Ousmane Sonko vient de déplacer une pièce sur l’échiquier politique sénégalais. « Aucune loi de finances ne sera votée par l’Assemblée nationale tant que le contrôle des fonds spéciaux n’y figurera pas. » La formule a la sécheresse d’un ultimatum et la portée d’une déclaration de guerre. Derrière le principe affiché, celui du contrôle parlementaire de l’argent public, se joue désormais un bras de fer au sommet de l’État. L’ancien Premier ministre entend imposer sa volonté. Le président de la République doit choisir entre céder, résister ou reprendre la main. Aux échecs, on appelle cela une position difficile. En politique, une crise de régime qui ne dit pas encore son nom.
Le dossier est d’autant plus explosif que Bassirou Diomaye Faye a déjà fait connaître son opposition au contrôle des fonds spéciaux dans les conditions proposées par la majorité parlementaire. Saisi par le chef de l’État, le Conseil constitutionnel a jugé inconstitutionnelle la proposition de loi votée par les députés de Pastef. Le droit a tranché sur le texte soumis à son examen. Mais la politique, elle, continue sa partie.
Sonko revient à la charge en faisant du contrôle des fonds spéciaux une condition préalable au vote du budget. Le procédé est habile. Il transforme un désaccord institutionnel en épreuve de force et place le président devant une alternative embarrassante. Accepter aujourd’hui ce qu’il a contesté hier reviendrait à donner le sentiment qu’il cède sous la pression de son ancien camp. Refuser, c’est prendre le risque d’un affrontement ouvert avec une majorité parlementaire qui ne semble guère disposée à lui faciliter la tâche.
Le président de l’Assemblée nationale a donc avancé sa tour. Reste à savoir si Diomaye déplacera son roi ou tentera le grand roque en sacrifiant la stabilité immédiate à une reconquête politique plus risquée. Deux voies se dessinent, toutes deux semées d’embûches. La première consiste à laisser la loi de finances initiale se fracasser sur le refus de l’Assemblée. La reconduction du budget précédent, si les conditions juridiques en sont réunies, offrirait une solution de continuité. Mais à quel prix ? Les projections économiques seraient fragilisées. Les engagements financiers compliqués. Et les discussions avec le Fonds monétaire international placées sous une pression supplémentaire. Dans un pays confronté à de lourdes contraintes budgétaires, l’incertitude politique est un luxe que les finances publiques peuvent difficilement s’offrir.
La seconde option serait la dissolution de l’Assemblée nationale. L’arme est constitutionnelle, mais son usage n’a rien d’anodin. Le président pourrait espérer retrouver une majorité plus docile. Il pourrait aussi offrir à Pastef l’occasion de transformer le conflit en plébiscite pour Sonko. Si le parti sortait renforcé des urnes, Diomaye aurait certes renouvelé la représentation nationale, mais au prix d’un affaiblissement politique considérable. Dissoudre pour reprendre la main et se retrouver davantage isolé serait le comble du calcul manqué.
Reste une question que les protagonistes semblent reléguer au second plan. À quoi sert une victoire politique lorsque le pays en paie la facture ? De fait, le plus inquiétant, dans cette affaire, n’est donc pas seulement le désaccord sur les fonds spéciaux. C’est la transformation progressive d’une divergence entre deux têtes de l’exécutif en compétition pour la suprématie. Chacun semble vouloir démontrer qu’il peut contraindre l’autre. L’un brandit sa majorité parlementaire, l’autre ses prérogatives constitutionnelles. Entre les deux, l’État risque de devenir le terrain de leurs ambitions contrariées. La politique n’est pourtant pas un concours d’obstination. Gouverner, ce n’est pas avoir raison à tout prix, c’est comprendre le moment, mesurer les conséquences et savoir négocier sans perdre la face. Sonko et Diomaye ont été portés au pouvoir par une promesse de rupture. Ils ne peuvent transformer cette promesse en guerre de succession anticipée.
Sur l’échiquier, le meilleur joueur n’est pas celui qui menace le plus de pièces. C’est celui qui sait éviter l’échec et mat. Le Sénégal n’a pas besoin d’un vainqueur dans ce duel. Il a besoin que ses dirigeants se souviennent enfin qu’ils jouent avec l’avenir d’un pays, pas avec des figurines.
Si. Di.


























