L’intérêt supérieur de la NATION : alibi des volte-face politiques (Par Pathé Gueye)

Lesenegalaislibre
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En lisant ou en écoutant les uns et les autres, il est décidément fascinant de constater à quel point « l’intérêt supérieur de la nation » surgit avec une remarquable régularité dans le discours public, précisément au moment où certains responsables politiques décident de changer de camp. À croire que la nation, entité silencieuse et mystérieuse, murmurait soudain à l’oreille des acteurs politiques vacillants qu’il est temps de revoir leurs convictions… ou du moins leur position; qu’il est temps de renier hier pour embrasser demain.  Au croisement, coïncidence, diront les naïfs; inspiration patriotique, affirmeront les intéressés.

Car enfin, que signifie réellement cet « intérêt supérieur de la nation » que l’on brandit avec tant de solennité ? Est-il une vérité incontestable, objectivement démontrable, ou ce concept élastique que l’on étire à volonté pour qu’il épouse les contours des ambitions du moment? Hier encore, on jurait fidélité à une ligne politique claire. Aujourd’hui, au nom de la nation, on la quitte avec gravité, presque avec héroïsme. Demain, qui sait, la nation exigera peut-être un nouveau virage, un autre reniement, une nouvelle mue.

La transhumance politique et les incessantes virevoltes, désormais élevées au rang de pratique presque ordinaire en politique, se trouvent ainsi enveloppées d’un vernis patriotique fort commode. On ne change pas de camp par opportunisme, voyons.  On répond à l’appel de la nation. On ne trahit pas un engagement, on s’élève au-dessus de lui. On ne renonce pas à ses convictions, on les redéfinit à la lumière d’exigences supérieures. L’exercice, vous en conviendrez, relève parfois de l’acrobatie rhétoriquetarabiscotée, de la masturbation intellectuelle subtile aux allures presque sensuelles.

Tout de même, il faut reconnaître à ces stratagèmes une certaine jouissance narcissique, ou une plasticité identitaire du politicien. L’opposant d’hier, véhément et intransigeant, devient l’allié responsable d’aujourd’hui. Celui qui dénonçait avec vigueur adopte désormais un ton mesuré, enveloppé d’une hypocrisie si délicate qu’elle en devient presque raffinée. Et tout cela, bien sûr, « dans l’intérêt supérieur de la nation ». La nation, apparemment, possède des exigences très flexibles et un sens de l’adaptation qui force, quoi qu’on en dise, l’admiration.

Mais pendant que ces grandes manœuvres s’opèrent dans les sphères du pouvoir, les citoyens, eux, observent. Et, avec le déferlement de la « VAR » dans les réseaux sociaux, ils ne se contentent plus d’observer. Fini le temps où l’on pouvait effacer un discours d’un revers de manche ou prétendre que « les propos ont été sortis de leur contexte ». Tout est archivé, capturé, rejoué au ralenti. La mémoire numérique, en plein essor, ne pardonne rien. Et les citoyens se souviennent.

Ils se souviennent des discours martelés avec aplomb, des serments répétés comme des évidences, des engagements proclamés comme des certitudes. Ils se souviennent qu’ils ont voté pour une orientation précise, non pour une version « patchée » au gré des intérêts du moment ou des calculs de politique politicienne. Leur scepticisme n’a donc rien d’irrationnel, c’est la réaction lucide de ceux à qui l’on demande d’oublier ce qu’ils ont entendu, vu et compris, parfois il y a à peine quelques semaines.

Car ce qui est présenté comme un acte de responsabilité apparaît bien souvent, vu d’en bas, comme une rupture de confiance. On appelle cela, dans un langage moins amphigourique, un revirement; dans un langage encore plus direct, une trahison. Mais il est vrai que ces mots manquent de noblesse. Ils n’ont pas le charme ni la majesté enveloppante de « l’intérêt supérieur de la nation ».

Nul ne peut être contre la vertu. Soit! Le problème n’est pas tant que les positions évoluent. Après tout, la politique n’est pas un exercice figé, ni un bloc de marbre, encore moins une tente dressée éternellement sous le soleil pour le sommeil. Les contextes changent, les crises surgissent, les équilibres se recomposent. Le problème est alors ailleurs. Il réside plutôt dans cette facilité avec laquelle l’on mobilise une notion aussi grave pour éviter d’assumer pleinement la nature réelle de ses choix. De toute évidence, dire « j’ai changé de stratégie » est une chose. Dire « la nation me l’a demandé » en est une autre.

À force d’être invoqué pour tout et parfois pour n’importe quoi, « l’intérêt supérieur de la nation » finit par perdre de sa portée, par se vider de sa substance. Il devient un mot-valise, un paravent, un argument réflexe, presque automatique. Et, dans ce glissement, ce qui devrait être un principe exigeant se transforme alors en justification universelle, capable de tout absorber, y compris les contradictions les plus flagrantes.

Il serait pourtant rafraîchissant, pour ne pas dire salutaire, d’assister à un peu plus de simplicité et de franchise. Imaginer, par exemple, un responsable politique déclarant calmement qu’il change de camp ou de de parti parce qu’il estime y trouver plus d’efficacité, plus de moyens, ou même plus d’opportunités. Ce serait moins grandiloquent, certes, mais sans doute plus honnête. Et, paradoxalement, peut-être infiniment plus respectueux des citoyens.

Car la nation mérite mieux que d’être convoquée comme argument de circonstance ou d’opportunité politique. Elle ne devrait pas être ce refuge commode où l’on abrite ses retournements, ni ce mot magique qui transforme une décision discutable en devoir patriotique. Elle devrait rester une exigence, une boussole, un horizon, et non un passe-partout.

En définitive, ce fléau des temps moderne n’est pas seulement politique. Il touche au cœur même de l’exigence morale. Avec conviction, une démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions, aussi solides soient-elles. Elle repose avant tout sur la confiance, la constance et la fidélité aux engagements, ces liens invisibles qui unissent gouvernants et citoyens, responsables politiques et militants. Or, ces principes, contrairement à « l’intérêt supérieur de la nation » que l’on invoque à tout propos, ne se modèlent pas à volonté. À force d’être étirés au gré des circonstances et des intérêts personnels, ils finissent inévitablement par se fragiliser, puis par se rompre, emportant avec eux une part essentielle de la crédibilité politique.

Pathé Guèye

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