Professeur Mary Teuw Niane, votre texte sur « l’imposteur » aurait pu être une profonde réflexion sur les dérives du pouvoir, le culte de la personnalité et les dangers de l’opportunisme politique. Mais il prend une toute autre dimension lorsqu’on le confronte à votre propre parcours politique.
Car, si l’on devait chercher dans la vie politique sénégalaise une illustration des mots que vous employez, le qualificatif d’imposteur pourrait malheureusement venir s’ajouter à ceux d’opportuniste et de traître que votre trajectoire politique vous a déjà valu.
Vous avez traversé les régimes comme on traverse les saisons politiques : Abdoulaye Wade, Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye. À chaque époque, vous avez su trouver votre place, vos proximités et, surtout, les justifications intellectuelles permettant de donner à vos repositionnements l’apparence de la cohérence.
Le plus révélateur reste cependant votre rapport à Ousmane Sonko et à Pastef.
En effet, il n’y a pas si longtemps, lorsque la dynamique politique portée par Pastef apparaissait comme irrésistible à l’approche de la présidentielle de 2024, vous cherchiez vous aussi à vous inscrire dans cette dynamique. Vous n’étiez manifestement pas hostile à l’idée d’un rapprochement, allant jusqu’à envisager une fusion avec Pastef Les Patriotes.
Puis vint le moment de vérité.
Lorsque les relations se sont profondément dégradées entre Pastef et le Président de la République, il fallait choisir entre les convictions proclamées et les intérêts politiques. Et c’est précisément à cet instant que votre posture a changé. Vous avez choisi votre camp : celui des privilèges.
C’est là que votre propre définition de « l’imposteur » devient intéressante. Vous écrivez que l’imposteur « emprunte une image, revêt une morale, affiche une vertu, simule la compassion, proclame la droiture ». Mais une vertu n’a de valeur que lorsqu’elle résiste à l’épreuve des intérêts.
La véritable question n’est donc pas ce qu’un homme proclame lorsqu’il est dans l’opposition, ni même ce qu’il écrit lorsqu’il observe les autres. La véritable question est : que fait-il lorsque ses principes entrent en collision avec ses intérêts ?
C’est à cette épreuve que les masques tombent.
Vous dénoncez ceux qui ne supportent pas la contradiction. Pourtant, votre texte ressemble davantage à un réquisitoire contre un adversaire politique qu’à une véritable réflexion intellectuelle sur les mécanismes de l’imposture.
Vous vous insurgez contre le culte de la personnalité, condamnez ceux qui remplacent le discernement par la fidélité. et rappelez que les faits finissent toujours par rattraper les discours. Nous sommes parfaitement d’accord.
Mais alors, appliquons ces principes à tout le monde, y compris à vous-même.
Car l’intellectuel véritable ne se contente pas de produire de belles analyses sur les comportements des autres. Il accepte que son propre parcours soit soumis au même tribunal de la cohérence.
Et ce tribunal est précisément celui que vous invoquez dans votre texte : le temps, les faits et l’histoire.
Le problème de certains intellectuels n’est pas leur intelligence. C’est leur capacité à mettre leur intelligence au service de leurs propres repositionnements.
Ils savent trouver les mots pour justifier hier ce qu’ils condamnent aujourd’hui. Ils savent transformer un changement de camp en « lucidité », une proximité en « engagement républicain », une rupture en « principe » et parfois même une quête de privilèges en « responsabilité ».
Mais les mots ne peuvent pas éternellement effacer les traces du parcours.
Vous dites que « l’imposture prospère là où l’esprit critique disparaît ». Je partage entièrement cette affirmation.
Alors commençons par exercer cet esprit critique sur ceux qui nous ressemblent, sur ceux que nous avons admirés, sur ceux qui portent des titres prestigieux et, surtout, sur nous-mêmes.
Parce que l’imposture politique n’est pas seulement le fait de ceux qui trompent les peuples par leurs discours.
Elle peut aussi prendre une forme plus sophistiquée : celle de l’intellectuel qui change de posture au gré des rapports de force, puis revient donner des leçons de morale à ceux qui sont restés constants dans leurs convictions.
Le Sénégal n’a pas besoin d’intellectuels qui excellent dans l’art de justifier leurs propres revirements.
Il a besoin d’intellectuels capables de conserver leur dignité lorsque les privilèges sont à portée de main, capables de rester cohérents lorsque le vent tourne et capables de défendre leurs convictions même lorsqu’elles ne leur rapportent rien.
Vous avez raison sur un point essentiel : le temps est le plus implacable des juges.
Mais le temps ne juge pas seulement ceux que vous désignez. Il vous jugera également.
Et lorsque l’histoire dressera le bilan de vos différentes allégeances, de vos repositionnements successifs et de vos choix au moment des grandes ruptures, chacun pourra alors confronter vos discours d’aujourd’hui aux actes d’hier.
C’est à ce moment-là seulement que nous saurons qui, de l’imposteur que vous décrivez ou de celui qui prétend le dénoncer, portait réellement le masque.
Excellent dimanche à toutes et à tous.
Dr Mor Tine.


























