Après l’entretien d’Abdou Fall : le Sénégal face à son destin géopolitique

Xalima
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J’ai regardé avec beaucoup d’attention l’entretien d’Abdou Fall avec Alain Juillet. C’est une émission intéressante, parce qu’elle dépasse largement les querelles politiques du moment pour poser une question essentielle : quel rôle le Sénégal peut-il encore jouer dans une Afrique en pleine recomposition et dans un monde où les rapports de puissance sont profondément bouleversés ?

Je partage plusieurs des analyses d’Abdou Fall.

Il a raison de rappeler que le Sénégal a longtemps construit sa stabilité sur une culture politique du compromis. De Senghor à Diouf, de Wade à Macky Sall, malgré les alternances et les conflits politiques, le pouvoir a souvent su intégrer des sensibilités différentes, gouverner avec des alliés et préserver un certain partage des espaces institutionnels.

Son interrogation sur la tentation d’une ligne plus sectaire chez les nouvelles autorités mérite donc d’être entendue. Un pays ne se gouverne pas durablement contre une partie de lui-même. La démocratie ne consiste pas seulement à gagner une élection ; elle consiste aussi à savoir rassembler après la victoire.

J’ai également retenu son analyse du Sahel. Alors que la sous-région traverse une crise sécuritaire, politique et économique majeure, le Sénégal ne peut pas se permettre de perdre le rôle de pôle de stabilité et de dialogue qu’il a longtemps joué.

Et là encore, une vérité essentielle a été rappelée : on ne peut pas dissocier économie, politique et sécurité.

Il n’y a pas de puissance économique durable sans paix. Il n’y a pas de sécurité sans développement. Et il n’y a pas de développement sans stabilité politique et institutions crédibles.

Notre débat sur la souveraineté doit donc sortir des incantations. La souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit par la capacité à produire, à financer, à sécuriser, à négocier et à décider.

L’entretien a également eu le mérite de rappeler nos acquis historiques : un État anciennement structuré, une tradition diplomatique reconnue, un rôle régional, une culture de dialogue et un modèle religieux fondé sur le juste milieu, où les confréries ont contribué à préserver un islam de paix plutôt qu’un islam politique.

Cette spécificité sénégalaise est une richesse considérable.

Notre laïcité positive, notre capacité à faire vivre ensemble différentes communautés et même le fait qu’un homme issu d’une minorité puisse accéder à la magistrature suprême constituent des acquis qu’il serait dangereux de banaliser.

Ce sont des éléments de notre puissance douce.

La question de l’eau évoquée dans l’entretien est tout aussi fondamentale. L’OMVS est l’une des grandes intelligences africaines : plusieurs États ont compris qu’une ressource partagée pouvait devenir un instrument de coopération plutôt qu’un motif de conflit.

Mais il faut maintenant franchir une nouvelle étape.

Si une immense partie de notre production agricole reste dépendante de la pluie, notre souveraineté alimentaire demeure fragile. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de disposer de l’eau, mais de mobiliser les capitaux, les technologies et les infrastructures nécessaires pour transformer cette ressource en puissance agricole et alimentaire.

C’est ici que je rejoins également la réflexion sur le rôle de l’Europe et de la France.

L’Afrique n’attend plus un nouveau discours de solidarité. Elle attend des partenariats à la hauteur de ses enjeux.

Le Plan Marshall avait une logique stratégique : reconstruire l’Europe pour créer les conditions de sa stabilité et de sa prospérité. Pourquoi l’Europe ne réfléchirait-elle pas aujourd’hui à une grande initiative de mobilisation des capitaux publics et privés pour la stabilisation, l’agriculture, l’énergie, l’eau et les infrastructures du Sahel ?

La proposition d’un sommet mondial sur le Sahel mérite, à ce titre, d’être examinée sérieusement.

Mais je voudrais ajouter une réserve essentielle.

Le premier partenaire du Sénégal doit être l’Afrique elle-même.

Il ne s’agit pas de tourner le dos à l’Europe, à la Chine, aux États-Unis, au Maroc ou aux autres partenaires. Il s’agit de comprendre que notre première profondeur stratégique est africaine.

Le Maroc l’a compris avec une remarquable continuité de politique extérieure. Sa force tient notamment à cette capacité à inscrire son action dans le temps long, au-delà des alternances.

Nous devons nous aussi retrouver cette continuité.

Car le véritable problème africain n’est peut-être pas l’absence de potentiel. C’est notre difficulté à inscrire nos politiques dans le temps long et à construire des consensus qui dépassent les régimes et les générations.

C’est pourquoi le débat sur notre modèle démocratique est nécessaire.

Il ne s’agit pas de choisir entre tradition et modernité. Il faut combiner notre héritage institutionnel, nos traditions de dialogue et nos réalités sociales avec les exigences de la démocratie moderne, de l’État de droit et de l’efficacité économique.

Au fond, l’entretien d’Abdou Fall pose une question qui dépasse Abdou Fall, Alain Juillet et même le Sénégal :

Quelle Afrique voulons-nous construire dans ce nouveau monde ?

Une Afrique qui attend des solutions extérieures ?

Une Afrique qui change simplement de partenaires et de dépendances ?

Ou une Afrique capable de transformer ses ressources, de sécuriser ses territoires, de financer son développement, d’organiser ses marchés et de parler au monde d’une voix plus forte ?

Pour ma part, je crois à cette troisième voie.

Et pour le Sénégal, cela signifie retrouver ce qui a fait sa force : le dialogue plutôt que la confrontation, le rassemblement plutôt que l’exclusion, la continuité plutôt que la rupture permanente, la production plutôt que les incantations, et une diplomatie fondée sur nos intérêts plutôt que sur les alignements.

L’entretien était intéressant.

Mais il doit surtout nous conduire à une question plus exigeante :

comment faire du Sénégal non pas simplement un pays stable au milieu d’un Sahel en crise, mais un véritable pôle africain de paix, de production, d’innovation, de dialogue et d’influence ?

C’est à cette condition que nous pourrons véritablement parler de souveraineté.

Thierno Lo

Un Républicain Libre

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