« Un étudiant, un ordinateur » : un paiement de 1,446 milliard FCFA, 20 000 machines en litige et des responsabilités à éclaircir

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XALIMANEWS — L’enquête parlementaire sur le programme « Un étudiant, un ordinateur » continue de mettre en lumière les zones d’ombre entourant la gestion de ce dispositif destiné à faciliter l’accès des étudiants sénégalais aux outils informatiques. Après plusieurs journées consacrées aux procédures de passation des marchés et aux conditions de réception des équipements, la Commission d’enquête parlementaire, présidée par le député El Hadji Guèye, s’est intéressée, jeudi 8 octobre 2026, aux circuits budgétaires, aux mécanismes de paiement et aux relations contractuelles avec les fournisseurs. Les auditions de quatre nouveaux intervenants ont notamment fait ressortir un paiement controversé de plus de 1,4 milliard de francs CFA, l’existence de plusieurs comptes bancaires et un différend portant sur 20 000 ordinateurs.

Au fil des témoignages, les députés tentent de reconstituer une chaîne administrative et financière dont les différents acteurs décrivent des responsabilités parfois strictement limitées à leurs domaines d’intervention. Entre les services chargés de programmer les crédits, ceux qui effectuent les paiements et les entreprises qui exécutent les marchés, l’enquête cherche désormais à déterminer comment les décisions étaient prises, quels contrôles étaient réellement exercés et dans quelles conditions les équipements commandés par l’État étaient réceptionnés puis mis à la disposition des étudiants.

Un paiement de 1,446 milliard FCFA au centre des interrogations

L’une des déclarations les plus importantes de cette nouvelle journée d’auditions est venue de Baba Ndiaye, gestionnaire de comptes depuis 2019. Interrogé sur le fonctionnement financier du programme, il a présenté plusieurs comptes ouverts auprès d’établissements bancaires, notamment Ecobank, Bank of Africa (BOA) et United Bank for Africa (UBA). Il a toutefois précisé que ses responsabilités se limitaient à la gestion du compte de dépôt, les autres comptes relevant, selon ses explications, du Directeur général de l’Enseignement supérieur et du Directeur du financement de l’Enseignement supérieur.

Mais c’est surtout une opération financière de 1 446 275 000 francs CFA qui a retenu l’attention des parlementaires. Selon les éléments évoqués au cours de l’audition, une facture aurait été réglée à la société Retail ATI alors que celle-ci n’en était pas la bénéficiaire. Questionné sur les circonstances de ce paiement, Baba Ndiaye a déclaré avoir agi sur instruction du directeur Aboubacry Niane. Une affirmation qui soulève de nouvelles interrogations sur les procédures d’autorisation des décaissements, les contrôles préalables et les responsabilités des différents intervenants.

Cette déclaration constitue un élément important pour la suite des investigations. Il reste notamment à déterminer à quelle opération commerciale correspondait la facture, quelle entreprise devait initialement percevoir les fonds, sur quelle base le paiement a été effectué et quels documents ont permis de justifier cette transaction. La Commission devra également établir si les instructions évoquées ont été formalisées et si elles étaient conformes aux règles applicables à la gestion des ressources publiques. À ce stade, les déclarations recueillies ne permettent pas de conclure à un détournement de fonds, mais elles placent la traçabilité de cette opération au cœur des investigations.

Des gestionnaires qui délimitent leurs responsabilités

Avant Baba Ndiaye, les députés avaient entendu Cheikh Diakhoumpa, ancien gestionnaire de comptes à la Direction générale de l’Enseignement supérieur entre 2010 et 2018. Celui-ci a expliqué que le compte de dépôt était alimenté par le Directeur de l’administration générale et de l’équipement du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Sa mission consistait principalement, selon ses déclarations, à procéder au règlement des fournisseurs après la livraison des ordinateurs destinés à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane.

L’ancien gestionnaire a précisé que les paiements devaient être accompagnés de plusieurs documents justificatifs, notamment un contrat ou une convention, une facture, un bordereau de livraison et un procès-verbal de réception. Il a également indiqué qu’il n’intervenait pas dans les procédures de passation des marchés. Cette distinction entre l’attribution des contrats et le règlement des fournisseurs représente un enjeu essentiel de l’enquête, dans la mesure où la régularité d’un paiement dépend notamment de la conformité des pièces produites et de la réalité des prestations effectuées.

Les explications des deux gestionnaires mettent ainsi en évidence la nécessité de confronter les documents administratifs aux mouvements bancaires et aux livraisons effectivement réalisées. La présence d’un procès-verbal de réception dans un dossier de paiement ne suffit pas, à elle seule, à résoudre toutes les interrogations si la réalité de la livraison correspondante est contestée. Cette question prend une importance particulière au regard des témoignages recueillis au cours des journées précédentes, notamment concernant des ordinateurs dont la réception a été remise en cause par des agents du programme.

Camputer Land et le contentieux des 20 000 ordinateurs

L’audition d’Abdoulaye Thiam, Directeur général de Camputer Land, a permis à la Commission d’aborder directement les relations entre l’administration et l’un des fournisseurs du programme. Le responsable de l’entreprise a expliqué que sa société avait commencé à travailler avec le ministère en 2015, après avoir répondu à un appel à manifestation d’intérêt publié dans la presse. Il est revenu sur les conditions dans lesquelles Camputer Land avait obtenu des marchés et sur les différentes étapes de sa participation au dispositif.

Le point le plus sensible de son intervention concerne toutefois un contentieux opposant son entreprise au ministère au sujet de 20 000 ordinateurs qui seraient toujours en stock et n’auraient pas été livrés. Cette situation pose plusieurs questions sur les engagements contractuels, les conditions de réception des marchandises et les éventuelles obligations financières de l’État. Il reste à établir si ces appareils correspondent à une commande toujours en cours d’exécution, si leur livraison a été différée ou si un désaccord contractuel empêche leur remise à l’administration.

Abdoulaye Thiam a également présenté un bilan des livraisons effectuées par son entreprise entre 2017 et 2024. Selon ses déclarations, Camputer Land aurait fourni au ministère 76 178 ordinateurs durant cette période, dont 301 appareils défectueux ayant fait l’objet de retours. Ces chiffres devront être rapprochés des contrats signés, des bordereaux de livraison, des procès-verbaux de réception et des registres de distribution aux bénéficiaires afin de disposer d’une vision complète de l’exécution des marchés.

La question des ordinateurs défectueux mérite également une attention particulière. Les précédentes auditions avaient déjà fait apparaître des interrogations concernant la qualité de certains équipements et la réalité de certaines livraisons. Il importe néanmoins de distinguer les appareils retournés à Camputer Land des autres matériels évoqués dans les témoignages, afin d’éviter toute confusion entre des commandes, des fournisseurs et des périodes différentes.

Une programmation budgétaire distincte de l’exécution financière

La Commission a également entendu Cheikhououna Guèye, chargé de la programmation budgétaire au ministère de l’Enseignement supérieur. Celui-ci a présenté les différentes étapes de préparation du budget, depuis l’identification des besoins jusqu’au vote de la loi de finances initiale. Il a expliqué que son intervention se situait essentiellement en amont de l’exécution des dépenses, tout en précisant qu’il pouvait être sollicité pour rechercher des solutions lorsque les crédits disponibles étaient insuffisants.

Interrogé sur les éventuelles irrégularités dans la gestion du programme, Cheikhououna Guèye a indiqué ne pas être directement impliqué dans son exécution financière, estimant que cette responsabilité relevait du gestionnaire du compte concerné. Son témoignage contribue à préciser la répartition des fonctions au sein du ministère, mais il met également en évidence la complexité d’un dispositif dans lequel plusieurs services interviennent successivement sans nécessairement disposer d’une vue d’ensemble sur les opérations.

Cette organisation administrative constitue désormais l’un des principaux enjeux de l’enquête. Pour les députés, il ne s’agit pas seulement d’identifier les personnes qui ont participé à la programmation ou au règlement des dépenses, mais aussi de déterminer quelle autorité assurait la coordination générale du programme et garantissait la régularité de l’ensemble des opérations.

Des auditions précédentes qui renforcent les interrogations

Les révélations du 8 octobre interviennent dans un contexte déjà marqué par plusieurs témoignages sensibles. Dès l’ouverture des travaux, la Commission avait entendu des responsables du programme ainsi que des représentants des structures chargées du contrôle des marchés publics. L’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP) avait notamment soulevé des irrégularités dans les procédures utilisées pour deux contrats représentant un montant global de 5,708 milliards de francs CFA hors taxes. Selon les éléments présentés, ces marchés ne figuraient pas dans les plans de passation concernés, tandis que le recours à un avis à manifestation d’intérêt pour l’acquisition d’ordinateurs avait été contesté.

Les auditions suivantes avaient également fait apparaître des divergences autour d’un bon de livraison portant sur 2 000 ordinateurs attribués à Oumou Group. Des agents du programme avaient contesté la réception effective de ces machines, soulevant la question de la fiabilité des documents utilisés pour constater les livraisons. Ces déclarations restent à confronter aux pièces justificatives et aux explications des différentes parties concernées.

Le mercredi 7 octobre, plusieurs responsables et anciens responsables du ministère avaient, à leur tour, été interrogés sur leur participation au dispositif. Mountaga Dia, ancien coordonnateur de la Cellule de passation des marchés, et Abdou Kadri Diatta, président de la Commission de passation des marchés, avaient notamment déclaré ne pas avoir été saisis du programme durant les périodes évoquées. Ces témoignages renforcent les interrogations sur le circuit administratif emprunté pour l’attribution et l’exécution de certains marchés.

Pris dans leur ensemble, ces éléments montrent que l’enquête parlementaire ne porte plus uniquement sur des commandes d’ordinateurs ou sur des difficultés de livraison. Elle s’étend désormais à la gouvernance d’un programme mobilisant des ressources publiques importantes, à l’organisation de ses circuits financiers et à l’efficacité des mécanismes de contrôle.

Une enquête qui doit désormais confronter les déclarations aux documents

À mesure que les auditions se succèdent, la Commission dispose de témoignages provenant de différents niveaux de responsabilité : programmation budgétaire, passation des marchés, gestion des comptes, contrôle administratif, réception des équipements et fourniture de matériel informatique. Cette diversité devrait permettre aux parlementaires de reconstituer progressivement le fonctionnement du programme, à condition de rapprocher les déclarations des pièces comptables, des contrats et des documents attestant les livraisons.

Plusieurs questions demeurent sans réponse définitive. Qui a autorisé le paiement de 1,446 milliard de francs CFA à Retail ATI et sur quels fondements ? Quelle est la situation contractuelle exacte des 20 000 ordinateurs évoqués par Camputer Land ? Les quantités déclarées comme livrées correspondent-elles aux équipements réellement réceptionnés et distribués ? Et comment expliquer que certains responsables des structures chargées des marchés publics aient déclaré ne pas avoir été associés à des procédures portant sur des montants aussi importants ?

Les réponses à ces interrogations seront déterminantes pour apprécier les conditions dans lesquelles le programme a été administré. Elles devront également permettre de distinguer les éventuels dysfonctionnements administratifs, les différends commerciaux et les irrégularités susceptibles d’engager des responsabilités particulières.

Conçu pour accompagner la transformation numérique de l’enseignement supérieur et faciliter l’accès des étudiants à l’informatique, le programme « Un étudiant, un ordinateur » se retrouve aujourd’hui soumis à un examen approfondi de sa gestion. Au-delà des montants financiers et des divergences relevées au cours des auditions, l’enjeu reste aussi de savoir dans quelle mesure les ressources mobilisées ont effectivement permis d’atteindre les objectifs annoncés.

Après quatre journées d’auditions, la Commission parlementaire semble ainsi entrer dans une phase décisive : celle de la confrontation entre les responsabilités déclarées, les paiements effectués et les ordinateurs réellement livrés. Ses conclusions devront permettre d’établir les faits, sans préjuger des responsabilités avant l’achèvement des investigations.

Xalima — 8 octobre 2026

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