La mort du chanteur Hachalu Hundessa et l’arrestation de l’opposant Jawar Mohammed, tous deux appartenant au clan des Oromo, ravive les tensions d’une Éthiopie déjà fragilisée par ses conflits ethniques. 

Nul n’est prophète en son pays. Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien et Nobel de la paix, en fait chaque jour l’amère expérience. Auréolé de son prestigieux prix, le chef du gouvernement éthiopien ne parvient pas à faire cesser les conflits interethniques qui minent son pays. Le meurtre du chanteur engagé Hachalu Hundessa, tué par balle lundi 29 juin à Addis Abeba, en est une nouvelle illustration. « L’Éthiopie a atteint un tel niveau de tension, qu’elle est devenue une véritable poudrière. Et la mort de Hachalu pourrait être l’étincelle qui va embraser le pays », résume Gérard Prunier, historien et spécialiste de l’Éthiopie dans un entretien accordé à France 24.  

En effet, au lendemain du décès du chanteur, issu de l’ethnie Oromo, au moins 81 personnes ont été tuées et plusieurs grièvement blessées lors de manifestations pour protester contre son assassinat, pour la plupart dans la région Oromia, selon la police locale. Il faut dire qu’il ne s’agit pas de la mort d’un simple interprète de musiques entraînantes. « Ce chanteur était devenu l’une des icônes du mouvement de revendication politique des Oromo, notamment des groupes de jeunesse », abonde Éloi Ficquet, maître de conférences de l’EHESS et spécialiste de la Corne de l’Afrique pour France 24. 

Une « précieuse vie » 

L’idole de 34 ans est tombée sous les tirs d’un ou plusieurs assaillants en pleine rue dans une banlieue au sud d’Addis-Abeba, selon les premiers éléments de l’enquête. On ignore encore le mobile de son assassinat mais « des suspects » ont d’ores et déjà été arrêtés, selon la police.  
Le Premier ministre Abiy Ahmed, lui-même Oromo, mais contesté au sein de sa propre ethnie, a aussitôt exprimé son « chagrin » devant la perte de « cette précieuse vie ». Dans le même temps, le gouvernement a coupé Internet dans la capitale, Addis-Abeba, pour éviter tout risque de débordements.  
Les faits ne s’arrêtent pas là. Alors que la dépouille de l’artiste devait être rapatriée dans sa ville natale d’Ambo, située dans la région Oromia, à l’ouest d’Addis-Abeba, pour y être inhumée, un groupe d’Oromos a tenté de s’emparer du corps pour le ramener à Addis Abeba afin d’offrir des funérailles nationales à celui qu’ils considèrent comme un martyr.
Le médiatique opposant Jawad Mohammed arrêté  
Après des heurts avec la police, 35 contestataires ont été arrêtés, dont l’opposant Jawar Mohammed. Cette interpellation risque d’attiser un peu plus les tensions dans le pays : la simple rumeur de son arrestation en octobre dernier avait suffi à déclencher des émeutes en Oromia et provoqué la mort de 86 personnes. Il n’empêche que « cet événement est une bonne occasion pour le pouvoir de se débarrasser de cet opposant devenu gênant », souligne Gérard Prunier.   
Jawar Mohammed, 34 ans, était pourtant il y a quelques mois encore considéré comme l’artisan de la victoire de l’actuel Premier ministre. Les deux hommes appartiennent en effet tous les deux à la communauté Oromo, le groupe ethnique le plus important en Éthiopie. Mais quelques mois après son accession au pouvoir, – les ennemis les plus redoutables naissant bien souvent dans son propre camp –, Jawar Mohammed est devenu le principal détracteur du Premier ministre. Même si Ahmed Abiy est le premier chef de gouvernement oromo de l’histoire moderne, de nombreux nationalistes, dont Jawar Mohammed et le chanteur Hachalu Hundessa font partie, l’accusent de ne pas faire suffisamment pour défendre les intérêts de sa communauté.
L’Éthiopie dans l’impasse  
Les rivalités entre Abiy Ahmed et son opposant « illustrent bien les divisions qui règnent au sein des 38 millions d’Oromos qui vivent en Éthiopie », explique Gérard Prunier.  Sur le terrain, « les tensions n’ont pas cessé dans le pays, notamment dans l’ouest éthiopien, région Wollega où les partisans de l’OLF (Front de libération oromo) affrontent les partisans d’Abiy Ahmed », poursuit Éloi Ficquet.
Aux conflits ethniques s’ajoutent les difficultés économiques. « Les prix ne cessent d’augmenter. Cela affecte surtout les urbains, l’économie tertiaire. Les ruraux sont-ils en mesure de passer le cap de la crise ? Les filets de sécurité fournis par l’État suffisent-ils à rendre la soumission préférable au repli sur soi ? Plus de questions que de réponses… », déplore Éloi Ficquet.   
L’incertitude gagne d’ailleurs tous les domaines. Les élections générales ont été reportées d’un an, d’abord en raison de ces tensions ethniques, puis à cause de la pandémie de Covid-19, prolongeant ainsi d’un an le maintien d’Abiy Ahmed à la tête du gouvernement. « Investi au pouvoir, sans élection, par un parti qu’il a démantelé, conclut le chercheur, Abiy Ahmed compte pourtant sur son aura personnelle, sa maîtrise des systèmes de renseignement (…) et sur l’appui de la communauté internationale » pour se maintenir au pouvoir. 

France 24

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