«Derek WALCOTT (1930-2017), mort d’un prix Nobel de Littérature, un archipel de poèmes», par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/
Poète, dramaturge et Prix, Derek WALCOTT est mort ce 17 mars 2017, presque dans l’indifférence générale. Il avait été le deuxième poète antillais à remporter le prix Nobel de littérature, après Saint-John PERSE qui l’avait eu en 1960. Derek WALCOTT, contrairement à l’auteur d’Amers, était anglophone. Comme a résumé un autre poète prix Nobel, Joseph BRODSKY, qui admirait WALCOTT bien avant tout le monde : “L’univers d’où vient ce poète est une véritable Babel génétique, mais dont la langue est l’anglais.” Lorsqu’en 1992, le Prix Nobel de littérature est décerné à Derek WALCOTT, ce dernier est en France, totalement inconnu. Un seul de ses livres, «Le Royaume du fruit étoile», a été traduit en français par Claire MALROUX, chez l’éditeur Circé. Derek WALCOTT est pourtant un poète essentiel. Il faudra, cependant, encore attendre dix ans, pour que Gallimard publie, toujours dans une traduction de Claire MALROUX, le maitre livre de WALCOTT : «Une autre vie», œuvre charnière et de la maturité, est une autobiographie poétique, écrite de 1965 à 1972. A travers des chants symbolisant l’amour, l’art et la mort, se profile sa profonde interrogation sur son identité culturelle. «Qu’est-ce qu’un poète dans ces îles perdues des Antilles anglophones, sans tradition ni langue propres ?». “Un homme vit la moitié de sa vie / la seconde moitié est mémoire.” Ainsi Derek WALCOTT commente-t-il sobrement les raisons qui l’ont incité, aux abords de la quarantaine, à entreprendre le long travail de remémoration dont témoigne l’écriture d’Une autre vie. Ce livre n’est pas un recueil de poèmes, mais plutôt une narration poétique, divisée en parties et chapitres ou, si l’on veut, en chants, peut-être sur le lointain modèle de l’Odyssée. Le poète articule son récit autour de trois êtres ayant marqué dans sa jeunesse sa rencontre presque simultanée de l’amour (Anna), de l’art (Gregorias) et de la mort (Harry Simmons). Derrière ces figures à la fois réelles et symboliques se dessine celle de l’artiste, saisi aux sources mêmes de la création, dans le dépassement par l’imaginaire d’une réalité souvent désespérante. Comment devient-on et peut-on rester poète dans un territoire perdu des Antilles anglophones, sans tradition ni langue propres ? Une autre vie est une éblouissante réponse, un texte qui fait voyager dans l’espace et le temps, mêlant lyrisme et ironie, épopée et truculence.
“Il maîtrise mieux la langue anglaise que tous les auteurs anglais vivants”, avait dit de lui le poète et romancier britannique Robert GRAVES. La narration poétique de WALCOTT est unique et incomparable. Son inspiration poétique, souvent autobiographique, s’oriente suivant des périodes précises de sa vie, tantôt vers une veine narrative et descriptive, tantôt vers une réflexion métaphysique et humaniste. Derek WALCOTT écrit : «Je ne suis qu’un nègre rouge qui aime la mer, – j’ai reçu une solide éducation coloniale, – j’ai du Hollandais en moi, du nègre, et de l’Anglais, et soit je ne suis personne, soit je suis une nation».
WALCOTT est né le 23 janvier 1930 à Castries. Sainte-Lucie est alors britannique (164 000 habitants), l’île acquerra son indépendance en 1979. Orphelin de père à l’âge d’un an, Derek WALCOTT est élevé avec son jumeau Roderick par sa mère Alix, directrice de l’école méthodiste de Castries. Derek devient rapidement conscient de sa singularité : dans une région du monde où la considération sociale est proportionnelle à la blancheur de la peau, ce «chabin» aux cheveux roux et aux yeux clairs, issu d’une famille où l’on vénère peinture et littérature, est de plus méthodiste dans une communauté majoritairement catholique. «Elevé dans la minorité protestante d’une île à majorité catholique et de culture francophone, son œuvre poétique s’inscrit au cœur de ces confluences et de ces contradictions» souligne le journal Le Monde.
Après une licence d’anglais, latin et français à l’University College de la Jamaïque, il bénéficie en 1958 d’une bourse Rockefeller qui lui permet d’aller à New York étudier le théâtre. Lors de ce séjour, il découvre Brecht, la comédie musicale, ainsi que les genres dramatiques chinois et japonais. Au contact de traditions radicalement étrangères, il perçoit l’originalité de l’être caribéen, curieux mélange de formalisme et d’exubérance. À son retour aux Antilles, il fonde en 1959 le Trinidad Theatre Workshop qu’il dirige jusqu’en 1976. Avec cette troupe, au sein de laquelle naît le nouveau théâtre antillais, il met en scène les classiques mais aussi ses propres pièces. Ainsi, dans «Dream on Monkey Mountain», «Rêve sur la montagne au singe», au début il y avait le singe, et le singe n’a pas de nom, alors Dieu l’a appelé homme. Or il y avait diverses tribus de singes. Mais malheureusement il y avait une tribu à la traîne, et c’était les Nègres. Ainsi s’exprime à propos de la Création le Brigadier Lestrade dans le prologue de “Rêve sur la Montagne au Singe”. La pièce raconte l’irrésistible ascension d’un de ces hommes singes, Makak, un vieil Antillais fruste, laid et épileptique, qui se croit investi d’une mission. Sous des dehors simples, par le truchement de personnages librement inspirés des contes folkloriques, Derek WALCOTT dénonce l’illusion et les dangers inhérents à toute idéologie et quête du pouvoir. Il agite cette question d’actualité brûlante au moyen d’une écriture poétique et savoureuse, en jouant constamment du contraste entre la langue officielle plus ou moins bien assimilée du colonisateur britannique et le créole dont il subsiste encore aujourd’hui un vieux fond dans son île natale, Sainte-Lucie.
Dans «Ti-Jean and his Brothers», «Ti-Jean et ses frères», qui rassemblent tradition populaire et inspiration savante, WALCOTT écrit qu’être né dans une petite île, dans un trou perdu colonial, signifiait une résignation précoce au destin. L’architecture de pacotille de la seule ville, les vérandas de poupée, les jalousies, les avant-toits de dentelle, joliment ajourés comme les napperons qui ornent les tables encaustiquées des pauvres, paraissaient si fragiles que la nature était la seule vie concevable. Une nature sans l’homme, comme la mer sur laquelle la voile d’une barque ressemble à une interruption. Une nature aux chancres : bicoques grises et pourries, de la couleur d’une robe de paysanne, qui s’entassaient pêle-mêle sur les pentes rocheuses à l’extérieur des villages. Mais par la nature, on en venait à aimer l’absence de philosophie, ainsi que, fatalement, peut-être, la beauté de certains avilissements.
Pour WALCOTT, un acteur doit être danseur, savoir déclamer Shakespeare et chanter le calypso avec la même assurance. Derek WALCOTTW évoque le contexte colonial de son enfance, «débilité paludéenne» où tous croyaient que «rien ne se construirait jamais parmi ces cabanes décrépies […] étant pauvres, nous avions déjà le théâtre de nos vies». Assimilateur instinctif, il dévore la littérature des différents empires, Rome, la Grèce, la Grande-Bretagne. Cet admirateur du nô et du kabuki adore aussi le créole des rues et l’archétype du héros populaire antillais, apparemment écrasé par la puissance de l’argent.
Ses parents ont sur lui une influence décisive. «Mon père est mort lorsque j’avais 1 an. Il peignait des aquarelles et écrivait des poèmes. Ma mère l’érigeait toujours en exemple. J’ai été déterminé, très jeune, à prendre sa relève. C’est ainsi que j’ai commencé à apprendre seul, à travers la lecture, en imitant les grands poètes. A l’époque, ici, il n’y avait pas de maison d’édition, pas de musée. Nous apprenions tout à travers les livres et l’enseignement». Le jeune Derek apprend vite, piochant, dans la bibliothèque maternelle et celle d’un ami, «les noms prévisibles : T. S. Eliot, Shakespeare, Ezra Pound ». Il a 14 ans lorsque son premier poème est publié dans un journal local. Le début d’une œuvre immense, un «archipel de poèmes», selon l’expression de son ami le poète russe Joseph Brodsky (1940-1996).

Dans «Une autre vie», le premier poème évoque une enfance métissée, à l’image d’un environnement composite: «Je ne suis qu’un nègre rouge qui aime la mer/ J’ai reçu une solide éducation coloniale/ J’ai du hollandais en moi, du nègre, et de l’anglais/Et soit je ne suis personne, soit je suis une nation.». Son père, un artiste, était anglo-néerlandais et sa mère antillaise. A la question «Pourquoi écrivez-vous», WALCOTT avait répondu: «J’écris parce que depuis l’enfance, j’ai toujours pensé que c’était ma vocation. Je pense que j’ai été influencé par la mort prématurée de mon père qui était lui-même écrivain, et peintre. Il me semble simplement que je poursuis son travail qui a été interrompu».
Derek WALCOTT a publié son premier recueil de poèmes à l’âge de 19 ans, a accédé à la notoriété en 1962 avec la publication de “In a Green Night”, qui réunissait des textes écrits entre 1948 et 1960. Il y évoquait déjà certains de ses thèmes de prédilection: les Caraïbes, leur histoire mouvementée, les traces du colonialisme et le post-colonialisme «Cassez un vase : l’amour qui en assemble à nouveau les morceaux est plus fort que l’amour qui, lorsqu’il était entier, considérait sa perfection symétrique comme allant de soi. La colle qui en rejoint les morceaux en scelle la forme originale. C’est cet amour-là qui rassemble nos fragments africains et asiatiques, ces legs tout fendus dont la restauration révèle les cicatrices blanchies» dit-il.
Il s’est ensuite montré très prolifique, publiant une vingtaine de livres de poésie et des dizaines de pièces de théâtre. Son recueil le plus connu est sans doute “Omeros”, publié en 1990 et librement inspiré de “l’Iliade” et de “l’Odyssée” d’Homère.
«Le vers de Walcott se réclame de Shakespeare et de la Bible, heureux de surprendre par sa belle exubérance.?Il peut être incantatoire et s’enchanter lui-même… il peut être athlétique et populaire… il peut s’imposer à nous par l’entraînement presque hydraulique de ses mots… Quand Walcott laisse l’air de la mer brasser son imagination, il en résulte une poésie aussi vaste et revigorante que le climat maritime au début de l’Ulysse de Joyce», écrit Seamus HEANEY.
WALCOTT explique sa démarche poétique : «La poésie est comme la sueur de la perfection, mais elle doit paraître aussi fraîche que les gouttes de pluie sur le front d’une statue; elle conjugue simultanément ces deux temps, le passé et le présent, le passé est la statue, le présent la rosée ou la pluie sur son front. Il y a le langage enseveli et il y a le vocabulaire personnel: le travail de la poésie est un travail de fouilles et de découverte de soi »
«L’Amour après l’amour» (1976)
Le temps viendra
où, avec allégresse,
tu t’accueilleras toi-même, arrivant
devant ta propre porte, ton propre miroir,
et chacun sourira du bon accueil de l’autre
Et diras : assieds-toi. Mange.
Tu aimeras de nouveau l’étranger qui était toi.
Donne du vin. Donne du pain. Redonne ton cœur
à lui-même, à l’étranger qui t’a aimé
Toute ta vie, que tu as négligée
pour un autre, et qui te connaît par cœur.
Prends sur l’étagère les lettres d’amour,
Les photos, les mots désespérés,
détache ton image du miroir.
Assieds-toi. Régale-toi de ta vie.
Bibliographie très sélective
WALCOTT (Derek), Une autre vie (Another Life), traduction de Claire Malroux, Paris, Gallimard, 2002, 192 pages ;
WALCOTT (Derek), Le Royaume du fruit-étoile, traduction Claire Malroux, Strasbourg, Circé, 1992, 110 pages ;
WALCOTT (Derek), Rêve sur la montagne au singe, traduction Claire Malroux, Essertine sur Rolle (Suisse), éditions Demoure, 2000, 121 pages ;
WALCOTT (Derek), Ti-Jean et ses frères, traduction de Paol Keinig, 1997, 82 pages ;
WALCOTT (Derek), Omeros, New York, 1990, Farras et Giroux, 2002, 325 pages ;
TARDIERE (Dominique), Temps et identités dans l’œuvre de Derek Walcott, thèse sous la direction de Claire Bazin, Paris, Université de Nanterre, 2011.
Le Monde du 17 mars 2017 et du 8 décembre 2016, le Journal Libération du 17 mars 2017.

Paris, le 17 mars 2017, par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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