CHEIKH HAMIDOU KANE… ET LES SOUVENIRS QUI REVIENNENT PAR PAUL BIAGUI

Xalima
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« Ce jour-là, Thierno l’avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset. »
C’est par ces mots qu’Amadou Bamba Thiobane, mon illustre professeur de français, nous avait introduits à l’étude de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. J’avais 17 ans, au lycée Djignabo de Ziguinchor. Des décennies plus tard, je m’en souviens encore.

Je me souviens de Thierno, de Samba Diallo, de la Grande Royale, mais surtout des questions que ce roman posait déjà aux jeunes que nous étions : la tradition, la religion, l’école occidentale, la colonisation, l’identité et cette difficulté à aller vers un autre monde sans perdre une partie de soi-même. À 17 ans, nous n’en saisissions certainement pas toutes les subtilités. Nous pensions étudier un roman. Avec le recul, je comprends que nous apprenions aussi à réfléchir de façon introspective .

Aujourd’hui, en apprenant la disparition de Cheikh Hamidou Kane à 98 ans, mes pensées vont naturellement vers l’homme qui m’avait fait découvrir son œuvre. Car Amadou Bamba Thiobane ne m’a pas seulement enseigné L’Aventure ambiguë. Il m’a fait aimer le français.
Sa capacité d’explication, son éloquence, sa force de persuasion étaient uniques. Un véritable dépositaire de la pédagogie hellénistique. Avec lui, un texte n’était jamais simplement une leçon à apprendre. Il fallait comprendre, chercher derrière les mots, réfléchir. Beaucoup de mes grands frères, de mes camarades et, après nous, de mes petits frères sont passés par ses classes. Nous avons été nombreux à boire à la source de son don pour l’enseignement et de son magistère d’éducateur.

À 17 ans, je ne mesurais évidemment pas la chance que j’avais de l’avoir comme professeur. C’est beaucoup plus tard que l’on comprend que certains enseignants ne vous ont pas seulement appris une matière : ils ont laissé quelque chose en vous. Amadou Bamba Thiobane a laissé quelque chose en moi.

Et puis, il y avait cette extraordinaire maîtrise du français chez Cheikh Hamidou Kane. Une langue qui n’était pas la sienne à l’origine, mais qu’il maniait avec une telle aisance, une telle élégance que cela frisait parfois l’insolence. À travers elle, il nous parlait de nos réalités, de nos contradictions, de la foi, de l’éducation, de l’identité, du poids de la colonisation et de cette rencontre parfois difficile entre deux mondes. Il ne nous donnait pas toutes les réponses. Il nous invitait à poursuivre la réflexion, à la pousser plus loin et, peut-être, à la parfaire.

Voilà pourquoi sa disparition me ramène bien au-delà d’un livre. Elle me ramène dans cette salle de classe de seconde du lycée Djignabo, à Ziguinchor, devant Amadou Bamba Thiobane. Elle me ramène à mes 17 ans, à Samba Diallo, à Thierno, à la Grande Royale et à ce jeune garçon que j’étais, qui ne pouvait pas savoir que tant d’années plus tard, ces mots résonneraient encore en lui.

Merci, Cheikh Hamidou Kane, pour L’Aventure ambiguë. Et merci à vous, Amadou Bamba Thiobane, de nous l’avoir fait découvrir et, dans mon cas, de m’avoir fait aimer le français.
L’un avait écrit les mots. L’autre nous avait appris à les entendre. Et toutes ces années plus tard, ils résonnent encore.

Reposez en paix, Cheikh Hamidou Kane. 🙏🏿

Paul Biagui

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