“On ne peut pas libérer des gens qui ne pensent pas du tout qu’ils sont asservis.” Achille Mbembe

L’actualité au Sénégal ces derniers jours a été entre autres marquée par deux faits saillants qui, a priori, n’ont aucune relation : l’arrêté d’expulsion de Kémi Seba du territoire et la décision du maire de Saint-Louis de remettre en place la statue de Faidherbe après son déboulonnement par un vent providentiel.
Si aucun rapport apparent ne peut être établi entre ces deux événements, qui se sont produits à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, et à des endroits différents, on peut y déceler, en les regardant de plus près, ce qui semble être un refus ou une peur manifeste d’affronter la question essentielle de la coupure définitive du cordon ombilical colonial qui nous lie encore défavorablement à l’ancien colonisateur.

Concernant Kémi Seba, on aura beau critiquer certaines de ses idées et désapprouver quelques-unes de ses méthodes radicales, il demeure indéniable que la cause d’indépendance et de souveraineté totales de l’Afrique qu’il défend, au risque de sa vie, est très noble aux yeux des gens épris de justice. En organisant des marches régulières contre le franc CFA et choisissant récemment de bruler publiquement un billet de 5000 FCFA – un des symboles mêmes de la domination de la France sur la plupart de ses anciennes colonies en Afrique -, il a encore une fois marqué les esprits en plus d’attirer davantage les attentions sur une question qui plombe nos économies et entrave l’exercice total de notre souveraineté. Il s’est cependant attiré les foudres d’un pouvoir pusillanime en devenant sa mauvaise conscience. Dès lors ce n’est guère surprenant qu’il ait été arrêté et qu’il soit maintenant victime d’un arrêté d’expulsion du territoire. Car la lutte qu’il promeut contre le franc CFA va à contre-courant des avis de notre Président de la République et de son ministre des finances, qui ont tous deux vanté les bienfaits de cette monnaie et de sa stabilité, et par voie de conséquence ont adoubé le maintien du statu quo. Pourtant leur posture est en porte-à-faux avec l’intérêt de notre État, à en croire plusieurs études objectives sur cette monnaie, menées par de très grands économistes tant dans notre pays que sur le continent. D’après leurs conclusions, non seulement le franc CFA constitue un gros boulet au pied des économies de nos pauvres États, mais encore confie une portion non négligeable de notre souveraineté à l’ancienne puissance coloniale.

En choisissant d’expulser Kémi Seba du territoire national, ceux qui nous dirigent doivent naïvement croire qu’ils vont taire ou mettre fin aux combats d’émancipation qu’il y menait. Ils se trompent royalement, on ne résout pas un problème, fût-il minime, en supprimant une partie de l’énoncé. Au contraire, cette expulsion va non seulement ternir encore plus l’image de notre pays – où les libertés publiques sont de plus en plus violées ces derniers temps -, mais va porter aussi un coup au projet panafricaniste dont rêvent de nombreux Africains. Elle va tout de même renforcer l’image de Kémi Keba en tant que martyr pour les causes africaines en créant des sympathies et de nouveaux ralliements à son mouvement. D’autant que d’aucuns voient derrière elle, la main invisible de la France qui, rappelons-le, n’a jamais été aussi présente dans les secteurs clés de notre économie. Comme l’a récemment bien noté Boubacar Boris Diop dans une interview: « Les intérêts de la France n’ont jamais été mieux servis qu’avec Macky.” Mais si ceux qui nous gouvernent ne sont pas assez courageux pour s’émanciper de la France afin de défendre les intérêts de leurs populations, celle-ci, à moins d’y être contrainte, ne renoncera jamais volontairement aux avantages et privilèges dont elle bénéficie dans ses anciennes colonies. Car, par exemple, une dissolution de la zone CFA constituerait pour elle un gros manque à gagner et la placerait au bas du rang des pays qui ne représentent pas grand-chose dans le monde. D’où son opiniâtreté et sa ferme décision de mener la vie dure à ceux ou celles qui se dressent sur le chemin de ses intérêts sur le continent.

Concernant la statue de Faidherbe, en décidant de la remettre en place, le maire de Saint-Louis a pris une décision ubuesque et masochiste; qui contraste totalement avec le bon sens. Imaginez une statue de Bugeaud en Algérie ou celle d’Hitler et de Goebbels en Israël. C’est impensable! Mais le Sénégal est un des rares pays à célébrer la gloire de l’un de ses anciens bourreaux : Faidherbe. Car, comme tous colonisateurs, il a tué et a fait tuer, a été auteur et complice de vols, de viols, de tortures sur nos ancêtres. Dès lors il serait incompréhensible et déraisonnable que sa statue soit maintenue sur notre territoire. Son déboulonnement ne devrait même pas faire l’objet d’un débat encore moins celui d’une dispute, puisque qu’il doit aller de soi. Si c’est une leçon d’histoire ou de culture que le maire de Saint-Louis veut enseigner par sa présence, il peut aller la déposer dans un musée. De plus, il existe d’autres moyens plus pratiques, plus dignes et plus pertinents pour enseigner ces matières aux populations.
Mais, comme l’a montré Albert Memmi dans Le portrait du colonisé et du colonisateur, une colonisation bien ancrée entraine souvent chez le colonisé un complexe d’infériorité et une haine de soi et un amour pour son bourreau. Le premier essaie souvent de tout faire pour ressembler au dernier, qu’il considère comme un modèle de réussite dans bien des domaines. C’est ce qui doit certainement expliquer le retour en force de la dépigmentation dans le pays. Nombre de femmes voudraient être blanches en torturant régulièrement leur peau.
Il faut tout de même dire que ces décisions n’ont rien à voir avec l’ancienne puissance coloniale, vu qu’on a parfois la fâcheuse habitude de lui mettre exagérément sur le dos tout ce qui nous tombe sur la tête. Même les malheurs que l’on a fabriqués de nos propres mains.
Ce qu’il nous faut vraiment, c’est émancipation mentale, un retour aux sources et par-dessus tout un courage de rompre dans bien des domaines avec l’ancien colonisateur. Ce d’autant que, comme le dit Boubacar Boris Diop dans La gloire des imposteurs. « Elle est longue, la route qui nous sépare de nous-mêmes et pour retrouver, si j’ose le dire, le bon sens, il faudrait que nous osions faire demi-tour. »

BOSSE NDOYE
Montréal
[email protected]

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1 Commentaire

  1. Très bonne chronique, Mr Bosse Ndoye, bravo.

    Sortir du CFA, ok… mais après ? Quel sera la monnaie et le système qui le remplacera ? Qui contrôlera tout cela ? Comment être sûrs de ne pas se faire manger tout cru par une nouvelle devise confiée aux mains d’inconnus ? Qu’en sera-t-il de la dévaluation ?

    Par ailleurs, méfions-nous de ce “Kemi Seba”.
    Son vrai nom est Stellio Gilles Robert Capo Chichi, et son radicalisme d’opérette a souvent causé bien du tort à notre communauté noire même.

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