAF a mis ses menaces à exécution puisque le Maroc a été officiellement suspendu de participation aux deux prochaines CAN, en 2017 et 2019. La Fédération Royale Marocaine de football devrait également s’acquitter d’une amende de neuf millions en guise de « réparation».

«Dans l’affaire du Maroc, il a été dans son rôle de président. Il devait intervenir et prendre une décision », glisse l’un de ses proches. Ironie de l’histoire, c’est à Casablanca que le dirigeant avait été élu à la tête de la Confédération, vingt-six ans auparavant. C’est également au Maroc, en mars 2013, qu’Issa Hayatou a été réélu à l’unanimité pour un septième mandat.

Président de la Fédération ivoirienne, Jacques Anouma n’avait alors pu se présenter face à l’homme fort du football africain en raison d’un amendement adopté en septembre 2012 et qui limitait les candidatures aux membres ou ex-membres du comité exécutif de la CAF. « La longévité d’Hayatou s’explique par son habileté tactique, assure un fin connaisseur du football africain. L’Afrique est divisée en plusieurs groupes rivaux. Hayatou a parfois eu deux, trois adversaires face à lui. Et donc les voix se sont souvent éparpillées. »

LE NOUVEAU NUMÉRO DEUX DE LA FIFA

Frère de Sadou Hayatou, premier ministre du Cameroun de 1991 à 1992, le président de la CAF est issu d’une fratrie qui descend des sultans islamisés du XVIe siècle. A 28 ans, cet ancien membre de l’équipe nationale de basket-ball est propulsé secrétaire général de la Fédération camerounaise de football (FeCaFoot) avant d’occuper le poste de directeur des sports (1983) au ministère dédié puis de président de la Fédération en 1986. Deux ans plus tard, il conquiert la CAF, succédant au président démissionnaire, l’Ethiopien Ydnekatchew Tessema.

Membre du comité exécutif de la Fédération internationale de football (FIFA) depuis 1990, il peut se targuer d’avoir permis à son continent d’obtenir cinq billets qualificatifs pour la phase finale de Coupe du monde. Instigateur de la nouvelle formule de la Ligue des champions africaine (dite de la CAF) en 1997, le Camerounais a par ailleurs assisté aux sacres olympiques du Nigeria (1996 à Atlanta) et de son pays natal (2000 à Sydney). En 2004, l’attribution du Mondial 2010 à l’Afrique du Sud représente sans conteste l’un des plus grands succès de son règne.

« Contrairement à ses prédécesseurs, il n’est pas issu du sérail politique. C’est un entrepreneur qui vient du foot et qui possédait une grande exploitation avec des vaches, se souvient un ancien pilier de la FIFA. Il parlait très mal l’anglais il y a quelques années. C’est l’un des rares dirigeants francophones à avoir pris la présidence de la CAF. Il a une forte personnalité. On l’entend lorsqu’il prend la parole. Il pense avant tout à l’Afrique et est moins préoccupé par des intérêts politiques. C’est l’un des membres du comité exécutif les plus indépendants. »

En octobre 2014, le Camerounais a été promu numéro 2 et « vice-président senior » de la FIFA après le décès du titulaire de la charge, Julio Grondona, 82 ans, l’inamovible dirigeant de la Fédération argentine depuis 1979 et patron de la commission des finances du gouvernement du football mondial. « Il doit cette promotion par son ancienneté au sein du comité exécutif, explique un observateur avisé de la FIFA. Il la doit également par son expérience, sa sagesse, sa connaissance du football. C’est quelqu’un de très jovial, sympa, un bon vivant. » « J’ai pris beaucoup de plaisir à siéger à ses côtés ces dernières années, souffle, dithyrambique, un membre du gouvernement de la FIFA. Son engagement en faveur du football africain et du sport en général est superbe et il devrait être récompensé pour son dévouement depuis tant d’années. »

HAYATOU-BLATTER, ENTRE RIVALITÉ ET ALLIANCE

A la lumière de l’histoire politique de la Fédération internationale, la promotion d’Issa Hayatou au rang de numéro 2 paraît troublante. En 1998, le Camerounais avait vainement exhorté les cinquante-deux associations nationales africaines à soutenir unanimement le Suédois Lennart Johansson, alors président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), contre le Suisse Joseph Blatter, secrétaire général de la FIFA, dans la course à la succession du Brésilien Joao Havelange. Homme d’appareil et de réseaux, l’Helvète l’avait emporté.

Quatre ans plus tard, le colosse à la fine moustache s’était présenté contre le président sortant, déstabilisé par la faillite en 2001 d’International Sport and Leisure (ISL), société de marketing sportif qui gérait les droits télévisés de la FIFA. Soutenu par cinq membres du comité exécutif, Issa Hayatou s’était pourtant lourdement incliné (56 voix contre 139 pour son adversaire) lors du congrès de Séoul, quelques jours avant l’ouverture du Mondial 2002.« Issa était intéressé par le poste de président de la FIFA, se rappelle un ancien cadre de la Fédération internationale. Il était le plus apte à concentrer les voix en bloc face au président sortant. Il pensait que l’UEFA le soutiendrait. C’était difficile de prendre le pouvoir. L’Afrique étant divisée, il n’a pas fait le plein des voix. »

Echaudé par la courte défaite de l’Afrique du Sud face à l’Allemagne, en 2000, lors du vote d’attribution du Mondial 2006, initialement promise à son continent, le Camerounais a progressivement pris une posture de vieux sage, assistant sans ciller à la réélection de Joseph Blatter, unique candidat à sa succession, en 2007 et 2011. Devenu de facto le fidèle lieutenant du président de la FIFA, il a assuré au quasi-octogénaire le soutien unanime des 53 pays africains dans l’optique du scrutin du 29 mai, à Zurich. A bientôt 79 ans, Joseph Blatter y briguera un cinquième mandat. « L’Afrique est une mosaïque. C’est difficile de faire voter en bloc en fonction d’un personnage, d’une injonction présidentielle », nuance-t-on aux portes de la Fédération internationale. Samedi 7 février, à la veille de la finale de la CAN, le patron de la CAF et celui de la FIFA ont d’ailleurs affiché leur unité lors d’une conférence de presse commune.

LE « QATARGATE » ET LE TEMPS DES SOUPÇONS

Loué à la FIFA pour son intransigeance et sa probité, Issa Hayatou a vu sa réputation ternie par l’attribution controversée des Mondiaux 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar. Alors qu’il faisait partie des trois membres africains du comité exécutif à avoir participé au vote du 2 décembre 2010, le sexagénaire avait chapeauté, en janvier de la même année, le congrès de la CAF à Luanda (Angola), un événement sponsorisé par le Qatar contre un million et demi de dollars. En lice pour obtenir l’organisation du Mondial 2022, l’émirat s’était ainsi assuré la présentation exclusive de sa candidature aux délégués du football africain.

Phaedra Almajid, l’ex-responsable de la communication du comité de candidature du Qatar, a depuis affirmé qu’à cette occasion trois représentants du football africain se seraient engagés à soutenir le richissime Etat gazier en échange de contreparties financières. Elle a préféré taire les patronymes des dignitaires de la CAF en question, faisant simplement référence à un « responsable du football africain charmant et très imposant», et à un autre qui ne parlait « que le français ».

« Le [responsable] Qatari m’a dit que je ne devrais jamais mentionner l’affaire », a confié la jeune femme à France Football, en décembre 2014. Le nom de Phaedra Almajid avait été révélé, un mois plus tôt, par le magistrat allemand Hans-Joachim Eckert, dans la synthèse controversée qu’il avait faite du rapport de l’Américain Michael J. Garcia, président démissionnaire de la chambre d’instruction du comité d’éthique de la FIFA. Ce n’est pas la première fois que le patron de la CAF se trouve soupçonné dans le cadre du « Qatargate». En mai 2011, Issa Hayatou et l’Ivoirien Jacques Anouma, lui aussi membre du comité exécutif de la FIFA, avaient été accusés par le journal anglais The Sunday Times d’avoir monnayé leur vote en faveur de l’émirat.

Rémi Dupré

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