VIE DAKAROISE : RAPIIIT
Dakar sans ses cars rapides, ce serait certainement une ville sans âme. Ce moyen de transport en commun qui participe à la vie urbaine de la capitale, vieux de plusieurs décennies, s’est imposé en carte postale si bien qu’un prototype est exposé dans un musée à Paris. Notre reporter vous livre la vie pittoresque à l’intérieur de ces guimbardes communément appelées cercueil roulant pour leur crasse et leur vétusté. Reportage !
« Colobane, Tilène, Dakar, Guédiawaye, Pikine, Ouakam »…etc, « Anawa awance, na dem » !!! Toute une génération d’hommes et femmes depuis les indépendances du Sénégal est habituée à ce langage atypique des apprentis des cars rapides qui indique leurs différentes destinations dans Dakar et sa banlieue. On y entend du tout avec des expressions pour le moins grivoises comme quand un de ces insolents apprentis demande à une belle « Drianké » de bouger pour qu’un vieux s’introduise « roof ». Ou quand ce dernier descend et que l’apprenti demande au chauffeur de permettre au vieux de « Daanu » (descendre). Ce qui donne souvent des scènes et réparties inimaginables. Il y a aussi cette barre de fer sur laquelle on s’accroche et dont le nom indispose les talibés d’une grande confrérie.
Indiscipline notoire d’une jeunesse
Ils sont pour la plupart des jeunes qui crient à s’arracher les cordes vocales pour attirer souvent des clients invisibles et qu’ils sont les seuls à apercevoir. Au rond point de la Cité des Eaux, l’un des ces jeunes à peine sortis de l’adolescence, se distingue par son insolence à diriger son monde dans la guimbarde. Habillé d’un tee-shirt bleu qui a perdu de sa couleur, le garçon tenait habilement sa pochette. Installé sur la marche pieds du car en stationnement, pièces de monnaie dans la main et quelques billets enroulés entre ses doigts, il hélait d’invisibles clients. Excédés, les voyageurs commençaient à manifester leur impatience en l’interpellant vigoureusement. Mais c’est comme s’ils parlaient à un sourd. Ne leur prêtant aucune attention, il poursuivait sa quête de clients et ne résolut à taper sur la porte du car, signe de départ au chauffeur, que quand il en eut l’envie. « Je travaille ! Ici, le boss c’est moi et personne ne peut me mettre la pression. Celui qui est pressé, peut bien prendre un taxi », balança –t-il à son monde surpris par une telle impertinence du garnement haut comme trois pommes. Scènes courantes à l’intérieur des cars rapides où clients et apprentis se donnent en spectacle pour un rien, l’injure à la bouche. Comme cette scène volée à l’intérieur d’un autre car en direction de Colobane où un homme, la quarantaine, s’en prenait à un apprenti. « Vous êtes mal éduqués. Vous ne connaissez rien à part l’argent. Il n’y a pas plus incorrects que vous. Remets-moi ma monnaie. Je ne peux pas payer 100 f de Castors au marché Hlm », se défonce le quadra sur le jeune apprenti qu’il menace d’écraser. Ce qui ne semble en rien ébranler son interlocuteur qui reste de marbre. Il continue calmement d’encaisser avant de lui balancer à la figure. « Je n’ai pas de la monnaie. Attends que je te remette tes 25 F cfa. Je n’ai rien à faire de ta monnaie ». Dialogue de sourds. En effet, alors que l’apprenti parle de 25 francs, l’homme insiste à recevoir ses 50 francs. Des scènes courantes dans ces guimbardes où pour une pièce de 25 francs, l’irréparable peut s’y produire avec même un homicide involontaire. L’apprenti qui reste droit dans ses bottes, ne consent qu’à lui remettre ses 25 francs. « Tu auras beau crier, je ne te remettrais rien. Fais ce que tu veux. C’est n’est pas mon affaire », lance le gosse qui avait apparemment raison. Le quadra finit par descendre du car avec des mots aigres doux qu’il balance au jeune apprenti. C’est sur ces entrefaites que des clients tentent de le sermonner, l’invitant à éviter des accrochages avec les clients surtout les plus âgés. Réponse sèche de l’apprenti qui ne tient pas à se faire remonter les bretelles, conscient qu’il est dans sa vérité. « Ce n’est pas mon problème », leur dit-il.
Les dames en scène
Au rond point Di foncier (entendez crédit foncier), il est 23 heures passées. Bientôt minuit ! Quelques cars sont garés. Les apprentis cherchent éperdument des clients. On peut entendre de loin dans le silence de la nuit, leurs interpellations. A la limite, ils se chamaillent même pour un client. Dans le véhicule de Baye Fall, les voyageurs commencent à s’impatienter. « Nous allons descendre de ton véhicule puisque tu ne veux pas partir. « Yène daguène beugué », lance une cliente à l’apprenti. C’est comme si la bonne dame parlait à un mur. Il a fallu une vingtaine de minutes pour que l’apprenti se décide à donner le signe de départ au chauffeur. Malgré tout, il continuait à chercher d’éventuels clients tout le long du trajet qui mène à l’avenue Blaise Diagne. La dame qui continuait à crier sur l’apprenti reçut la réponse de celui –ci dont l’insolence fut à la mesure de la colère de la bonne dame. « Si tu es aussi pressée, tu aurais du prendre un taxi. Vous n’avez rien et vous voulez emmerder les gens par votre impolitesse.», dit le jeune homme en jetant les mains en l’air. La dame, ne pouvant digérer cette pilule, se défonce sur lui. « Vous êtes impolis, c’est pourquoi, vous resterez toujours pauvres. Regarde comme tu es. Vous finirez toujours dans les rues comme des chiffonniers ». La réplique du gosse fut pour le moins outrageante. « Une bonne femme ne traine pas jusqu’à ces heures dans les rues. Si t’avais meilleure condition de vie que nous, t’aurais pas pris un « rapit ». Do dara la wakh », soutient le jeune homme. Les clients tentent de les calmer. En vain… A la descente de la dame, le jeune homme lui lance une phrase pour le moins très ironique qui fit rire tout le monde. « Tu ferais mieux de prendre une douche avant d’aller au lit. Tu pues comme une charogne. Et pense que c’est moi qui te fais prendre ton bain ». Ce qui mit la femme dans tous ses états, insultant et gesticulant, pendant que le chauffeur poursuivait sa course, s’éloignant de la Médina pour Colobane.
Fréquentes disputes
Un autre car, un autre décor. « Yarakh, Yarakh », s’époumone l’apprenti au rond point Castors. Il est presque 1 heure passée. La plupart des clients qui y sont, ont comme destination la Patte-d’Oie et Grand-Yoff. Mais pour l’apprenti, il est plus préférable de prendre le chemin qui mène à Yarah où il aura la possibilité d’avoir plus de clients. Ce qui crée un véritable boucan dans le car avec des voyageurs décidés à ne pas descendre. Et c’est presque forcés qu’ils se résolurent à prendre un autre car qui ne pouvait pas les contenir. Malgré tout, l’apprenti cherchait encore à remplir son car. « Où vas-tu mettre ces gens. Bounou fonto waay », crient les clients à l’intérieur. Un jeune descend du véhicule et deux dames entrent. L’une d’elles avait une bassine qu’elle dépose en introduisant sous les pieds d’un homme assis juste près de la porte. « Vous savez bien que votre bassine ne peut pas avoir de la place ici », dit le gars. Sur le coup, l’apprenti prend la défense de sa cliente. « Soulève tes pieds, c’est mieux, les clients mettent toujours leurs bagages ici », répond-il. Avant que le jeune ne s’en prenne à lui. Ils avaient failli en venir aux mains. Les clients calment leurs ardeurs. Ce n’est pas tout ! Lorsqu’un client descend à Cto, la dame qui était debout, prend place à coté de celui qui l’empêchait d’introduire sa bassine. En effet, avec ses formes très généreuses, ses fesses prennent presque deux places et rendent l’endroit étroit. L’homme ne cesse de se remuer avec difficultés tout en marmonnant. « Depuis là bas, tu passes ton temps à gueuler comme une fille et je ne t’ai pas répondu. Danga soff. Si tu ne veux pas être dérangé descends du véhicule », dit la dame. Son interlocuteur fit semblant de ne pas l’avoir entendu et adopta un silence de cathédrale. Pendant ce temps, ceux qui sont sur le marchepied, se disputent avec l’apprenti qui leur réclame le prix du transport. « Nous n’allons rien payer tant que nous ne prendrons pas place », répondent- ils en chœurs. Et de la patte d’Oie à destination, d’autres scènes plus pittoresques les unes que les autres seront vécues dans ces guimbardes qui rendront la vie dakaroise bien maussade sans elles.

Samba DIAMANKA

letemoin

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