– (…) Je vais te faire une remarque. Elle est peut être désobligeante, mais c’est la triste réalité : ta beauté a été, selon moi, à l’origine de beaucoup de bouleversements dans ta vie. C’est surtout ta consécration à l’élection miss du lycée qui a été le facteur déclencheur de ton changement de comportement et de fréquentations. Elle t’a ouvert les portes d’un monde différent de celui que tu avais connu jusque-là… Lorsque je suis partie en France, je ne savais pas beaucoup de choses de ce qui se passait dans ton nouvel univers.
-Tu as tout à fait raison; j’ai moi-même fait la remarque que tu viens de soulever. Mais c’est maintenant trop tard! J’ai été trop aveuglée par la beauté, la gloire, le succès et la notoriété… Je mesurais ma popularité à travers le regard que les gens jetaient sur moi quand je passais dans les rues, le nombre de « j’aime » que je voyais sur ma page Facebook quand j’y publiais de nouvelles photos et les personnes haut placées que je connaissais et qui essayaient parfois de me faire la cour… Ma naïveté m’a parfois joué de sales tours. Je ne cesse de passer ma vie en revue et d’en faire la critique depuis que je suis cloîtrée dans ma chambre. C’est vrai qu’après l’élection de miss au lycée, j’avais découvert un nouveau monde plus factice que réel. Je me rends maintenant compte que plus j’avançais dans ce milieu souvent artificiel et mondain du mannequinat et du showbiz dans lequel je vivais, plus je me départais de mes meilleures qualités humaines. Je devenais de plus en plus discourtoise envers les gens, indécente dans mon habillement, parfois même arrogante dans mon comportement et osée dans mes actions. J’éprouvais même une certaine honte à habiter dans la banlieue quand je fréquentais un autre cercle des belles filles très connues dans ce pays. Cela faisait aussi partie des raisons qui m’avaient poussée à louer un appartement au centre-ville de Dakar. Bref, ce fut après ce moment que ma vie avait radicalement changé. Tu étais presque la seule personne qui osait me dire des vérités crues, mais je te voyais de moins en moins. Après ton départ, le monde dans lequel je vivais était plutôt celui du paraître et de la compromission; d’où l’hypocrisie qui y régnait. C’étaient nos intérêts plutôt que nous amitiés ou amours qui nous réunissaient. J’en ai la certitude aujourd’hui. Depuis que je suis blessée, peu de gens parmi les personnes avec qui j’étais dans ces milieux, sont passés une seule fois me rendre visite. Et ils ne me téléphonent même plus…
– Malheureusement, c’est la triste réalité. C’est quand tu avais commencé à fréquenter ce cercle de filles au lycée que j’avais noté un certain nombre de changements dans ta manière d’être…
-Je reconnais mes torts. C’est au moment où j’avais choisi de changer de chemin que je t’appelais et te voyais de moins en moins pour ne pas entendre des choses qui pouvaient me décourager. Car j’aimais bien cette vie de mannequin, parce que je l’avais choisie sans arrière-pensées comme métier. Ma seule malchance est de ne pas y avoir rencontré des gens aussi sincères et honnêtes que toi. Aujourd’hui je comprends tout et le regrette amèrement. Les vérités qu’on aime le moins à apprendre sont celles que l’on a le plus intérêt à savoir… J’aurais dû t’écouter. Présentement, tout est retombé sur moi… Notre séparation ne m’a pas beaucoup aidée, termina Djamila en larmes.
-Sèche tes larmes et sois courageuse. Je vais te faire une confidence. Ce n’en est peut-être pas une, vu qu’on allait souvent à la bibliothèque ensemble et qu’on faisait généralement le compte-rendu de nos différentes lectures, bien que nous fussions en série scientifique. Je suis tombée un jour sur une pensée de Golda Meir qui m’a beaucoup motivée dans la vie : « Ne pas être belle fut une bénédiction. Cela m’a obligée à développer d’autres ressources intérieures. Une jolie fille a un handicap à surmonter.» Comme toutes les pensées, celle-ci peut être discutable à bien des égards. Mais elle m’a beaucoup inspirée. Je savais que ma famille était très pauvre et je n’étais pas aussi attirante et charmante que toi dans notre société qui a souvent tendance à privilégier le paraître au détriment de l’être. J’avais alors décidé d’investir tous mes efforts dans les qualités à la portée de quiconque voudrait les avoir : j’ai appris à être persévérante face aux difficultés, endurante et courageuse pour affronter les épreuves de la vie et à prendre les gens pour leurs qualités humaines mais pas pour leur apparence physique, dans un monde qui vit de plus en plus sous le diktat de la chirurgie esthétique et de la belle plastique…
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-Je pense aux jours où, quand on voulait faire l’école buissonnière, on inventait toutes sortes d’histoire qu’on faisait naïvement gober à nos parents.
Coura rigola à son tour avant de lui répondre :
-C’étaient de très bons moments ces jours-là. Ils me manquent beaucoup. Nous étions deux petites filles innocentes toujours prêtes à nous amuser. Plus on grandit plus la vie devient dure.
-Les années passent vite. Je m’en souviens comme si c’était hier.
-Hélas! Nous prenons de l’âge.
Il y eut un moment de silence. Djamila, très excitée poursuivit la discussion dans un grand délire.
-Quiconque nous verrait dans cette situation ( sous la couette) nous prendrait pour des lesbiennes, dit-elle en s’esclaffant.
-Lesbiennes? s’interrogea Coura avec étonnement avant de lui demander si le phénomène de lesbianisme existait au Sénégal.
-Évidemment, comme presque un peu partout dans le monde. Il est même en train de prendre des proportions inquiétantes avec l’homosexualité masculine dans certains milieux jeunes. Il y a tellement d’hypocrisie dans notre société que l’on pense que certaines pratiques ne se passent qu’ailleurs, et qu’il n’y a que des saints dans ce pays. Or, la réalité est tout autre. Les gens agissent en sourdine et font passer d’autres discours dans les médias. Je dénonce souvent cette facette de notre société. Nous vivons dans un pays complexe.
– Tu as raison. J’ai l’impression que notre pays a beaucoup changé dans le mauvais sens depuis que je suis partie en France. Je ne me doutais pas du tout de ces phénomènes. C’est pourquoi quand je vois certains faits-divers dans les journaux locaux en ligne, je me dis que les journalistes inventeraient n’importe quelle histoire pour vendre leurs papiers. Donc, j’ai du mal à les croire.
-Je suis très bien placée pour te parler de certains de ces phénomènes. J’ai été témoin de beaucoup de scènes saphiques dans les coulisses de nos défilés de mode et dans les boîtes de nuit que je fréquentais très souvent.
-Moi, je n’ai jamais aimé le mannequinat. La réputation du milieu n’a jamais été très bonne dans ce pays. Quand je pense à deux personnes de même sexe en train de s’embrasser, j’ai envie de vomir. Mais chacun est libre de faire ce qu’il veut et d’en assumer les conséquences. Je peux compter sur les doigts de la main le nombre de fois que je suis partie en boîte de nuit. À la place, je préfère aller au cinéma ou au restaurant. Tu sais même quand je vivais ici je ne sortais pas beaucoup. C’est peut-être pourquoi j’étais ignorante de beaucoup de choses qui se tramaient dans ce pays. Mon éloignement m’a encore plus perdue, termina-t-elle avec le sourire.
-Les milieux que j’ai fréquentés étaient pleins de vices: drogue, alcool, sexe etc. À un moment donné, je m’étais même mise à fumer.
-Toi fumer Djamila? Décidément! tu m’as caché bien des choses toi! Tes révélations ne cesseront de m’étonner.
– Comme je te l’ai souvent dit ces derniers temps : quand quelqu’un décide de se mettre sur une voie mauvaise ou mal famée, il évite souvent de rencontrer les gens susceptibles de le réorienter sur le droit chemin. C’était peut-être mon cas pendant cette période où j’étais à fond dans le milieu du mannequinat et du showbiz. J’ai cédé parfois à de mauvaises influences. J’avoue que c’est souvent mon talon d’Achille. Mais j’avais arrêté de fumer au bout de quelques jours, parce que la cigarette ne me disait rien. Je me suis dit aussi que j’étais en train de trahir mes parents qui m’avaient accordé toute leur confiance en me laissant choisir moi-même le métier que je souhaitais exercer. Je me suis parfois fixé des limites, car tout est permis ne veut pas dire que rien n’est défendu.
– Je t’ai toujours mise en garde contre le suivisme. Il faut que tes décisions soient tiennes, à l’abri d’une quelconque influence, y compris celles qui te semblent bonnes. Dans ce cas, tu pourras en assumer toutes les conséquences.
– Je m’excuse de ne pas t’avoir tout dit. J’étais vraiment dans un autre monde. Tu as tout à fait raison, j’ai fait parfois certaines choses pour plaire à des gens qui n’en valaient pas la peine. Mais je crois que c’est fini aujourd’hui. Je comprends maintenant beaucoup de choses.
– Tu as au moins eu la sincérité de m’en parler maintenant. Si tu avais passé toutes ces histoires sous silence, je ne les aurais peut-être jamais sues.
-Tu es trop sage à ton âge. J’aurais bien aimé être à ta place, dit Djamila en rigolant.
-Pas aussi sage que tu le crois. J’ai mes défauts comme tout le monde, mais j’essaie de les combattre quotidiennement. Qui plus est, je sais ce que je veux dans la vie et je sais où je veux aller. Par conséquent, je fais tout pour éviter les choses et les personnes qui m’empêchent d’atteindre mon but.
Bosse Ndoye
EXTRAITS DE MON LIVRE : UNE AMITIÉ, DEUX TRAJECTOIRES (Publié en fin février 2015)

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