Paris, un soir d’automne.
Il était seize heures lorsqu’un carton d’invitation a glissé entre mes mains, m’ouvrant les portes du grand rendez-vous de la diaspora. Une date inscrite en lettres d’or sur le calendrier de Youssou Ndour comme dans le cœur de son public.
J’ai longuement hésité, pesant le pour et le contre, avant de me laisser finalement convaincre par la promesse de la fête.
Lorsque j’arrive aux abords de dix-neuf heures, la capitale française étouffe sous le poids d’une colère grondante. Entenaillée par la chienlit, Paris brûle.
Pourtant, aux confins du 12ᵉ arrondissement, une portion de bitume semble soudainement se draper des couleurs et des senteurs chaleureuses du Sénégal et de l’Afrique.
Dès le métro, les effluves de cette ambiance envoûtante viennent infuser l’air émeutier de la métropole. Il s’opère alors un feutré et saisissant contraste : d’un côté, les révoltés — cette jeunesse française flanquée des centrales syndicales qui croise le fer avec le pouvoir évanescent de la macronie, adepte d’une gouvernance cousue au fil de la brutalité ; de l’autre, les ambianceurs, cherchant dans la musique un exutoire expiatoire au stress accumulé à force de vendre leur force de travail au capital.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à la ruche de Bercy. Là où devait se jouer une parenthèse récréative et joyeuse, le décor plante d’emblée les jalons d’un futur psychodrame.
Tout autour de la salle, une foule monstre s’est agglutinée. Une file indienne, s’étirant sur plus de deux kilomètres, saisit le regard avant d’asséner son premier coup du sort : elle avance au rythme exaspérant d’un escargot.
Face à ce piétinement, la tentation de revendre mon billet m’effleure. Autour de moi, les inconditionnels dépourvus de précieux sésames manifestent le désir irrépressible de débourser jusqu’à 200 euros pour être de la messe.
Mais la morale l’emporte : il eût été indélicat, et contraire à toute éthique, de tirer un profit mercantile sur le dos de l’artiste à partir d’une simple invitation.
Le salut vient des enseignes lumineuses qui ceinturent la salle. Plutôt que de me peler dans ce froid automnal à faire trois heures de queue, la sagesse me dicte d’attendre au chaud. Installé dans un café, une boisson chaude entre les mains, je refais le monde avec quelques spectateurs partageant mon désenchantement.
Ce n’est qu’à vingt et une heures, une fois la file résorbée à deux cents mètres des portes, que je me décide à rejoindre le flux.
Malgré mon aversion profonde pour les piétinements interminables, je ne franchis enfin le seuil de la salle qu’à vingt-et-une heures cinquante.
À vingt-deux heures pétantes, l’orchestre attaque les premières notes.
Fidèle à sa légende, Youssou Ndour régale son monde. Entre le roi du Mbalax et son peuple, la complicité est osmotique, presque fusionnelle. L’artiste n’est jamais seul : le chœur thousand-voix du public donne à l’orchestre la réplique exacte des notes qu’il compose, transformant l’enceinte en un temple vibrant.
Mais — car il y a hélas toujours un mais — ce qui devait être un îlot de paix dans un océan de furie tourne brusquement au vinaigre.
Dès les premières minutes, la parole de la star se fait incisive, pour ne pas dire menaçante. « Nous avons prévu un spectacle de trois heures ! » tonne Youssou Ndour, comme pour mettre en demeure les régisseurs de l’Accor Arena.
Il prétexte, à sa décharge, que les dispositions d’accueil n’ont pas été à la hauteur pour faciliter l’accès des fans, martelant que ce préjudice ne saurait être imputé au passif de son concert-rituel.
Sur scène, le show tient pourtant ses promesses. Le monument invite son homologue Tiken Jah Facoly pour l’unique et brûlant intermède reggae de la soirée.
Mais aussitôt le morceau achevé, Youssou enchaîne avec une nouvelle harangue, plus défiante encore : « Il nous reste encore des morceaux à jouer, et nous allons voir si vous allez couper les Africains ! »
Dans la foulée, il annonce renoncer à enfiler son troisième costume de rechange, confessant haut et fort sa crainte de voir la sonorisation coupée durant son absence en coulisses.
Cette bravade répétée aura été la provocation de trop. Ce que l’on redoutait advient : le son est soudainement coupé. S’ensuivent des chahuts dans la foule et d’interminables conciliabules sur le plateau.
La scène se mue en un théâtre muet où la gestuelle tendue des protagonistes suffit à décrypter l’âpreté du dialogue. Finalement, un consensus de crise est arraché de haute lutte, permettant à l’enfant de la Médina d’exécuter un ultime morceau d’adieu.
Au coup de sifflet final, un goût d’inachevé demeure. Ce conflit aurait pu — et aurait dû — être évité par une communication mieux calibrée.
Certes, le mouvement social qui enserrait Paris tel un état de siège a injecté le ver dans le fruit, perturbant l’organisation globale.
Mais il faut avoir la lucidité de reconnaître que Youssou Ndour s’est enfermé dans une posture de défiance fraternisant avec l’arrogance.
Face à des gestionnaires de salle soumis à des contraintes réglementaires strictes, la pédagogie l’aurait emporté sur la menace. Proclamer « nous ne bougerons pas d’un iota », railler les violences urbaines en lançant « dehors les gens font des casses, mais nous, on est bien classes, on est chez les gilets verts », pour mieux braquer ensuite les équipes techniques, tenait de la pure contradiction.
Si Youssou Ndour avait fait preuve de diplomatie — en regrettant le cas de force majeure qui frappait la soirée, en appelant au dépassement des gérants face à une diaspora venue des quatre coins de la planète pour ce moment théurgique —, il aurait à coup sûr trouvé une oreille attentive.
En sollicitant leur coopération plutôt qu’en imposant un rapport de force, l’accord pour dépasser le couvre-feu aurait été trouvé avec élégance.
Il se serait ainsi épargné cette image d’adolescent boudeur qui sied bien mal à ses cinquante ans de carrière et ses soixante-sept ans d’âge.
Aguibou Diallo




























