Le débat sur la Réparation due aux victimes de la Traite Négrière s’intensifie notamment à la suite de la déclaration du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres rappelant sur Twitter que « La traite négrière transatlantique a été l’une des manifestations les plus effroyables de la barbarie humaine.» Ce débat qui ne s’est jamais estompé dans les milieux des organisations panafricanistes semble gagner en crédibilité au Congrès des Etats-Unis d’Amérique. A l’occasion de la récente commémoration de l’abolition de l’esclavage le 19 juin dernier, des parlementaires américains se sont prononcés dans un sens comme dans l’autre, dans l’optique d’impliquer le gouvernement américain sur la question. Déjà en janvier 2017, un projet de loi a été introduit pour la création d’une commission d’étude et de développement des propositions de Réparation pour les Africains-Américains. Cependant, et de toute évidence, les parlementaires américains ne parlent pas le même langage sur la question. Pendant que les avocats de la Réparation divergent sur la nature même du concept, les détracteurs eux, à l’instar de Président du Sénat, jugent que l’Amérique contemporaine ne doit rien aux Noirs. De surcroît, le leader républicain M. McConnell dont l’avis est largement partagé dans son parti, estime que l’élection de Barack Obama, un président noir, devrait être considérée comme une forme de réparation et clore le débat. Cette vision étroite et apparemment mal informée ne fait qu’encourager les initiatives pour qu’enfin justice soit faite aux millions de noirs qui peinent toujours à bénéficier de politiques d’équité et de justice. De l’avis de l’auteur Ta-Nahisi Coates qui dirigent une initiative en direction du congrès américain, pour que les noirs puissent clore le gap et entrer dans une ère d’une Amérique équitable et juste, il est impératif que de nouvelles politiques soient conçues pour cibler les noirs et leur permettre d’avoir accès au pouvoir économique, à un système judiciaire moins raciste, et à plus de respect de leur dignité humaine.

Pour autant que l’intensification du débat aux Etats-Unis sur la Réparation est à saluer, il nous semble prétentieux et réducteur de limiter ce débat à ce côté de l’Atlantique. S’il est vrai que les Etats-Unis ont largement bénéficié des retombées de l’esclave, il n’en demeure pas moins que la dernière étape du commerce triangulaire, l’Europe, a tiré des profits immenses de cette exploitation. Force est de reconnaître que les états européens esclavagistes en particulier et l’Europe en général doivent bien leur sursaut économique du 19e siècle au capital accumulé de la sueur des millions d’hommes et femmes africains victimes du plus grand crime perpétré contre l’humanité. A cet effet, aucune initiative ou action visant à dédommager les victimes de l’esclavage ne pourront aboutir sans profondément impliquer l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Hollande, le Portugal et toute l’Europe, au même titre que les Etats-Unis d’Amérique. Les Noirs américains devront naturellement être pris en compte dans quelle que Réparation qui puisse être digne de ce nom. Cependant, ces derniers ne sont naturellement pas les seules victimes de l’esclavage. Toute l’Afrique Noire et sa Diaspora sont en droit de réclamer des indemnisations. Ainsi donc, toutes les victimes de l’esclavage devront accorder leurs violons pour que toute initiative de Réparation significative soit menée à bon port. 

L’intensification du débat aux USA sur cette question est bien à saluer, encore que la nature de l’indemnisation demeure une équation à plusieurs variables. Non des moindres sera la question de savoir qui des Noirs vivant aux USA bénéficieront de Réparation si le Congrès américain et la Maison Blanche parviennent à voter et à promulguer une Loi à cet effet. En attendant, quel est le rôle que devront jouer les Africains qui vivent aux USA et qui ne sont pas descendants d’esclaves? Cette question ne peut trouver de réponse sans une analyse profonde de la complexité des relations entre Africains et Africains-Américains 

Il va sans dire que l’intégration des Noirs dans la société américaine continue d’être un dilemme. Nous sommes au 21e siècle, plusieurs générations après l’abolition de l’esclavage, les Noirs continuent de souffrir dans un pays auquel ils ont tout donné. Par dessus le marché, la population noire qui représente environ 12% de la population des Etats-Unis, n’est plus la principale minorité, ayant été supplantée par les hispaniques qui, pour la plupart, viennent du Mexique et d’autres pays d’Amérique Latine. En conséquence, plus d’attention semble maintenant réservée à la nouvelle minorité (15%) qui du reste représente un marché électoral plus juteux. A cela s’ajoute la recrudescence du racisme et des mouvements se réclamant de suprématie blanche.

S’il est vrai que l’Amérique Latine continue de booster la nouvelle minorité américaine, les immigrants venant du continent africain ne sont pas suffisamment nombreux pour faire basculer la balance. De surcroît, les immigrants africains sont confrontés à un problème sociologique de tout autre ordre: intégrer harmonieusement la population noire des Etats-Unis.

Il faut d’abord noter que l’histoire des Noirs américains liée à la Traite négrière ne semble pas encore avoir totalement fait la paix avec les Africains restés en Afrique, des Africains souvent accusés par certains Africains-Américains, d’avoir été des collaborateurs du blanc dans la capture des esclaves. Pour certains, ceux qui sont restés sont des traitres.

Par ailleurs, les Africains immigrants aux USA ne semblent pas faire du discours antiraciste leur cheval de bataille. Après les Indépendances,  les relations entre Blancs et Noirs en Afrique sont des rapports relativement paisibles, presque dépourvues d’adversité. Bon nombre des Noirs d’Afrique n’a pas souffert directement du racisme sauf pour une minorité d’Africains qui ont émigré ou qui ont voyagé en Europe, aux USA, en Russie et en Chine. Cela n’est point le cas des relations entre Blancs et Africains-Américains aux USA. Les Noirs américains continuent, à tort ou à raison, de nourrir de la rancoeur contre leurs anciens maîtres esclavagistes. Leur situation sociale et économique de « seconde zone » n’aide pas dans la résolution de cette problématique qui semble s’empirer depuis quelques années. Par ailleurs, le mode de vie des Noirs américains, notamment dans la manière dont elle est exprimée à travers la musique, la littérature, la mode, les médias et le mouvement des droits civils continue d’accentuer le fossé racial. A cela s’ajoute l’échec apparent de la « politique de discrimination positive » dont le but était de soutenir les minorités dans une compétition injuste et défavorable au profit de la population anglo-saxonne.

De plus, les Africains qui vivent aux Etats-Unis, de manière générale, apparaissent assez cultivés, et souvent sans complexe vis à vis du Blanc. Cette fierté africaine doublée de compétences intellectuelles et sociales font que l’Africain jouit de plus de faveur et de respect de la part des Blancs. Cela ne peut pas plaire aux Africains-Américains qui auraient préféré, de manière implicite, avoir les Africains comme alliés naturels. Il est évident que tous les Africains n’entrent nécessairement pas dans cette catégorie d’intellectuels affranchis et respectés. Cependant la plupart des Africains qui ne sont pas catégorisés “scholars” semblent mieux acceptés dans la société américaine que leurs « cousins » Noirs américains car ils apparaissent moins enclins à brandir le sabre de la confrontation devant des situations injustes perpétrées par les anglo-saxons. Ils ont tendance à répudier la culture de la violence et de la confrontation. De manière générale, ils s’évertuent à ne pas avoir maille à partir avec la loi.

Finalement, l’immigrant africain, bien que loin de sa patrie, continue de porter ses valeurs culturelles et familiales en bandoulière. Il n’a pas de crise identitaire. Il sait d’où il vient, et son comportement quotidien reflète sa fierté. Cette fierté peut paraître aux yeux du Noir américain comme une expression arrogante, mais surtout comme une douloureuse réminiscence de cette identité dont le Noir américain semble éternellement être à la recherche.

En définitive, il existe bien des signes de divergences, d’incompréhension et de conflit, malgré une histoire lointaine commune. A mon humble avis, les immigrants africains ont une grande part de responsabilité dans ce phénomène. Un début de solution passerait par l’effort que l’immigrant africain doit consentir pour mieux comprendre les difficultés d’intégration qu’éprouvent les Africains-Américains dans la société américaine. Il faut certainement comprendre qu’ils sont victimes de discrimination institutionnelle, d’exclusion dans un pays qu’ils ont contribué à construire avec leur sang et leur sueur, sans que les dividendes ne soient évalués à leurs justes valeurs. Malheureusement, contrairement à la conviction du Président du Sénat américain, l’élection de Barack Obama à la Présidence des Etats-Unis n’a pas permis de faire reculer le racisme et l’iniquité, ni même de faire reconnaître la contribution qualitative des Noirs américains à la construction des Etats-Unis. Les immigrants africains ont encore du travail à faire pour se rapprocher et se solidariser avec les Africains-Américains. Peut-être la clé pour remplir le fossé demeure entre les mains des Africains de deuxième génération, ces enfants nés d’immigrants africains vivant aux USA et qui peuvent réclamer l’identité Africaine-Américaine sans être des descendants d’esclaves. Ils pourraient non seulement servir de liens, mais mieux encore, prouver s’il en faut encore, que toute Réparation conséquente se doit nécessairement de prendre en compte tous les fils et filles d’Afrique Noire nonobstant leurs résidences actuelles. Plus que simplement matérielle ou financière, la Réparation doit reconnaître que le retard de l’Afrique et des Africains-Américains aux Etats-Unis est principalement causé par un racisme institutionnel qui a survécu des siècles et qui continue encore. La notion d’équité devra être la pierre angulaire de toute politique de Réparation digne de ce nom…

Amadou Seck

[email protected]


4 Commentaires

  1. Vision futuriste, probablement même le développement de l’Afrique pourrait être lié à cette réparation. L’esclavage, la colonisation seront les brûlantes questions qu’il faut résoudre. Les africains américains comme vous les appeler doivent faire bloc avec les indiens américains, les africains et les africains nés dans la diaspora pour résoudre définitivement cette historique injustice. L’humanité sera une grande gagnante de cette réparation
    Merci

  2. M. Seck votre article est intéressant car il nous change des stupides « lettres au président de la république » ? Mais vous devez être juste et objectif. Si vous demandez des réparations aux européens et aux USA, pourquoi vous n’en demandez pas aussi aux esclavagistes africains qui attrapaient, ligotaient et vendaient leurs propres frères noirs aux blancs ? Pourquoi ? Ils se sont enrichis aussi avec ce commerce ! Si vous allez aujourd’hui au Bénin, au Togo, en Sierra Leone ou au Nigéria, vous pouvez retrouver des villages, des familles et des groupes entiers qui étaient réputés vendeurs ou propriétaires d’esclaves. Au Bénin, certaines familles ont même acquis une reconnaissance sociale à cause de ce passé. Et ça se passe en Afrique ! Donc M. Seck, je comprends votre activisme et votre indignation sur la situation désastreuse des noirs américains, mais soyez juste. Vous devez aussi demander réparations aux États africains qui ont trempé dans l’esclavage.

Repondre

Please enter your comment!
Please enter your name here