Pour cette année, le Sénégal a encore décidé d’envoyer ses meilleurs élèves dans les universités françaises. Il s’agit surtout de ceux qui se sont distingués au concours général et/ou qui ont obtenu la mention Bien ou Très Bien au Baccalauréat. Sur la liste sortie par le ministère de l’Enseignement supérieur, on compte 69 bacheliers titulaires d’une bourse d’excellence, dont 30 jeunes filles. Parmi cette élite, il y a 17 titulaires d’un Bac scientifique, formés au lycée scientifique d’excellence de Diourbel, créé il y a 3 ans, dont la meilleure élève au concours général Diary sow et Samba khary Sylla, son camarade de classe. Ces deux prodiges qui se sont distingués au concours général et avec la mention Très Bien au Bac S1 son t envoyés au lycée Louis-le-grand. Un établissement prestigieux où les internés après deux ans de classes préparatoires vont se présenter au concours des grandes écoles (École centrale de Paris, École des mines, École polytechnique, École normale supérieure, HEC Paris…). En réussissant dans un tel cursus, il est évident que des propositions alléchantes vont les dissuader de revenir au Sénégal, surtout qu’il n’y a, à ma connaissance, aucun suivi, ni stratégies de retour et d’insertion pour ces futurs diplômés des grandes écoles d’ingénieurs françaises: ceux qui sont partis avant sont restés. En effet, comme le rappelle Babacar Ba, un ressortissant sénégalais installé aujourd’hui au Canada, dans son ouvrage «?Leurres et lueurs de l’émigration?» où il déplore le voyage sans retour de cette jeunesse de qualité vers les pays occidentaux?: même si la flamme patriotique brûle en eux, ils ne peuvent plus retourner, car ces pays les gardent en captivité en les plaçant dans d’excellentes conditions de travail qu’ils craignent de perdre en prenant le risque de retourner au bercail. seulement ces jeunes qui constituait la crème dans leur génération, formés avec nos maigres ressources risquent de  ne plus revenir et serviront des pays étrangers qui leur proposent même la nationalité. Toutefois, ils sont trés nombreux  également à se retrouver, après leurs études, dans des positions de seconde zone en dépit  de leur compétence, en France surtout, en raison de la discrimination à  l’emploi qui est une réalité  tangible. On peut faire allusion au cas des médecins béninois qui, à diplômes égals, travaillent toujours sous l’autorité de leurs collègues français.

On sait aujourd’hui que les universités occidentales se nourrissent de manière permanente de l’immigration?; celle choisie en est un exemple. Il y a, en effet, une politique délibérée des universités hôtes d’attirer les meilleurs étudiants et enseignants. Le professeur Souleymane Bachir, qui a eu à m’encadrer en maîtrise et en DEA, aujourd’hui enseignant à la prestigieuse université de Colombia, à New York, confiait au magasine Jeune Afrique dans une interview réalisée en 2009 ceci?: «?J’ai été accueilli à bras ouverts. J’ai découvert tout un univers différent?; j’ai accès aux meilleures bibliothèques avec des fonds de recherche des plus importants?; surtout que mon arrivée a été facilitée par l’université, qui s’estellemême occupée de m’obtenir mon visa».

Le cas du professeur Diagne n’est pas un exemple pertinent pour déplorer la fuite des cerveaux ou ce que j’ai appelé «?la traite des cerveaux?». Lui, au moins, a enseigné pendant vingt ans à Dakar et a formé une bonne partie des enseignants aujourd’hui en service au département de philosophie; il a payé sa dette à l’État du Sénégal. Ce qui n’est pas le cas pour ces nombreux expatriés qui travaillent aujourd’hui à l’étranger et contribuent au développement de leur pays d’accueil à qui ils paient l’impôt.

Chacun de nous peut se rappeler d’un brillant camarade de promotion au lycée ou à l’université qui a bénéficié d’une bourse ou qui, par ses propres moyens, est parti se former à l’étranger pour ne plus revenir servir son pays qui lui a tant donné. On dit souvent que l’éducation n’a pas de prix, mais on oublie qu’elle a un coût?: chaque élève arrivé jusqu’en classe de Terminale a coûté de l’argent. C’est ce qu’on appelle la dépense d’éducation par élève qu’on peut chiffrer. D’ailleurs, le pôle de Dakar, une plateforme d’expertise rattachée à l’institut international de planification de l’éducation de l’UNESCO, dans ses analyses, publie régulièrement des rapports sur les dépenses consacrées à l’éducation par les ménages et l’État. En effet, chaque enfant envoyé à l’école est un investissement pour l’État et pour les familles; surtout pour l’État qui supporte l’essentiel de la dépense d’éducation puisque dans ses missions régaliennes, il doit préparer la relève, doter le pays de ressources humaines de qualité pour les défis et ambitions à venir. Mais cela n’est pas souvent compris par les familles qui encouragent leurs enfants même à ne pas revenir. D’ailleurs, je me rappelle des critiques de ma maman qui m’en voulait et me reproche encore d’être revenu au Sénégal, quand j’ai décidé de rentrer à la fin d’une formation de deux ans en France à la Sorbonne où j’ai obtenu un master professionnel en sciences de l’éducation. Elle me disait?: «?yaw beugo lou bakh?»?; que tu ne veux pas ta réussite, ni celle de ta famille. J’ai beau lui expliquer que c’est un devoir pour moi de revenir servir mon pays et continuer à former la jeunesse, surtout accompagner ma femme dans l’éducation de nos enfants?; mais toujours pour elle, j’aurai dû rester.

Les parents sont très fiers et enthousiastes de voir leurs enfants partir sans trop penser aux risques qu’ils encourent une fois de l’autre côté de l’atlantique, aux leurres et lueurs de l’immigration?; aux mises en garde de l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome dans son premier roman, le Ventre de l’Atlantique, publié en 2003. Parmi les boursiers, il y a une trentaine de filles, dont trois (3) filles mineures, âgées de 17 ans, nous avons des raisons, en tant que parent connaissant les réalités de pays où la libération des mœurs est consacrée, pour y avoir séjourné, de s’inquiéter. Pour ceux qui sont partis avec leurs propres moyens, les parents se ruinent pour leur prise en charge en France?; des parents se dépouillent mensuellement de la presque totalité de leurs maigres salaires pour assurer la survie de leurs pupilles à l’hexagone. Si de tels sacrifices sont consentis, c’est parce que?: «?la France était présentée par le colonisateur comme une espèce de “Terre promise”?; là où les Africains allaient trouver la félicité. Ce mythe est malheureusement encore entretenu dans l’imaginaire des jeunes étudiants africains par les télévisions africaines, certains intellectuels douteux, et aussi par les “modou-modou”, ces émigrés sénégalais des temps actuels dont “L’homme de Barbès” est le prototype?», rappelait le Pr Papa Aboubacar TOURE, Directeur de recherche au CNRS de l’Université de Provence, lors d’une Conférence organisée à l’université de Perpignan le 25 mars 2004 à l’occasion des journées culturelles de l’association des étudiants sénégalais de Perpignan (ASEP). À l’époque, on parlait de traite des noirs, parce que de vigoureux et vaillants hommes et femmes étaient convoyés et envoyés par force vers le Nouveau Monde pour un voyage sans retour?; aujourd’hui, c’est l’élite de la jeunesse qui est envoyée en France sans aucune stratégie de suivi et d’insertion pour leur retour.

En parlant de «?traite des cerveaux?», je ne pense pas exagérer, comme me l’a reproché mon ami inspecteur Mamadou Barry, je cherche juste à attirer l’attention sur cette saignée dont nous sommes victimes chaque année avec la complicité de nos autorités qui ne mesurent pas, j’ai l’impression, la gravité du fléau, cet exode des meilleures élèves et étudiants sénégalais. Ce qui a surtout attiré mon attention ce matin du 22 août et même inspiré cette réflexion, c’étaient les appels répétitifs d’une dame dépêchée par les autorités sénégalaises sur place, au centre externalisé de dépôt des visas pour la France, pour accompagner les boursiers. De loin, on l’entendait crier «?bourse d’excellence?», pour faire sortir des rangs les bacheliers concernés puisque des facilitations et dispositions particulières sont prises pour accompagner ces demandeurs privilégiés; nos plus vaillants jeunes esprits qu’on s’apprête à convoyer en France sans aucune garantie de retour au bercail à la fin de leur formation. On épilogue beaucoup sur le pillage de nos ressources naturelles par l’Occident,oubliant que ce qu’on a de plus précieux, nos ressources cognitives, devenues de surcroît rares, formées dans nos écoles d’excellence, sont également pillées par le nord dans ses échanges inégales avec le sud.

Il faut rappeler qu’avant et immédiatement après les indépendances, les Africains qui venaient étudier en France, étaient tous boursiers; c’est pourquoi, ils étaient tenus après leurs études de rentrer chez eux où des postes disponibles les attendaient. Rien n’est moins sûr, aujourd’hui,, pour les candidats au retour. Sauf peut-être pour  les étudiants dont les parents ou proches sont politiquement influents dans le pays. Il est temps qu’on développe des stratégies de rétention. Et la solution majeure serait, à côté des lycées d’excellence, de créer des universités d’excellence avec des filières en phase avec les besoins de notre pays. Et avec plus d’organisation, toutes ces compétences expatriées pourraient être mises à contribution pour venir gratuitement enseigner dans nos universités ou, en fonction de leur domaine de compétences, contribuer  à la formation des jeunes. Ce ne serait pas utopique même d’identifier au moins depuis 10 ans tous ces étudiants boursiers, envoyés à l’étranger avec l’argent du contribuable et de les pousser à verser une compensation financière au trésor. C’est une dette qu’il doit au pays, l’argent qui a été dépensé pour leur formation pré universitaire et même post universitaire puisque certains ont bénéficié d’une bourse de l’État du Sénégal jusqu’en master avant de partir servir d’autres pays. Je comprends le dilemme de toutes ces compétences expatriées qui hésitent à revenir et qui souvent à la fin de leurs études pour rester en France, par exemple, se marient avec des Françaises et attendent une naturalisation.

Pour d’autres, la solution la plus simple consiste à s’inscrire régulièrement année après année, embrassant ainsi, une longue carrière d’étudiant. Ils survivent en même temps de petits boulots pour ne plus être à la charge de leurs parents; à qui, ils envoient aussi de l’argent. Pour eux, cette situation est de loin préférable que de rentrer végéter en Afrique.

On ne peut pas tout le temps compter sur le patriotisme de ces jeunes qui rêvent de prendre le large avec la bénédiction de leur parent. Mais, nous pouvons toujours leur rappeler : Vous êtes des ambassadeurs, à qui ils reviennent, aujourd’hui, de porter le flambeau de l’excellence beaucoup plus haut, pour la fierté de tout un pays, mais votre mérite sera beaucoup plus grand, si vous revenez après quelques années avec des diplômes compétitifs, pour participer activement au développement local. De grâce, ne faites pas comme ces diplômés africains, ces afro – pessimistes, qui ont tourné le dos à la mère Afrique!Car votre continent, l’Afrique, votre pays, le Sénégal, auront besoin de vous pour relever les ambitions du développement.

Dans tous les cas, il est du ressort des autorités de mener la réflexion, non pas pour rapatrier toutes nos compétences émigrées, mais, comme le suggère M. Papa Aboubacar Touré, de mettre en place un programme d’accueil et d’insertion des cerveaux qui séjournent malgré eux à l’étranger, particulièrement en France.

L’État doit veiller surtout à la défense des intérêts de notre pays soit en favorisant le retour de ces jeunes, promesse de carrière, ou en leur faisant signer des engagements dont le remboursement au moins du coût de leurs études.

Bira SALL

Professeur de Philosophie Au Lycée Ababacar Sy de Tivaouane. Chercheur en Education.
Courriel : [email protected]
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4 Commentaires

  1. Excellente reflexion. Tout en fait en phase avec vous.
    J’en fais partie mais j’ai au moins travailler 13 ans au Senegal aprés ma formation.
    Vivement une politique de retour de nos brillants cerveaux. Que les postes de direction soient mis en compétition et que seule la méritocratie soit le critère d’appréciation.
    Merci Sall
    New York.

  2. Texte poignant et véridique. Je m’y retrouve parfaitement parmi ces expatriés que vous avez décri, parti poursuivre leurs études supérieures en Occident de façon générale et y demeurer à jamais.

    Il n’existe pas une idée aussi stupide, aussi folle que d’envoyer chaque année et depuis plus de 30 ans ses meilleurs bacheliers en Europe tout en chaque que moins de 5% rentrerons à la fin de leurs études ou un jour au Sénégal.

  3. Ce texte est très bien
    Bravo
    Mais n’oubliez surtout pas que le senegal (Gouvernement et autre) ne veut pas du retour de ses fils.
    D’abord tous les médiocres se battent pour exclure les meilleurs de la diaspora.
    Ensuite personnellement je connais un ami qui, après ma thèse de doctorat est revenu mais il a dû repartir
    Ce sont les médiocres qu’on souhaite avoir.

  4. Le monde est devenu un village planétaire.Là ou on peut gagner sa vie, on est bien chez soi
    Le reste du bavardage. Le travail obéit aux lois du marché,l’offre et la demande se rencontrent

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