Deux voix, une même aube : la naissance du Prophète chez Al-Busîrî et Cheikh El Hadji Malick Sy Par Dr. Bakary Sambe

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Durant la 4e nuit de récital de la Burdah à Tivaouane, tel qu’institué par Cheikh El Hadji Malick Sy, c’est le chapitre intitulé « De sa Nativité » qui est chanté et médité. Sept siècles et deux continents séparent l’Égypte mamelouke d’Al-Busîrî (VIIe/XIIIe siècle) du Sénégal de Cheikh El Hadji Malick Sy (XIXe-XXe siècle). Pourtant, les deux hommes, deux grands poètes mystiques se retrouvent sur un même terrain : celui du madîh nabawî, l’éloge poétique du Prophète Muhammad, et plus précisément celui des irhâsât. Ce sont les signes annonciateurs et prodiges qui, selon la tradition, ont accompagné la naissance de l’Élu. En comparant le passage de la Burda d’Al-Busîrî consacré à cette nuit et le chapitre que Cheikh Malick Sy lui consacre dans son Khilâçu Dhahab fî Sîrat Khayr al-‘Arab (« L’Or décanté, sur la biographie du meilleur des Arabes »), on voit se dessiner deux manières, apparentées mais distinctes, de raconter le même événement fondateur.

Al-Busîrî : la nuit où l’empire perse vacille

Le passage extrait du chapitre de la Burda consacré à la naissance et à la mission prophétique, construit son émerveillement autour d’un décor très précis : la cour de Perse. Le palais de Kisrâ (Chosroès) se fissure « comme se disperse une assemblée sans jamais se ressouder » ; le feu sacré des zoroastriens, entretenu depuis des siècles, s’éteint « de chagrin » ; le lac de Sâwa se retire et refuse ses eaux à qui vient y boire. Busîrî pousse l’image jusqu’au paradoxe : le feu, dit-il, porte en lui l’humidité propre à l’eau tant il est accablé de tristesse, et l’eau porte l’ardeur propre au feu.

À cette scène de désolation s’ajoutent les djinns qui poussent des cris, les augures et les devins qui perdent leur don, les idoles qui s’effondrent, les étoiles filantes qui repoussent les démons voulant surprendre la révélation. Les vaincus fuyant « comme les héros d’Abraha », ou comme les cailloux incandescents lancés par les oiseaux sur l’armée de celui qui voulait détruire la Ka’bah. Là, Busîrî se rapproche plus de Cheikh El Hadji Malick dans une autre de ses odes la Nûniyya.

Mais, ce que fait Busîrî ici relève d’un style rhétorique précise : il ancre la naissance du Prophète dans une géopolitique religieuse. La Perse sassanide, rivale de Byzance et gardienne du zoroastrisme, est le symbole même de la puissance « païenne » préislamique. En la faisant vaciller au moment même de la naissance, Busîrî transforme un événement qui semblait isolé – la naissance d’un enfant à La Mecque – en un basculement de l’histoire universelle. Le ton est presque taquin et ironique : « ils sont devenus aveugles et sourds » (v. 8), dit-il des Perses, qui n’ont ni entendu l’annonce ni vu l’éclair de l’avertissement, alors même que leur propre devin les avait prévenus que leur religion tordue ne tiendrait pas.

Cheikh Malick Sy : une nuit où tout l’univers se met en mouvement

Le chapitre correspondant du Khilâçu Dhahabun vaste poème didactique de plusieurs centaines de vers, organisé en fusûl (chapitres) numérotés, signe d’un texte pensé pour l’enseignement autant que pour la dévotion, reprend le même fonds narratif des irhâsât, choses et évènements sortant de l’ordinaire, mais en élargit considérablement le registre.

On y trouve d’abord la même représentation que chez Busîrî : « Quelle nuit resplendissante ! », « le trône de tout roi fut retourné, sans exception. Par le Seigneur de la Kaaba sacrée ». Mais là où Busîrî nommait un empire précis, Cheikh El Hadji Malick Sy universalise le motif : ce n’est plus seulement Kisrâ qui vacille, c’est tout roi, toute idole, (Sarîru kulli malîkin) ; c’est humanité entière qui est saisie par l’événement.

Nous l’évoquions dans Inspirations Malickiennes, « là où Seydi El Hadji Malick Sy innove c’est dans sa connaissance du contexte socio-historique dans lequel vécut le Prophète. Il navigue, constamment, entre la vie du Prophète et l’évocation de ce contexte avec une culture historique qui peut étonner plus d’un. Malgré le manque chronique d’ouvrages de références qui caractérisa son époque, la difficulté de les acquérir, sans parler de la complexité de l’environnement historique qui vit la naissance du Prophète (PSL), Maodo nous abreuve de connaissances sur Rome, Byzance, Chosroes, Anou Shirwân et les autres. Sa connaissance géographique doublée de sa maitrise de l’histoire qui se dégage de nombreux écrits reste encore une énigme et une source d’admiration pour quelqu’un qui n’a quitté le Sénégal que pour le pèlerinage à la Mecque. Lorsque Seydi El Hadji Malick Sy, dans son approche de la vie du Prophète et du berceau de la révélation, le Hedjaz, en arrive à donner, avec une précision inouïe, les noms de lieux et de repères encore méconnus par les habitants-mêmes de ces régions, l’on ne peut qu’encore admirer ses efforts inestimables pour l’acquisition du savoir »

Convergences et divergences : deux théologies de l’émerveillement

Les deux poètes puisent manifestement dans le même réservoir de traditions de la Sîra (Ibn Ishâq, Tabarî, et la littérature ultérieure des dalâ’il al-nubuwwa, les « preuves de la prophétie ») : chute des idoles, renversement des trônes, agitation des djinns, signes dans le ciel. Il est d’ailleurs très probable que Cheikh Malick Sy, en fin lettré, héritier de la tradition Tijaniyya où la Burda est mémorisée et récitée depuis des siècles, ait délibérément fait résonner son propre texte avec celui de Busîrî  dont il partage la rime « m » d’où la Mîmiyya. La possibilité est aussi grande qu’un tel procédé s’agisse d’intertextualité qui fait dialoguer les textes de diverses manières, mais reflétant le partage d’une même tradition poétique bien ancrée.

Mais, c’est, surtout, l’accent qui diffère :

  • Busîrî construit une scène à dominante politique et polémique : c’est la chute d’un empire rival, la Perse zoroastrienne, qui incarne l’aveuglement du monde pré-islamique. Le registre est celui de la disgrâce et de l’humiliation d’une puissance identifiable.
  • Cheikh El Hadji Malick Sy construit une scène à dominante cosmologique et sapientielle : l’univers entier avec les animaux, les mers, les cieux, les femmes saintes du passé, les anges, jusqu’au nourrisson lui-même. Tout participe à l’accueil du Prophète et de cette nativité fondatrice. Chez Maodo, le cadre est moins celui d’un empire humilié que celui d’une harmonie universelle qui se réorganise autour de la Lumière muhammadienne, doctrine que Cheikh El Hadji Malick Sy pose d’ailleurs dès le premier chapitre de son œuvre, consacré à l’origine préexistante de cette lumière avant même la généalogie du Prophète signature typiquement soufie de sa démarche. Cet aspcet est largement mis en évidence dans les travaux de Seydi Diamil Niane de l’IFAN.

Sur le plan formel, les deux textes partagent la forme classique de la qasîda à rime unique filée sur des dizaines, voire des centaines de vers. Mais leur destination diffère : la Burda circule avant tout comme texte dévotionnel et mystique, récité pour la baraka et la guérison (Busîrî l’aurait composée après une guérison miraculeuse) ; le Khilâçu Dhahab, de Cheikh El Hadji Malick Sy se présente comme une sîra versifiée complète, structurée en chapitres numérotés et annotée philologiquement une sorte de manuel destiné aux apprenant de tous siècles autant qu’un poème de louange.

La naissance du Prophète continue d’être racontée dans deux poèmes que séparent plusieurs siècles, mais chaque poète y projette l’univers qui est le sien : Busîrî y voit l’effondrement d’un empire rival et la victoire du vrai sur le faux ; Cheikh El Hadji Malick Sy y voit la mise en branle de la création entière, des profondeurs marines jusqu’aux cieux, autour de la Lumière qui, en lui, a toujours précédé le monde. Les deux textes, loin de se concurrencer ou se contredire, interagissent et se répondent : ils montrent la vitalité d’une même tradition de louange prophétique qui, du Nil au fleuve Sénégal, n’a cessé de se réinventer sans jamais quitter son fonds commun.

Dr. Bakary Sambe, Centre d’étude des religions, Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

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