Il ne se lève que très rarement de son siège pour transmettre ses consignes. Il a une allure de prof d’université quand il note d’interminables remarques sur son carnet posé devant lui. Van Gaal n’entraîne pas, il instruit.
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Quelque part dans nos têtes, malgré les centaines d’heures passées à regarder 22 hommes s’organiser pour faire passer un ballon de l’autre côté d’une ligne, il restera toujours cet inavouable soupçon. On sait bien, voyons, que les entraîneurs font partie du jeu. On en a connu, depuis le temps. On en a vu des médiatiques, des vulgaires, des malpolis et des élégants. Certains sont même devenus chauves à force de s’inquiéter, d’autres ont mis les doigts dans les yeux de leur prochain pour se faire respecter. Et puis si on le vire quand on perd, c’est bien qu’il y est pour quelque chose, n’est-ce-pas ? C’est de sa faute à lui, à ses choix, à son manque de charisme, à ce quelque chose d’indéfini mais d’insupportable dont, intuitivement, on devine qu’il est le seul et unique responsable. Au fond, le commun des mortels a, devant un entraîneur agitant ses bras, la même réaction que devant un chef d’orchestre qui remue une baguette. Le premier regard est toujours circonspect à l’endroit de cette drôle de pantomime. L’essentiel du travail de l’entraîneur, comme celui du chef d’orchestre, est invisible, quasi mystique. Il est donc toujours suspect.

Bouger son séant

Hier soir, il fallait le voir, Louis van Gaal, au milieu de ses quatre assistants : cravate orange, costume, stylo, carnet. Ils portaient tous les cinq rigoureusement le même uniforme. Il n’y a que la taille des carnets sur leurs genoux qui distinguait leur grade respectif dans cet étrange escadron. Le plus grand, posé devant lui sur une serviette en cuir noir, était réservé au professeur Van Gaal. Assis au deuxième rang entre Danny Blind et Patrick Kluivert (qui avait si chaud dans cet accoutrement qu’il avait discrètement disposé une serviette pour s’éponger le visage au-dessous de lui), Louis van Gaal ne s’était levé que pour féliciter un joueur remplacé qui quittait le terrain. Le reste du temps, impassible, il prit des notes et écouta attentivement les impressions de son premier adjoint, Danny Blind, futur sélectionneur en 2016 après Hiddink qui succèdera à Van Gaal à la fin du Mondial (oui, en Hollande, tout est déjà prévu). Quand il s’adressait à son chef, les autres tendaient l’oreille pour attraper quelques syllabes de conversation entre les deux philosophes. Et ensuite ils notaient, ils notaient. Louis van Gaal s’était plaint au début du Mondial de la hauteur de son poste d’observation au bord du terrain à Salvador de Bahia. Il avait trouvé le banc de touche beaucoup trop bas pour lui : « Le banc de touche est en dessous du niveau du terrain et, depuis ma place, il y a en plus une caméra juste devant moi. Je suis obligé de bouger la tête comme ça (il mima des mouvements de gauche à droite) pour arriver à regarder la rencontre. Je vais bientôt avoir besoin d’un tabouret de bar pour pouvoir regarder les matchs. » Mais voyons, Aloysius, lève-toi, tu verras beaucoup mieux.

La cage dorée

La majorité des coachs profitent d’un match pour occuper tout l’espace qui leur est réservé dans la fameuse « zone technique ». Seul l’entraîneur en chef a le privilège de trôner sur cette estrade imaginaire dessinée à la craie sur le sol, de laquelle il crie des consignes inaudibles le forçant ensuite à remuer exagérément les bras pour figurer les mouvements qu’il a en tête. Beaucoup y passent tout un match sans jamais aller se rasseoir. De là, ils ont un point de vue privilégié sur le déroulement de l’action. Pourtant Van Gaal n’est pas de cette espèce : « Moi, je suis un coach qui reste assis, pas un coach qui se lève. » Mais pourquoi donc ? Pourquoi Van Gaal reste-t-il donc toujours assis ? N’a-t-il pas lui aussi envie de se planter au bord du terrain, de hurler un bon coup et de diriger un peu ? Debout, en plus, il aurait un bien meilleur point de vue et cesserait de se plaindre. Assis dans sa cabane, il ne doit voir que des chaussettes aller d’un point à un autre, un ballon rouler ici ou là. Pourtant, il s’obstine. Il est vraiment bizarre, ce type. A-t-on jamais vu un chef d’orchestre refuser de monter sur son pupitre pour ensuite s’asseoir au premier rang de la salle et prendre des notes tandis que son orchestre entame le deuxième mouvement d’une symphonie de Mahler qu’il était censé diriger ? Van Gaal, lui, préfère abandonner son poste. Drôle de chef, ce chef.

Socrate en hollandais

Mais si Van Gaal ne se lève pas, c’est qu’il a une bonne raison de ne pas bouger de son siège. Comme on ne peut pas tout diriger du haut d’une estrade ou du sommet d’une colline, Van Gaal ne dirige pas seul au bord du terrain. Installé sur son banc de touche, aux côtés de ses adjoints, il dirige le match d’une toute autre façon. Il prend des avis ici ou là, il interroge ses interlocuteurs, écoute leurs sensations et note sur son carnet. Debout, il serait condamné au soliloque qui rend fou ; assis, il dirige un match comme on mène une conversation. José Mourinho et Pep Guardiola, ses deux plus illustres disciples, ont ainsi gardé une grande admiration pour cet homme qui entraînait comme Socrate instruisait. « Dans l’équipe technique de Van Gaal, expliquait un jour Mourinho, il existe toujours un espace pour la divergence. Van Gaal adore quand on se met à débattre d’une question et quand quelqu’un n’est pas d’accord. Ce désaccord viendra ensuite cimenter son idée à lui et nous emmènera, grâce au dialogue, à des solutions complètement différentes. » Comme Socrate, Van Gaal est un entraîneur qui a confié sa vie aux vertus de la dialectique. La sagesse, c’est la conversation.

L’idée du hasard

Quand Tim Krul entra sur le terrain pour cette séance de penalty, il avait déjà arrêté toutes les tentatives costariciennes à l’entraînement avec Franck Hoek, le préparateur des gardiens hollandais et adjoint du philosophe. Le Mou encore : « Van Gaal a parfaitement conscience qu’il y a des gens qui savent faire certaines choses mieux que les autres et délègue à la personne appropriée telle ou telle fonction. » Hier soir, pour expliquer son choix, Van Gaal sourit légèrement et éradiqua d’un coup toute idée de hasard. « Bien sûr qu’on y avait réfléchi, en faisant notre liste de 23 joueurs. Chacun à des qualités et des défauts qui ne coïncident pas toujours. Nous pensions que Tim (Krul) était le plus approprié pour arrêter les penalties. » Quand les autres choisissaient leur deuxième ou troisième gardien comme on eut opté pour un matelas plutôt qu’un autre, Van Gaal choisit un deuxième gardien en lui donnant une responsabilité propre et le temps de s’y préparer. Fier de cette responsabilité qui lui fut confié, Krul plongea 5 fois du bon côté et arrêta 2 penalties. Van Gaal venait de gagner encore une fois, sans bouger de son siège.
Par Thibaud Leplat
SOFOOT.COM

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