ORAISON FUNÈBRE EN HOMMAGE À CHEIKH HAMIDOU KANE

Xalima
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ORAISON FUNÈBRE EN HOMMAGE À CHEIKH HAMIDOU KANE

Inna lillâhi wa innâ ilayhi râji‘ûn.

Nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournerons.

C’est avec une profonde douleur, mais aussi avec la confiance du croyant dans le décret d’Allah, que nous nous inclinons aujourd’hui devant la disparition de notre doyen, de notre neveu , de notre ami, Cheikh Hamidou Kane.

À Allah nous appartenons. À Lui nous retournons. Et devant Son décret, nul ne peut avancer ni retarder l’heure qui lui a été assignée.

Cheikh Hamidou Kane vient de quitter ce monde après une longue vie de quatre-vingt-dix-huit années, une vie au cours de laquelle il aura connu les derniers temps de la colonisation, les espérances des indépendances africaines, les grandes transformations de notre continent et les bouleversements du monde contemporain.

Mais lorsqu’un homme d’une telle stature nous quitte, il ne suffit pas de compter ses années. Il faut surtout regarder ce qu’il en a fait.

Et Cheikh Hamidou Kane a beaucoup donné.

Il a donné au savoir, à son pays, à l’Afrique, à la culture, à l’administration, à la littérature et, plus largement, à l’homme.

Il était issu de cette terre bénie du Foûta-Tôro, terre de savants, de maîtres coraniques, de jurisconsultes, de chefs et de familles profondément attachées à l’Islam et à la connaissance.

Il naquit à Matam, le 2 avril 1928, dans une famille où le savoir religieux occupait une place essentielle. Son grand-père et homonyme, le cadi Cheikh Hamidou Alphâ Kane, appartenait à cette tradition ancienne dans laquelle l’apprentissage du Coran constituait le premier chemin vers la connaissance.

Et c’est à Saldé, auprès de Thiêrno Moctâr Gâdio, qu’il connut, dès son enfance, les rigueurs de l’enseignement coranique.

Cette enfance n’a pas été sans épreuves.

Le jeune garçon, parfois effrayé par la rudesse de son maître, trouvait refuge jusque dans le cimetière du village. Une nuit, alors qu’il s’y était endormi après une de ses fugues, l’arrivée d’un cortège funèbre provoqua une scène devenue mémorable dans la tradition familiale.

Ce qui pourrait n’être qu’une anecdote d’enfance prend aujourd’hui une autre signification.

Celui qui, enfant, fréquentait déjà le cimetière allait passer toute sa longue existence à chercher le sens de la vie, de la mort, du savoir et de la destinée humaine.

Allah lui avait donné une intelligence exceptionnelle.

Mais Il lui avait aussi donné le caractère nécessaire pour en faire quelque chose.

Lorsque l’école coloniale voulut limiter son horizon, il refusa les limites qu’on voulait lui imposer.

Lorsque l’administration voulait le cantonner à une fonction subalterne réservée aux fils de chefs, il réclama le droit d’aller plus loin.

Lorsque son orientation scolaire semblait devoir être décidée à sa place, il se battit pour poursuivre des études générales.

Lorsqu’il lui fallut rejoindre le lycée Van Vollenhoven, il franchit les obstacles avec une détermination remarquable.

Et lorsqu’il entra dans le monde des responsabilités publiques, il ne renonça jamais à cette liberté intérieure.

Voilà peut-être l’un des traits les plus remarquables de sa personnalité : Cheikh Hamidou Kane ne confondait jamais la réussite avec la soumission.

Il savait que les fonctions passent, que les honneurs passent, que les gouvernements passent et que les hommes passent.

Ce qui demeure, ce sont les principes, les œuvres et les actes.

C’est pourquoi son parcours administratif est particulièrement significatif.

Gouverneur de Thiès, haut commissaire au Plan, responsable international, dirigeant de l’UNICEF pour plusieurs pays africains, haut responsable du Centre de recherches pour le développement international, ministre du Développement industriel et de l’Artisanat, puis ministre du Plan et de la Coopération : les responsabilités qui lui furent confiées furent nombreuses et considérables.

Mais il ne s’y attacha jamais comme à des biens personnels.

Il sut même quitter des fonctions prestigieuses lorsque sa conscience lui commandait de le faire.

Dans une époque où les hommes recherchent souvent les postes et les postes recherchent rarement les hommes, Cheikh Hamidou Kane nous rappelait, par son comportement, que l’honneur doit précéder le bonheur.

Cette fidélité à ses convictions fut particulièrement manifeste au moment de la crise politique de 1962.

Il refusa de se laisser enfermer dans les calculs du pouvoir et choisit de démissionner plutôt que de renoncer à ce qu’il considérait comme juste.

Cette décision devait profondément marquer la suite de sa carrière.

Elle le conduisit vers l’international, où il servit l’Afrique à travers l’UNICEF, puis le Canada et le Centre de recherches pour le développement international.

De Lagos à Abidjan, d’Ottawa à de nombreuses capitales du Sud, il mit son expérience au service du développement des peuples.

Mais l’homme d’État n’avait jamais cessé d’être un homme de culture.

Et c’est ici que son nom restera probablement le plus profondément gravé dans la mémoire collective.

En 1961 paraissait L’Aventure ambiguë.

À travers Samba Diallo, à travers la Grande Royale, à travers Thierno et les autres personnages de cette œuvre devenue classique, Cheikh Hamidou Kane avait posé une question qui dépasse largement son époque : comment un homme peut-il recevoir le savoir du monde moderne sans perdre son âme ?

Cette question était littéraire.

Elle était aussi philosophique.

Elle était profondément africaine.

Et, pour celui qui connaissait les origines de Cheikh Hamidou Kane, elle était également intimement liée à son propre parcours.

L’enfant de la tradition coranique était devenu un homme formé aux meilleures disciplines de l’enseignement moderne.

Il n’avait pas choisi entre ses racines et le monde.

Il avait tenté de dialoguer avec les deux.

C’est précisément cette tension féconde qui a donné à son œuvre une portée universelle.

Puis vint Les Gardiens du temple, publié en 1995, où l’écrivain revint, sous une forme romancée, sur les événements politiques de 1962.

Ainsi, chez lui, la littérature n’était jamais séparée de la mémoire, de l’histoire et de la réflexion sur la destinée de l’homme africain.

Mais il serait injuste de réduire Cheikh Hamidou Kane à l’écrivain de L’Aventure ambiguë.

Car derrière l’écrivain se trouvait un homme profondément préoccupé par les plus faibles.

Il avait vu, dans son enfance, la générosité de son père, Mamadou Lamine Kane, qui partageait son repas avec les pauvres, les mendiants et les personnes vulnérables.

Cette générosité familiale semble avoir laissé en lui une empreinte profonde.

Plus tard, il consacra une partie de son énergie aux enfants démunis, à la lutte contre l’analphabétisme, à la modernisation des daaras et à la réinsertion des enfants de la rue.

Il savait que donner à un enfant le savoir, c’est lui rendre sa dignité.

Il savait aussi que l’Islam ne peut être séparé de la miséricorde, de la solidarité et de la responsabilité envers les plus faibles.

Le vieil homme que nous pleurons aujourd’hui était donc aussi celui qui n’avait jamais oublié l’enfant qu’il avait été.

L’enfant de Saldé.

L’enfant du Foûta.

L’enfant de la tradition coranique.

L’enfant qui avait connu les rigueurs du maître, les chemins de la brousse, les rives du fleuve Sénégal et les premières interrogations sur la mort.

Il avait parcouru le monde.

Mais il n’avait jamais perdu le chemin de ses origines.

Il était devenu un citoyen du monde sans cesser d’être un fils du Foûta-Tôro.

Il avait fréquenté les grandes institutions internationales sans jamais mépriser le savoir transmis dans les daaras.

Il avait côtoyé les chefs d’État, les ministres, les universitaires et les responsables internationaux, mais il avait gardé cette proximité avec les humbles qui caractérisait son héritage familial.

Il avait connu les honneurs, mais il savait que les honneurs ne suivent pas l’homme dans sa tombe.

Il avait occupé de grandes fonctions, mais il savait que devant Allah, le gouverneur, le ministre, l’écrivain, le pauvre et le puissant comparaissent tous comme des serviteurs.

Et c’est pourquoi son parcours peut aujourd’hui être médité à la lumière d’une parole du Saint Coran :

« Ô âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée. Entre donc parmi Mes serviteurs et entre dans Mon Paradis. »

(Sourate Al-Fajr, 89 : 27-30)

Nous ne prétendons pas connaître le jugement d’Allah sur Ses serviteurs.

Nous ne savons pas qui, parmi les hommes, est agréé auprès de Lui.

Nous savons seulement que la vie est un dépôt, que le temps est une épreuve et que chaque être humain finira par retourner vers Celui qui l’a créé.

Aujourd’hui, Cheikh Hamidou Kane est retourné vers son Seigneur.

Les livres restent.

Les souvenirs restent.

Les paroles restent.

Les œuvres restent.

Les enfants qu’il a aidés restent.

Les générations qu’il a inspirées restent.

Et cette œuvre majeure qu’est L’Aventure ambiguë continuera, longtemps après nous, à interroger les consciences.

Mais pour nous qui sommes croyants, la plus importante des œuvres est désormais celle que nul ne peut voir et dont seul Allah connaît la valeur.

Alors, en ce moment douloureux, nous ne demandons pas à Allah de considérer seulement les honneurs que Cheikh Hamidou Kane a reçus ici-bas.

Nous Lui demandons de considérer ses intentions, ses efforts, ses œuvres de bien, son attachement à la connaissance, son service des hommes, sa générosité et toutes les œuvres dont il a été l’initiateur ou le soutien.

Nous demandons surtout à Allah, dans Son infinie miséricorde, de lui pardonner ses fautes, ses insuffisances et ses erreurs, car nul être humain n’est exempt de faiblesse.

Ô Allah, notre Seigneur, pardonne à Cheikh Hamidou Kane.

Ô Allah, couvre-le de Ta miséricorde.

Ô Allah, élargis sa tombe et illumine-la.

Ô Allah, fais de sa tombe un jardin parmi les jardins du Paradis et non une fosse parmi les fosses de l’Enfer.

Ô Allah, accueille-le avec Ton pardon et Ta bienveillance.

Ô Allah, récompense-le pour le bien qu’il a accompli au service de son pays, de l’Afrique, de la culture, du savoir et des hommes.

Ô Allah, récompense-le pour tout enfant qu’il a contribué à arracher à l’ignorance, à la misère ou à l’errance.

Ô Allah, récompense-le pour toute parole de sagesse qu’il a transmise, toute œuvre qu’il a accomplie et toute bonne action dont les fruits continueront après sa disparition.

Car le Prophète Muhammad ﷺ nous a enseigné que lorsque le fils d’Adam meurt, ses œuvres s’interrompent, sauf notamment une aumône continue, un savoir dont les gens tirent profit et un enfant pieux qui invoque Allah pour lui.

Puissent donc les œuvres de savoir, de bienfaisance et de transmission auxquelles Cheikh Hamidou Kane a consacré une partie de son existence continuer à produire leurs fruits.

Puissent ses enfants, sa famille, ses proches, ses compagnons et tous ceux qui l’ont connu trouver dans la foi la force de supporter cette séparation.

Et puisse Allah faire de sa longue vie une œuvre dont Il accepte le meilleur.

Cheikh Hamidou Kane,

tu as traversé près d’un siècle d’histoire.

Tu as vu disparaître un monde et naître un autre.

Tu as connu la colonisation, les indépendances, les espérances, les crises, les combats, les responsabilités, les réconciliations et les transformations de notre continent.

Tu as écrit.

Tu as enseigné par ton exemple.

Tu as servi.

Tu as résisté lorsque ta conscience te commandait de résister.

Tu as quitté lorsque l’honneur exigeait de partir.

Tu es revenu lorsque le devoir t’appelait.

Et jusqu’à un âge avancé, tu as continué à porter cette conviction que le savoir n’a de véritable valeur que lorsqu’il sert l’homme.

Aujourd’hui, le voyage s’achève.

Sam-Matam, comme on t’appelait affectueusement dans ta famille, retourne vers Celui qui avait décrété le jour de sa naissance à Matam et qui vient maintenant de décréter le jour de son retour.

Nous te disons adieu avec les yeux remplis de larmes, mais avec les cœurs tournés vers Allah.

Nous ne disons pas autre chose que ce qui plaît à notre Seigneur :

Inna lillâhi wa innâ ilayhi râji‘ûn.

Nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournerons.

Allahumma-ghfir lahu warhamhu, wa ‘âfihi wa‘fu ‘anhu.

Ô Allah, pardonne-lui, fais-lui miséricorde, accorde-lui Ta paix et efface ses fautes.

Allahumma adkhilhu al-Jannata ma‘a al-abrâr.

Ô Allah, fais-le entrer au Paradis parmi les vertueux.

Allahumma aj‘alhu min ahlil-Firdaws al-A‘la.

Ô Allah, compte-le parmi les habitants du plus haut degré du Paradis.

Et puisque nous sommes tous appelés à emprunter un jour le même chemin, faisons de la disparition de Cheikh Hamidou Kane non seulement un moment de tristesse, mais également un rappel.

Un rappel que le temps passe.

Un rappel que les fonctions passent.

Un rappel que les richesses passent.

Un rappel que la renommée passe.

Et qu’au bout du chemin, il ne reste à l’homme que ce qu’il a offert à Allah et ce qu’il a laissé de bien parmi les hommes.

Qu’Allah accueille Cheikh Hamidou Kane dans Sa miséricorde infinie.

Qu’Il illumine sa tombe.

Qu’Il lui pardonne ses fautes.

Qu’Il élève son rang parmi les serviteurs pieux.

Qu’Il accorde patience et consolation à sa famille, à ses proches, à ses amis et à toute la communauté nationale et africaine qui pleure aujourd’hui sa disparition.

Qu’Allah fasse que son œuvre demeure une source de savoir, de réflexion et de bien pour les générations futures.

Âmîn, yâ Rabbal-‘âlamîn.

Al-Fâtiha .

Son oncle, jeune frère et ami,
Harouna Amadou LY

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