Boubacar Boris Diop a-t-il raison de faire de Sonko un héritier de Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia ? De l’héritage à l’Histoire, où situer Ousmane Sonko dans la tradition souverainiste sénégalaise ?

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Boubacar Boris Diop n’a pas exactement affirmé que « Sonko est Cheikh Anta Diop » ou qu’il serait son égal. Sa formulation est plus prudente : « comparaison n’est pas raison », puis il estime que Sonko peut être considéré comme un héritier de Cheikh Anta Diop, de Mamadou Dia et, plus largement, de ceux qui se sont battus pour une « libération encore inachevée » du Sénégal. Il rattache cette filiation à la souveraineté, au panafricanisme et à ce qu’il considère comme la fidélité de Sonko aux engagements de rupture de Pastef. C’est donc le mot « héritier » qu’il faut examiner.

Cette lecture permet déjà d’éviter deux excès : Boris Diop ne dit pas quelque chose d’absurde, mais ceux qui refusent de mettre les trois hommes sur le même plan ne disent pas nécessairement quelque chose d’absurde non plus.

1. Cheikh Anta Diop :

La souveraineté comme système intellectuel complet.

C’est probablement ici que la comparaison est la plus délicate. Cheikh Anta Diop n’est pas seulement une personnalité politique souverainiste. Son projet embrasse simultanément l’histoire, les langues, la culture, les sciences, l’énergie, l’industrialisation, les institutions et l’unité politique africaine. Dans Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire, il pense l’indépendance véritable à l’échelle d’une Afrique politiquement et économiquement intégrée et l’unité africaine doit rendre possibles un grand marché intérieur, une industrialisation autonome et la maîtrise des ressources du continent.

C’est capital. Pour Cheikh Anta Diop, l’indépendance juridique sans indépendance scientifique, technologique, économique et culturelle reste largement incomplète. Son panafricanisme n’est donc pas seulement affectif ou diplomatique. Il constitue une théorie de la puissance. Sur ce point précis, on trouve une proximité réelle avec la rhétorique de Sonko : souveraineté économique, transformation locale des ressources, refus des dépendances structurelles, rééquilibrage des relations internationales, intégration africaine et souveraineté monétaire. Sonko a encore réaffirmé en 2025 que la souveraineté économique supposait notamment une souveraineté monétaire. C’est donc un argument solide en faveur de Boris Diop.

Mais il existe une différence gigantesque. Cheikh Anta Diop a produit pendant plusieurs décennies une œuvre scientifique et théorique originale. Sonko est d’abord un acteur politique, non un savant ayant construit un système intellectuel comparable. Dire « héritier » peut donc se défendre mais « équivalent » ne se défendrait pas historiquement.

2. Mamadou Dia :

C’est probablement avec lui que le parallèle avec Sonko est le plus fort.

Le cas Mamadou Dia est beaucoup plus intéressant encore. Dia ne voulait pas seulement remplacer des dirigeants français par des dirigeants sénégalais. Les travaux historiques consacrés à son gouvernement montrent qu’il voulait transformer les structures économiques héritées de la colonisation, notamment l’économie de traite et la dépendance à l’égard des intérêts commerciaux établis. Sa politique reposait sur la planification, les coopératives, l’animation rurale et une transformation profonde des rapports économiques dans les campagnes.

L’historien Maâti Monjib résume bien l’enjeu. Entre 1957 et 1962, Dia cherchait à faire du Sénégal un État « réellement indépendant », y compris vis-à-vis des mécanismes économiques et politiques hérités de la relation franco-sénégalaise. Ici, la proximité avec le discours sonkiste devient frappante. Dans les deux cas, l’idée est à peu près celle-ci : l’indépendance politique n’est pas suffisante si les mécanismes économiques, financiers et institutionnels de dépendance restent intacts. C’est probablement le véritable fil rouge reliant Dia, Cheikh Anta Diop et Sonko. Il y a même une autre ressemblance, plus troublante. Dia était le porteur d’un projet idéologique de transformation profonde alors qu’il partageait le sommet de l’État avec Senghor. La bipolarité institutionnelle puis politique aboutit à la crise de décembre 1962 et à l’éviction de Dia. Les circonstances historiques sont évidemment très différentes, et toute assimilation mécanique avec les tensions contemporaines serait historiquement abusive.

Mais c’est précisément cette figure du chef de gouvernement plus radical dans son projet de transformation que le président avec lequel il partage le pouvoir qui explique pourquoi la mémoire de Dia revient si fréquemment dans les débats autour de Sonko. Des observateurs avaient d’ailleurs déjà formulé ce parallèle avant même la polémique actuelle.

3. Une même interrogation :

Sommes-nous réellement indépendants ?

C’est probablement le point le plus solide de la thèse de Boubacar Boris Diop. Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia et Ousmane Sonko appartiennent à des générations différentes, mais ils posent sous des formes différentes une question comparable. Que vaut la souveraineté politique si l’économie, la monnaie, les ressources stratégiques, la connaissance ou les relations internationales restent organisées selon des rapports hérités de la domination coloniale ?

– Chez Cheikh Anta Diop, cette question conduit à l’État fédéral africain, à la science, à l’industrialisation et à la puissance culturelle.

– Chez Mamadou Dia, elle conduit au développement endogène, aux coopératives, à la planification et à la destruction progressive de l’économie de traite.

– Chez Sonko, elle conduit à la souveraineté économique et monétaire, à la renégociation des rapports avec les anciennes puissances coloniales, à la transformation locale des ressources et à un panafricanisme politique revendiqué. Son positionnement sur la mémoire de Thiaroye illustrait aussi cette volonté de contester à l’ancienne puissance coloniale le monopole de la narration de l’histoire africaine.

Sur ce terrain-là, la généalogie intellectuelle proposée par Boris Diop est parfaitement défendable.

4. Il existe une proximité dans le rapport au système politique établi.

Les trois hommes apparaissent, à leurs époques respectives, en opposition avec une partie importante de l’ordre politique dominant. – Cheikh Anta Diop s’oppose au modèle politique senghorien et participe aux combats pour un pluralisme politique plus large. Son Rassemblement national démocratique s’inscrit dans cette opposition au système de parti dominant.

– Mamadou Dia entre en conflit avec les intérêts économiques et politiques qui résistent à son projet de transformation, avant la crise institutionnelle de 1962.

– Sonko construit quant à lui son ascension politique autour de la dénonciation de ce qu’il présente comme le « système » : corruption, clientélisme, dépendances économiques, gouvernance des ressources et fonctionnement des institutions. Sa trajectoire commence notamment dans la haute administration fiscale et le syndicalisme avant la création de Pastef et son entrée dans l’opposition politique. Cela permet encore une fois de parler de continuité politique, même si les situations sont très différentes.

Mais les contradicteurs de Boris Diop disposent eux aussi d’arguments.

Leur meilleur argument n’est pas moral. Ce n’est pas non plus d’évoquer la vie privée ou les polémiques entourant Sonko. Le véritable argument intellectuel consiste à dire : on ne peut pas attribuer à un homme l’héritage de Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia uniquement parce qu’il utilise le même lexique souverainiste. C’est un argument recevable. Cheikh Anta Diop a consacré des décennies à élaborer et documenter sa pensée. Mamadou Dia a effectivement tenté de transformer l’économie sénégalaise par l’action gouvernementale. Pour Sonko, l’histoire est toujours en cours. C’est donc maintenant que commence la partie la plus exigeante de la comparaison : la confrontation entre le discours et les résultats.

Un texte critique publié en réaction à Boris Diop développe justement cette objection. Il considère que qualifier Sonko d’« héritier » revient à lui transférer prématurément le prestige historique et intellectuel de Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia sans qu’une œuvre ou une réalisation équivalente ait encore été démontrée. Cet argument mérite d’être entendu même lorsqu’on rejette le ton excessif de certaines attaques.

En revanche, certaines critiques passent complètement à côté du débat

Pour réfuter sérieusement sa thèse, il faudrait plutôt démontrer que Sonko défend une conception de la souveraineté incompatible avec celle de Cheikh Anta Diop, une conception économique opposée à celle de Mamadou Dia, un panafricanisme fondamentalement différent ou qu’une fois confronté au pouvoir, il abandonne durablement les principes qui permettaient précisément d’établir cette filiation.

Ce serait une réfutation intellectuelle. Dire simplement : « Cheikh Anta Diop était un immense savant, donc personne ne peut être son héritier » confond héritage et égalité. Un héritier n’est précisément pas une copie de celui dont il hérite.

Il existe surtout une asymétrie fondamentale que la polémique occulte. Cheikh Anta Diop est d’abord le producteur d’un paradigme. Mamadou Dia est surtout le premier grand expérimentateur gouvernemental d’un projet de décolonisation économique sénégalais. Sonko est aujourd’hui un héritier potentiel et un traducteur politique contemporain de certaines de ces idées. Ces trois positions ne sont pas identiques.

Je les résumerais ainsi :

Cheikh Anta Diop pense la souveraineté, Mamadou Dia tente de l’organiser dans l’État nouvellement indépendant, Ousmane Sonko tente de la réactualiser dans le Sénégal du XXIᵉ siècle. Et une différence importante avec Mamadou Dia

Mamadou Dia possédait un projet économique particulièrement structuré, adossé à une doctrine du développement, à la planification et à des instruments institutionnels concrets. Les historiens disposent donc aujourd’hui de suffisamment de recul pour examiner non seulement ses discours mais ses politiques publiques.

Concernant Sonko et Pastef, le jugement historique reste ouvert. C’est une différence méthodologique majeure. On connaît l’ensemble de la trajectoire de Dia. On connaît l’ensemble de l’œuvre de Cheikh Anta Diop. On ne connaît pas encore l’ensemble de la trajectoire de Sonko. Il serait donc intellectuellement imprudent de lui attribuer dès maintenant une stature historique équivalente.

Je formulerais la conclusion de manière assez précise : Boubacar Boris Diop a probablement raison sur la filiation, mais il serait prématuré d’en déduire une équivalence historique. Il existe suffisamment de ressemblances documentables pour considérer Sonko comme appartenant à une tradition souverainiste sénégalaise dont Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia sont deux figures majeures : recherche d’une indépendance substantielle plutôt que seulement juridique, critique de la dépendance économique postcoloniale, panafricanisme, volonté de transformation des structures économiques, importance de la dignité politique et volonté de redéfinir le rapport avec l’ancienne puissance coloniale. Mais l’Histoire n’a pas encore décidé de la place de Sonko. Pour atteindre la dimension historique d’un Mamadou Dia, il faudrait que ses idées produisent durablement des institutions et des transformations économiques. Pour être placé sur le même plan que Cheikh Anta Diop, la comparaison est encore plus difficile, car l’héritage de celui-ci repose sur une production scientifique et intellectuelle qui dépasse très largement la seule activité politique.

Ainsi, la phrase intellectuellement la plus défendable serait peut-être : Ousmane Sonko n’est ni un nouveau Cheikh Anta Diop ni un nouveau Mamadou Dia. Mais une part importante de son projet politique s’inscrit objectivement dans la tradition souverainiste et décoloniale dont Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia constituent deux des principales figures sénégalaises. La question de savoir s’il en deviendra un héritier historique de même importance dépendra moins de ses discours que de ce qu’il aura effectivement transformé.

C’est, à mon sens, la position qui permet à la fois de prendre au sérieux ce que dit Boubacar Boris Diop et les objections de ses contradicteurs, sans tomber ni dans l’hagiographie ni dans le dénigrement partisan.

Dr. Boubacar SIGNATE

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