Il y a quelques années, un voyage m’a conduit au Maroc, à Meknès. Quatrième, cinquième grande ville derrière Rabat, Casablanca. Tanger ? La ville m’a séduit d’emblée : les remparts, l’ordre des rues, cette impression tenace que quelqu’un, quelque part, a pensé l’ensemble et l’a entretenu. J’ai fini par poser la question à un collègue marocain. Qu’est-ce qui explique votre niveau de développement ? Il n’a pas hésité : l’agriculture, le phosphate, le capital humain, la stabilité politique.
Diantre ! Je suis rentré à Dakar avec cette réponse en travers de la gorge.
L’agriculture, nous en avons fait notre première richesse déclarée depuis l’indépendance, sans jamais en tirer une industrie de transformation digne de ce nom. Le phosphate ? Depuis que je suis tout petit, j’entends parler des gisements de Taïba. Soixante ans d’exploitation. Le capital humain, nous en produisons chaque année par milliers, et une bonne partie s’en va enseigner, soigner et construire ailleurs. Quant à la stabilité politique, le Sénégal en a longtemps fait sa carte de visite auprès des chancelleries, sans jamais la convertir en développement réel.
Et la liste de nos ressources ne s’arrête pas au phosphate. Le fer, l’or, le zircon, le gaz, le pétrole. Toutes les ressources imaginables, en réalité. Le Maroc a transformé son sous-sol en écoles, en routes, en usines, en ports. Nous avons transformé le nôtre en fortunes privées et en contrats dont personne n’a jamais lu les clauses.
Ce rappel n’est pas un exercice de nostalgie ni un concours de comparaison entre pays africains. Il sert à nommer précisément ce qui nous plombe. Pendant des décennies, nos ressources ont été détournées, dilapidées, bradées à des puissances économiques étrangères avec la complicité active de ceux-là mêmes qui avaient reçu mandat de les protéger. Le problème sénégalais n’a jamais été un problème de dotation naturelle. Il a toujours été un problème de gestion, et la mauvaise gestion a toujours eu besoin d’une chose pour prospérer : l’opacité.
C’est de ce point de vue qu’il faut apprécier ce qui s’est passé hier. Devant des journalistes, Ousmane Sonko s’est prêté à un exercice de transparence sur sa propre situation. Certains y verront un geste politique. Je préfère y voir la confirmation d’une chose plus rare que le courage : la constance. Ce que l’homme dit aujourd’hui, il le disait il y a dix ans, quand il n’avait ni parti structuré, ni majorité parlementaire, ni protection d’aucune sorte. Il le disait comme inspecteur des impôts, au prix de sa carrière. Abdourahmane Diouf avait donc raison d’affirmer qu’Ousmane Sonko est « une bonne nouvelle pour la démocratie sénégalaise ». La démocratie ne vit pas seulement d’élections libres. Elle vit de la reddition des comptes, et la reddition des comptes commence par celui qui l’exige des autres.
Malheureusement, certains esprits tordus continueront à s’acharner sur lui. Ils savent pourtant, comme tout le monde dans ce pays, d’où viennent nos problèmes, qui entend les résoudre et qui n’y a aucun intérêt. Il faut le dire sans détour : il existe au Sénégal des gens qui préfèrent que le pays ne se développe jamais si le développement doit passer par Ousmane Sonko. Leur calcul n’est pas idéologique, il est comptable. Toute exigence de transparence sur les deniers publics est, pour eux, une menace directe. Voilà ce que je ne parviens pas à comprendre et que je refuse d’accepter : on s’attaque, jour après jour, à un homme dont le tort principal est de demander où va l’argent des Sénégalais.
Albert Schweitzer écrivait que l’exemple n’est pas le meilleur moyen d’agir sur autrui, mais le seul. En trente ans de formation de formateurs, je n’ai jamais rencontré de contre-exemple à cette règle. On ne corrige pas un comportement par la circulaire. On ne le corrige pas davantage par le discours moral. L’enseignant qui arrive en retard peut réciter tous les règlements intérieurs du monde, sa classe arrivera en retard. Ce qui se transmet, c’est ce qui se voit. Un pays fonctionne exactement de la même manière. Tant que ceux qui gouvernent se soustraient à la règle qu’ils imposent, aucune réforme administrative ne tiendra plus de deux budgets.
Sonko a compris cela avant d’exercer la moindre responsabilité, et il s’y tient depuis. Il faudra du temps. “Ndank ndank mooy jàpp golo ci ñaay”, disent nos anciens. La majorité des Sénégalais l’a compris et continue de croire en lui. Sans cela, il y a longtemps que j’aurais désespéré de ce pays.
Dr Baba Dièye Diagne
ENSETP/UCAD
























