L’ambassadeur Amadou Diop sort de sa réserve pour pontifier sur ce qu’il appelle “le rôle clé du Sénégal dans l’élection de Kofi Annan à l’Onu”.
Je le corrige bien qu’il soit mon ami.
Le soir de sa victoire, alors que je me trouve à Jakarta, pour interviewer le Ministre des Affaires Etrangères de l’Indonésie, Ali Alatas, et y couvrir le Sommet des pays du Gcc, au nom de Jeune Afrique, Kofi Annan m’appelle avec ce mot: “C’est aussi ta victoire”. Nous sommes en novembre 1996.
Huit mois plus tôt, j’avais publié dans le magazine panafricain un article dénonçant l’électoralisme de Boutros-Ghali autour de son initiative spéciale pour l’Afrique (de 25 milliards de dollars) qu’il avait fait miroiter aux dirigeants africains afin de re-conquérir leur soutien pour un second mandat.
“Vous y avez posé des questions légitimes”, me confia le diplomate Ghanéen.
C’est alors que de solides liens furent tissés entre lui, alors Sous Secrétaire des nations-unies en charge des Opérations de Paix au sein de l’organisation universelle, et moi-même, journaliste que même la Bbc vint interviewer pour son programme-phare, Newsnight, autour de la problématique de l’élection du Secrétaire Général de l’Onu.
En Juillet 1996, au sommet de l’Oua à Yaoundé, comme le rapporte notre défunt compatriote Cheikh Sy, alors représentant de l’Unesco dans la capitale Camerounaise: “on m’a dit qu’un Sénégalais a gâché les plans de Boutros-Ghali”, me lança t’il, avant d’éclater de rire.
À ce moment, l’Afrique institutionnelle, des ministres et Chefs d’Etat, était restée cependant soudée derrière l’Égyptien en refusant de tabler d’autres candidatures africaines.
Les chances d’Annan demeuraient minces. Surtout que, rentré peu auparavant d’une mission dans les Balkans, il traînait la lourde casserole de l’inaction de l’Onu à la veille du génocide du Rwanda en 1994, malgré les alertes du Général Canadien, Dallaire…
À l’ouverture de l’Assemblée générale de l’Onu, en Septembre 1996, l’Afrique était déterminée à ré-imposer la candidature de Boutros-Ghali. Jusqu’à faire convoquer une réunion des ambassadeurs africains à New-York.
C’était un duel perdant puisque l’administration Clinton, sous les manoeuvres déterminées de la Cheffe de sa diplomatie, Madeleine Albright, ne voulait même plus voir en peinture l’Égyptien qui s’était opposé à certaines de ses initiatives diplomatiques.
Dans cette atmosphère polarisée, nous n’étions qu’un groupe restreint à soutenir Annan, notamment ses deux compatriotes Jerry Rawlings et Mohamed Ibn Chambas, dont j’étais l’ami…
C’est principalement ce groupe qui a tissé des liens à travers le monde pour porter la candidature d’Annan.
Qu’au dernier moment, Abdou Diouf lui ait donné un ultime appui n’en fait pas l’acteur décisif dans la victoire finale du candidat qui s’était imposé au reste de l’Afrique.
L’ambassadeur Diop n’a peut-être pas tort de rappeler que Diouf, dont on reconnaît la profondeur des liens avec le Président français d’alors Jacques Chirac, avait pu le convaincre de lever son véto contre le candidat de dernière minute.
Autant on peut saluer cet acte, autant il importe de ne pas sombrer dans le nombrilisme Sénégalais, dans un révisionnisme indécent.
Quand Annan vint à Dakar, à la fin des années 1990, et que le Premier ministre, Lamine Loum lui offrit une réception au Terroubi, le principal Conseiller diplomatique d’Abdou Diouf qui n’était autre que l’ambassadeur Babacar Carlos Mbaye, patron d’Amadou Diop, expliqua à un des chefs des agences Onusiennes basées à Dakar que ma familiarité qui se dégageait de mes échanges avec Annan, ce jour-là, était sans doute due au fait que j’avais lourdement pesé dans sa victoire.
Annan m’exprima sa gratitude par divers signes, y compris un entretien à l’hôtel-palace Crillon de Paris, en ma compagnie avec François Soudan de Jeune Afrique; l’invitation à une réception.offerte en son honneur à Lancaster House, à Londres, par la Reine Elizabeth 2; une autre invitation pour faire avec lui sa 1ère tournée dans 8 pays africains; une mission dans les juridictions internationales pénales alors naissantes; et le recrutement dans son propre cabinet Onusien d’une proche.
Amadou Diop, évitons de relire ou, pis, réécrire l’histoire surtout quand des acteurs de sa marche sont toujours là. Le Sénégal n’a pas été au cœur de l’élection de Kofi Annan au poste de Secrétaire Général de l’Onu. S’il ne tenait qu’à la volonté des dirigeant.e.s du continent, jamais le 1er noir qui eût à diriger l’Onu n’aurait atteint ce sommet diplomatique. L’Afrique avait joué jusqu’au bout la carte Boutros-Ghali. Jusqu’à ce moment où, tapant sur la table, Albright hurla “pause Kofi” et où, sur un ton chahuteur, le Conseil de sécurité acquiesça : Kofi est élu !
Diplo, comme on t’appelait sous Diouf, gare à certaines postures qui font que notre diplomatie continue de n’être que celle qui vit de protocoles, pompes et parlotte.
On comprend avec le recul les recours aux discours d’autrui, en se les appropriant, et les faillites d’une diplomatie hors de ses pompes.
Ce sont ses ”grands” diplomates ayant coaché le sanguinaire et démocraticide Macky Sall jusqu’à associer le Président du Sénégal dans son pari failli pour capturer le symbole de l’universalisme, qui l’ont poussé, notre pays avec, au naufrage Onusien qu’ils viennent de subir dans la course en cours autour de son leadership.
Adama Gaye* diplômé d’études diplomatiques de l’université d’Oxford.
Ps: C’est après son élection que les sauterelles diplomatiques sautèrent sur lui jusqu’à le faire sortir de sa route. Comme l’atteste l’implication de son fils, Kodjo, dans un deal pétrole contre argent imposé comme la charpente des sanctions de l’Onu contre l’Irak de Saddam Hussein.

























