Après avoir retiré à Orano (ex-Areva) son permis d’exploitation du gisement d’Imouraren, puis pris le contrôle opérationnel de la Somaïr fin 2024 avant d’officialiser sa nationalisation au mois de juin de l’année suivante, les autorités nigériennes, par la voix du premier ministre, Lamine Zeine, viennent de jeter une nouvelle pierre dans le jardin français. En effet, le 25 septembre 2026, à la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, ce dernier a accusé l’Hexagone d’avoir saboté les installations de certains sites uranifères avant le départ de ses techniciens de son pays : « En partant de chez nous, ils ont tout débranché […] Si bien que, ajoute-t-il, le Niger avait dû « investir une trentaine de milliards pour poursuivre la production…» Cette assertion – quoique non étayée par des preuves – est d’autant plus plausible que la France est coutumière des faits sur le continent africain dans ses longues relations avec quelques-unes de ses anciennes colonies, bien que la manière de « tout débrancher afin de partir » puisse, selon les contextes internes et externes et les pays, prendre des méthodes et des formes différentes.
Une brève remontée du fil de l’histoire, afin d’en tirer quelques exemples, serait nécessaire pour étayer ces propos.
Partie de Saint-Louis du Sénégal en Juillet 1898 pour planter le drapeau tricolore dans la région du lac Tchad avant les Britanniques et aussi pour couper l’herbe sous les pieds de la mission Foureau-Lamy partie d’Algérie et de la mission Gentil du Congo, « la mission Afrique centrale », plus connue sous le nom de l’expédition Voulet-Chanoine (du nom des deux chefs) a semé désastres, chaos, désolation et meurtres sur son long sillage avant le drame de Dankori survenu le 14 juillet 1899.
À Birmi N’Konni, dans l’actuel Niger, le capitaine Paul Voulet exigea qu’on lui donnât des bœufs, mais le sultan de Sokoto les lui refusa et lui offrit des noix de kola à la place avant de le prier de quitter le territoire. Ce qui provoqua sa colère et le poussa à ordonner la destruction systématique de cette ville de 15 000 habitants. Ainsi, douze coups de canon y furent-ils tirés. C’était sa manière bien particulière de « tout débrancher avant de partir ». D’autant que, vu qu’il ne pouvait pas profiter des bœufs et d’autres biens des indigènes, qui étaient considérés comme des moins que rien, ces derniers en étaient eux-mêmes indignes. C’est de cette façon qu’il procéda dans plusieurs villes et villages par où il était passé tout au long de son périple.
En Guinée de Sékou Touré, avant la fameuse opération Persil ayant consisté à introduire une quantité importante de faux billets dans le pays pour saboter l’économie, le jour du scrutin du referendum de septembre 1958, le gouverneur de l’AOF d’alors, Pierre Messmer, conscient que le non allait l’emporter les doigts dans le nez, décida de faire vider les caisses du pays pour le plonger dans d’inextricables difficultés une fois l’indépendance obtenue. Aussi ourdit-il un plan pour faire subtiliser une quantité importante d’argent à l’Institut d’émission de Conakry. Il en donne quelques détails avec une délectation qui frise le cynisme dans ses récits de décolonisation : « (…) J’ordonnai donc au représentant de l’Institut d’émission de Conakry de rapatrier sur Dakar tout son stock de billets (…) Le temps pressait et je ne pouvais pas me payer le luxe d’une longue discussion avec Paris. Je demandai à l’amiral commandant la marine à Dakar de diriger sur Conakry l’aviso colonial Paul Goffeny, stationnaire de la côte occidentale d’Afrique, pour y embarquer et rapporter à Dakar tous les billets C.F.A. déposés à la succursale guinéenne de l’Institut d’émission (…) Le dimanche 28 septembre, jour du referendum, à douze heures trente, alors que les rues sont quasi désertes, les paras se présentent au directeur de la banque, lui notifient l’ordre signé de moi, se font ouvrir la chambre forte et, contre reçu, prennent livraison de trente caisses en bois encore plombées, pesant quatorze cents kilos, qu’ils chargent sur un camion. Ils se dirigent sitôt vers le port où ils arrivent vers treize heures dix (…) Les parachutes repartent aussitôt vers l’aérodrome. L’aviso largue les amarres, reprend la mer et rallie Dakar avec ses milliards C.F.A…» Ce braquage qui ne dit pas son nom, ainsi que plusieurs autres actes de sabotage commis en Guinée pour plomber son envol aussi bien politique qu’économique, étaient la manière de « tout débrancher avant de partir » pour les autorités françaises parce que, pensaient-elles certainement, ceux qui vivaient dans le pays ne méritaient pas de se servir librement de certains bien sans une autre autorité externe leur disant quoi faire..
La situation fut encore pire en Algérie. Après la signature des accords d’Évian qui mirent fin à la guerre contre la France et ouvrirent officiellement au pays la voie menant à l’indépendance, l’OAS mena une politique de terre brûlée pour y semer chaos et faire tout capoter. Les propos de l’écrivain et journaliste Gérard Bon, dit Yves Courrière, suffisent pour donner une certaine impression de la manière dont il fallait « tout débrancher avant de partir » parce que les populations locales – considérées comme pas assez civilisées – ne méritaient pas qu’on leur laisse certaines infrastructures jugées trop précieuses pour elles : «Le 7 juin un panache de fumée couronna Alger. La bibliothèque de l’Université venait de sauter. Six cent mille livres brûlaient. Et l’on criait de joie. Et les laboratoires des Facultés furent plastiqués à leur tour, et deux amphithéâtres. On n’allait quand même pas leur laisser “notre” culture et “notre” science!»
Dans ce dernier cas, d’aucuns diront certainement que ce furent des actes perpétrés par des militants de l’OAS, donc par des dissidents; mais il faudra leur rétorquer que, comme le capitaine Voulet et Pierre Messmer, ces militants n’en représentaient pas moins l’entreprise coloniale française et sa mentalité, lesquelles ont adopté plusieurs visages au fil des ans et au gré des évènements. Dans le cas du Niger, il serait utile de faire un bref rappel historique de la question de l’uranium entre ce pays et la France. Lorsque cette ressource y fut découverte en 66-67, le chef d’État nigérien d’alors, Hamani Diori, dans un message adressé au ministre tricolore des Affaires étrangères de l’époque Maurice Couve de Murville, le 25 janvier 1967, offrit son exploitation au CEA (Commissariat français à l’énergie atomique) sur un plateau d’argent: « (…) Pour ma part, je vous confirme que le Niger est résolu à faciliter la mise en valeur des gisements dont les droits d’exploitation sont d’ores et déjà conférés à la France par les titres miniers accordés au Commissariat à l’énergie atomique.» Ce que le ministre accepta d’autant plus volontiers que l’uranium était très convoité pendant cette période de guerre froide, où régnait une tension quasi permanente entre les 2 blocs et leurs satellites. Le 17 janvier 1968, le président nigérien posa un autre acte encore plus fort en faveur de la France en signant un décret accordant au CEA un droit d’exploitation de l’uranium pour une période de soixante-quinze ans, c’est-à-dire jusqu’en 2043. Nonobstant tous ces avantages accordés à l’ancienne métropole sans coup férir, lorsque, confronté à une situation sociale nationale et internationale difficile avec les conséquences de la sécheresse et de la famine survenues dans son pays en 1973 et celles du choc pétrolier de cette même année, il voulut une revalorisation des prix de l’uranium, il dut faire face à plusieurs atermoiements, voire des manœuvres dilatoires du côté hexagonal pour ne pas accéder à sa demande. D’aucuns pensent même que c’est son insistance et son intransigeance sur cette question soulevée sous une partie du mandat du général Gaulle, puis sous celui de Georges Pompidou, qui lui ont coûté le pouvoir. Selon son conseiller français, Jacques Baulin, lors du séjour du président nigérien à Paris pour les obsèques de Georges Pompidou, décédé le 2 avril 1974, il a rencontré le premier ministre français d’alors, Pierre Messmer – un pro-CEA convaincu – et lui a adressé le message suivant : « Monsieur le premier ministre, je désire que la reprise des négociations (du prix de l’uranium) ait lieu au plus tard le 17, car je compte partir le 19 pour intervenir à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU sur les matières premières.» Et d’ajouter « Messmer a certainement compris le sens de mes propos. » Dans la nuit du 14 au 15 avril, c’est-à-dire quatre jours avant la date de son départ pour l’Assemblée générale de l’ONU, il fut victime d’un coup d’État dont sa femme ne sortit malheureusement pas vivante. La proximité des dates des différents évènements a soulevé plusieurs interrogations d’autant plus nécessaires à poser que tout semble avoir tout à coup pris une tournure brusque et inattendue.
Mais toutes ces histoires semblent sinon méconnues, du moins oubliées du côté de l’Hexagone. Ce qui fait que lorsqu’ils parlent de la perte de l’uranium nigérien, la plupart des médias tricolores la minimisent en arguant que celui-ci ne constituait que le tiers de la production d’électricité en France, et que la compagnie tricolore dispose de gisements ailleurs dans le monde, notamment au Kazakhstan, en Australie et au Canada. Ce qu’ils omettent de dire, souvent sciemment, c’est que l’uranium du Niger était une source fiable et abondante, et qu’il était à un coût maîtrisé par la France. De plus, il était « libre d’emploi », c’est-à-dire non soumis au contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Dès lors, la France pouvait s’en servir à des fins militaires en toute liberté.
C’est pour mettre fin à l’exploitation de cette ressource qui est si convoitée, et qui a jusqu’à maintenant plus profité à d’autres qu’à la population nigérienne, qui ne baigne pas dans l’or, tant s’en faut, que les nouvelles autorités nigériennes ont décidé de se l’approprier et de l’exploiter elles-mêmes. Le premier ministre Lamine Zeine l’a fait savoir dans son discours : « Pendant plus d’un demi-siècle l’uranium, cette matière qui fait rêver, l’uranium du Niger a éclairé des villes d’Europe tandis que les nôtres restaient dans l’obscurité, cette injustice a désormais pris fin, c’est terminé… » Mais le chemin menant vers la souveraineté et économique est semé d’embûches. Toutefois, avec une vision claire, de la solidarité et surtout de la persévérance tout reste possible.
En définitive, la politique du « tout débrancher avant de partir » – qui a souvent consisté à détruire ou à confisquer des biens lorsqu’on ne peut plus les utiliser afin que d’autres, jugés indignes, ne puissent s’en servir – a été sinon raciste, du moins méprisante. Parce qu’elle a été mise en œuvre lorsque des peuples différents ont voulu se défaire de l’emprise tricolore ou refuser d’y tomber. Mais l’esprit de domination français est tenace. C’est pourquoi – concernant beaucoup de pays africains au Sud du Sahara – après les indépendances officielles du début des années 60, il s’est mû en néocolonialisme qui, pour reprendre Sartre dans sa préface des Damnées de la terre de Franz Fanon, n’est rien d’autre un rêve de paresseux qui veulent vivre gratuitement aux crochets des autres ou à moindres frais.
Lorsqu’il était ministre des Forces armées, Sébastien Lecornu, l’actuel premier ministre français, a déclaré devant la Commission de défense de l’Assemblée nationale, le 3 octobre 2023, que : « Quand on connaît le nombre de fois où nous avons quitté l’Afrique et le nombre de fois où nous y sommes retournés depuis les années 50, je pense ça doit nous inciter tous à une forme de patience. » Donc la France n’a pas dit son dernier au sujet des pays de l’AES en général, et du Niger en particulier parce que, en plus d’avoir perdu la possibilité d’exploiter l’uranium dans ce dernier, son armée a été évincée, et cerise sur la gâteau le pays a osé s’allier à « l’ennemi russe », comme les autres membres de l’AES. Il appartient donc aux autorités nigériennes d’être vigilantes parce que l’histoire a montré que, en Afrique au sud du Sahara, c’est presque peccamineux qu’une ancienne colonie française veuille se dépêtrer de l’étreinte de l’Hexagone. C’est pourquoi beaucoup de manœuvres seront mises en œuvre, comme, avec force détails, le dit souvent le président Tiani qu’on voudrait certainement (faire) remplacer par un autre plus conciliant, un francophile aussi avéré qu’Hamani Diori et Mohammed Bazoum. Et pour y parvenir, la France s’appuiera sur des relais locaux, des complices internes, comme c’est malheureusement souvent le cas en Afrique, où l’on joue sur nos divisions pour nous asservir. Les autres membres de l’AES ne seront pas non plus épargnés
BOSSE NDOYE






























