Pétrole, gaz et souveraineté : les faits, les chiffres et la table de négociation (Par Alioune Gueye, ancien DG PETROSEN)

Lesenegalaislibre
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Ma réponse à la tribune du Dr Serigne Momar Sarr parue sur IGFM, « Pétrole, gaz et souveraineté : sortir des légendes urbaines pour entrer dans l’histoire »

J’ai lu, avec intérêt, la tribune publiée le 3 août dernier par le Dr Serigne Momar Sarr, qui mérite d’être lue avec attention. Elle est documentée, elle convoque l’histoire longue, elle refuse la facilité de l’invective (ce qui est déjà bien). Elle émane par ailleurs du conseiller technique du ministre de l’Énergie et du Pétrole, ce qui lui confère un statut particulier : ce n’est pas une contribution d’universitaire isolé, c’est l’exposé de la doctrine d’un cabinet ministériel. Et c’est pourquoi j’ai décidé d’y répondre.

Je relève d’abord ceci, qui nous touche. La tribune consacre sa première partie à l’affaire de 2016, à l’inspecteur des impôts qu’elle ne nomme pas, et au livre paru en 2018. Pétrole et gaz au Sénégal : chronique d’une spoliation, du Président Ousmane Sonko. Et elle lui reconnaît une vertu. Je la cite : cette dénonciation « a imposé, dans le débat public sénégalais, une exigence de transparence sur la gouvernance des ressources extractives qui n’était pas acquise ».

Puisque la tribune parle de lui sans nommer le PROS, auteur de ce livre, je le ferai : Ousmane Sonko et ceux qui, au sein du Pastef, et d’autres qui ne sont pas de Pastef, qui ont porté ce dossier pendant dix ans n’ont aucune raison de s’en cacher. Nous acceptons le constat, sans triomphalisme.

Mais qu’il me soit permis d’en tirer deux conséquences.

La première est que cet engagement n’a pas dix semaines: il a dix ans. Il a commencé dans l’opposition, sans moyens d’État, sans accès aux données de l’administration, avec pour seuls outils des contrats lus ligne à ligne, des textes de loi confrontés, des chiffres établis et publiés. Ce travail n’était ni confortable ni rentable au moment où il fut mené. Il a été fait quand même.

La seconde est que nous nous réjouissons sincèrement de voir le débat revenir à ce niveau : celui des dates, des chiffres et des documents. C’est le terrain que nous avons choisi il y a une décennie, et c’est là qu’a toujours résidé notre force. Nous n’en demandons pas d’autre. Nous demandons seulement que l’exigence de transparence dont la tribune nous reconnaît la paternité s’applique aussi au dossier d’aujourd’hui. Car une exigence qui vaut pour les contrats de 2012 et perd sa force devant les arbitrages de 2026 n’est plus une exigence : c’est un argument de circonstance.

Je répondrai donc sur le registre choisi par l’auteur. Non par des postures, mais par des dates, des chiffres et l’expérience de ce qui se passe réellement de l’autre côté de la table, quand on négocie au nom du Sénégal.

Je commencerai par une observation de forme, qui n’est pas anodine. Dans une tribune de plus de trois mille mots consacrés à la souveraineté pétrolière et gazière, le mot « négociation » n’apparaît pratiquement qu’une seule fois : lorsque l’auteur explique qu’il ne peut divulguer certains paramètres commerciaux, au motif que cette divulgation « nuirait à la position de négociation du Sénégal ». J’y reviendrai, car cette phrase est la plus importante de son texte.

I. Répondre à ce qui a été dit, non à ce qui aurait été commode

La deuxième partie de la tribune est consacrée à réfuter l’idée selon laquelle « la souveraineté se mesure au fait que PETROSEN opère seule ses champs, dès aujourd’hui, sans partenaire ».
Personne de sérieux ne défend cette idée. Nous ne l’avons jamais écrite, jamais dite, jamais soutenue dans une instance de gouvernance de PETROSEN.

Mon propos dans mon dernier post FB portait sur autre chose : sur la conduite d’une négociation en cours. Sur ce qu’il en coûte, en termes très concrets, d’annoncer publiquement un assouplissement doctrinal lorsque des dossiers restent ouverts. Ce n’est pas une question d’idéologie, c’est une question de méthode. Et c’est précisément le terrain que le cabinet du ministère dit vouloir occuper.
Réfuter une position que personne ne défend est confortable. Mais cela laisse la vraie question intacte.

II. Ce que veut dire, réellement, « être opérateur »

Puisque la question est posée, traitons-la au fond, car elle repose sur une confusion technique qu’il faut lever. Et cette confusion n’est pas toujours innocente : présenter le partenariat comme une contrainte technique plutôt que comme un choix négociable, c’est retirer d’avance au Sénégal la moitié de ses arguments à la table.

Être opérateur d’un développement offshore profond, ce n’est pas détenir en interne la capacité d’exécuter les travaux. Aucune compagnie au monde ne l’a. Et ce n’est même pas efficient en termes de productivité. C’est plutôt assumer la fonction d’intégration et de responsabilité, i.e définir le concept de développement, spécifier les ouvrages, sélectionner et contracter les prestataires, gérer les interfaces entre eux, arbitrer les compromis techniques et budgétaires, et répondre de l’ensemble devant le régulateur, les assureurs, les prêteurs et les co-titulaires du permis.

L’exécution, elle, s’achète. Elle s’achète partout dans le monde, et elle s’achète aux mêmes entreprises. Subsea 7, TechnipFMC, Saipem, McDermott pour les ombilicaux, les conduites et les installations sous-marines. Baker Hughes, SLB, Halliburton pour les services de puits, les complétions, les arbres de production. Modec, SBM, Yinson, Wison pour les unités flottantes de production. Technip Energies, Saipem Onshore E&C, McDermott, Wison, CNPC Engineering, Samsung pour les unités d’usine de traitement de gaz à terre. Les contracteurs de forage pour les appareils et leurs équipages.

Cette liste est courte, elle est mondiale, et elle est la même pour tout le monde.

D’où cette question, que je pose sans ironie : si être opérateur signifiait tout faire par soi-même, alors ni Woodside sur Sangomar, ni bp sur GTA ne seraient opérateurs. Ces compagnies ne possèdent pas de navires de forage. Elles ne fabriquent pas de FPSO. Elles ne produisent pas d’arbres sous-marins ni d’ombilicaux. Elles font exactement ce que PETROSEN se prépare à faire : elles intègrent, elles contractent, elles supervisent, elles répondent.

Mais le meilleur argument n’est pas défensif, il est démonstratif, et il est turc:
En août 2020, la compagnie nationale turque TPAO découvre le champ de Sakarya, en mer Noire, par 2 115 mètres de fond et à quelque 165 kilomètres des côtes. TPAO n’avait alors jamais opéré un champ offshore : Sakarya est le premier gisement turc en ultra-grande profondeur et le premier projet de production réalisé par la flotte offshore nationale du pays. Le concept retenu est exactement celui dont nous parlons pour Yakaar-Teranga : un système de production sous-marin, une conduite de quelque 175 kilomètres posée par 2 000 mètres de fond, un traitement à terre.

Le premier gaz a été atteint en avril 2023. Moins de trois ans entre la découverte et la production, sur un actif ultra-profond, par une compagnie nationale sans aucun antécédent offshore.

Comment? En achetant l’exécution. L’EPCI de la première phase a été confié à un consortium Subsea 7–Schlumberger, la pose de la conduite à Saipem, et, le détail ici est décisif, la fonction de gestion de projet elle-même à la société Wood. TPAO a contracté jusqu’au management de son projet, sans que quiconque ait songé à contester sa qualité d’opérateur ni la souveraineté turque sur le champ.

Le résultat industriel est là : la première phase produit dix millions de mètres cubes par jour, la seconde en ajoutera vingt-six et trente millions de mètres cubes quotidiens, et à pleine capacité, après l’achèvement prévu en 2028, Sakarya doit couvrir environ 30 % de la demande gazière turque.

Voilà le précédent qu’il faut regarder. Non pas l’Arabie saoudite de 1980 ni la Norvège de 1972, mais une compagnie nationale qui, en 2020, ne savait pas opérer en mer, et qui produisait trois ans plus tard.

Enfin, et c’est le point le plus important : appliquons honnêtement le critère que la tribune du ministère elle-même énonce. Elle affirme qu’« aucune compagnie nationale africaine n’a fait ce saut sans un compagnonnage préalable avec un opérateur de classe mondiale ». C’est exact. Mais ce que la tribune ignore ou feint d’ignorer est que ce compagnonnage a bien eu lieu.

PETROSEN a passé dix ans à l’intérieur des joint-ventures de deux projets de classe mondiale : Sangomar avec Woodside, Grand Tortue Ahmeyim avec bp. Ses ingénieurs ont siégé dans les comités techniques et les comités d’exploitation. Ses équipes ont suivi la revue des programmes de forage, l’approbation des budgets, les procédures de contrôle des coûts, les régimes d’assurance, les protocoles HSE. C’est cela, un compagnonnage. Il n’a pas été théorique, il a été contractuel et quotidien. Et ça les Turques qui ont réussi Sakarya ne l’ont même pas eu.

Le critère du cabinet du ministère, appliqué aux faits, ne conclut donc pas ce que leur tribune voudrait qu’il conclue. Il conclut que l’apprentissage a eu lieu.

Reste la question financière. Je ne l’esquiverai pas, et je conteste qu’elle constitue un obstacle de nature.
Quatre milliards de dollars représentent environ 2 200 milliards de francs CFA. Cet ordre de grandeur doit être mesuré à l’aune de ce que le Sénégal mobilise déjà.

Notre pays, écarté du marché des eurobonds depuis 2024, a financé son déficit budgétaire de 2025 par appels publics à l’épargne sur le marché régional. L’épargne ouest-africaine a donc absorbé, en une seule année, des volumes de papier sénégalais considérables, pour financer des dépenses courantes, sans actif en contrepartie, sans recette future gagée. Plus de 1700 milliards de FCFA.

Yakaar-Teranga est l’inverse : un actif productif dont les recettes se substituent à une facture d’importation de combustibles. Si l’épargne régionale finance le déficit, elle peut financer l’investissement qui le réduira.

Deuxième ordre de grandeur. Les Sénégalais de l’extérieur transfèrent chaque année vers le pays, au titre du soutien familial, des sommes qui approchent le coût total de cette première phase. Je ne prétends pas que ce flux soit disponible pour l’investissement : il est affecté, et il l’est à des besoins essentiels. Mais il établit les trois choses que regarde un prêteur : le canal existe, la confiance existe, l’échelle existe. Capter une fraction modeste de cette épargne dans un instrument rémunéré et sécurisé suffirait à constituer une tranche significative.

Troisième référence, et c’est la plus parlante. L’Éthiopie a achevé en 2025 le Grand Barrage de la Renaissance : 5 000 mégawatts, le plus grand projet énergétique jamais réalisé sur le continent africain, environ quatre milliards de dollars, sans un seul bailleur international, sans une seule institution multilatérale, et alors qu’une campagne diplomatique active visait précisément à lui fermer l’accès aux banques de développement. L’un des pays les plus pauvres du monde a bâti seul l’ouvrage que l’on disait infinançable sans l’étranger. Que l’on ne vienne donc plus nous expliquer qu’un grand projet souverain africain a besoin de la permission d’un partenaire extérieur pour exister.

Le mécanisme, il est vrai, fut d’abord budgétaire : l’État éthiopien en a porté l’essentiel, la souscription populaire et diasporique n’en ayant financé qu’une part, et en quatorze ans. Raison de plus pour affirmer que le Sénégal peut faire mieux, et non moins. Car Yakaar-Teranga n’est pas un barrage financé par la ferveur : c’est un actif gazier commercial. Il produit une recette, il substitue une importation, il porte donc de la dette. Cela lui ouvre tout ce que l’Éthiopie n’avait pas : les crédits acheteurs et les agences publiques de crédit à l’exportation adossés aux contracteurs eux-mêmes, les institutions financières de développement africaines et internationales, les préfinancements gagés sur les contrats d’enlèvement du gaz.

L’architecture réaliste combine ces instruments : crédits export adossés aux lots EPC, dette de développement, préfinancement gazier, marché obligataire régional, et une tranche nationale et diasporique. Cette dernière peut ne pas être la plus importante par son montant, mais elle peut-être la plus importante politiquement : un projet dont une part du capital est détenue par des Sénégalais devient irréversible. Il n’appartient plus à un gouvernement, il appartient à des souscripteurs, et aucun revirement doctrinal ne peut le leur reprendre.

Disons enfin ce qui doit l’être : une souscription patriotique n’apporte pas de garantie d’achèvement, et c’est cette garantie que les prêteurs exigent. Le montage sera technique, construit par tranches, adossé aux contracteurs et à leurs assureurs publics. Il est exigeant. Il est faisable. Et c’est le débat que ni cette tribune ni ses contradicteurs n’ont encore ouvert.

III. Le silence exploratoire : ce que disent les chiffres mondiaux

La tribune avance que le Code pétrolier de 2019 aurait durci les termes fiscaux « au point de dissuader une partie des compagnies internationales » d’explorer le bassin sénégalais.

C’est l’argument que je trouve le plus intéressant du texte. C’est aussi celui que les données contredisent le plus nettement.

Selon Rystad Energy, les volumes conventionnels découverts dans le monde dépassaient 20 milliards de barils équivalent pétrole par an au début des années 2010. Ils sont tombés à un peu plus de 8 milliards par an depuis 2020, et à environ 5,5 milliards entre 2023 et l’automne dernier. La dépense mondiale d’exploration a reculé d’environ 60 % en une décennie, la plupart des grandes compagnies y consacrant désormais moins de 10 % de leur budget amont. Et la stratégie dominante du secteur a changé de nature : les explorateurs privilégient aujourd’hui les cibles adossées aux infrastructures existantes, à proximité des champs en production, au détriment des plays frontière — précisément la catégorie dans laquelle se trouve la façade atlantique ouest-africaine.

Ces chiffres imposent une contrainte logique dont on ne sort pas. Pour que le Code de 2019 explique le silence exploratoire sénégalais, il faudrait que le Sénégal ait divergé d’une base mondiale saine. Or la base elle-même s’est effondrée.

Deux faits achèvent la démonstration.

Le premier est que le repli était engagé avant le Code : la dépense mondiale d’exploration stagne entre 50 et 60 milliards de dollars par an depuis 2016, contre un record de 117 milliards en 2013. La courbe s’est retournée trois ans avant le vote de la loi sénégalaise.

Le second est que le Code est entré en vigueur au pire moment du cycle mondial. Adopté en 2019, il n’a connu ses premières années d’application qu’en 2020 et 2021. C’est-à-dire pendant l’effondrement pandémique, lorsque les compagnies ont amputé leurs budgets d’exploration avant tout autre poste, gelé les campagnes de forage frontière et reporté partout dans le monde leurs décisions d’investissement. Aucun cadre fiscal, même le plus généreux, n’aurait produit une campagne d’exploration au Sénégal en 2020.

Autrement dit, l’effet propre du Code de 2019 n’est pas mesurable : il est confondu avec un choc mondial d’une violence exceptionnelle survenu exactement au même moment. On peut débattre des termes de cette loi, et je n’ai aucune objection de principe à son réexamen. Mais on ne peut lui imputer, sans démonstration, un silence exploratoire dont les causes mondiales sont documentées.

Quant à la comparaison régionale, elle mérite d’être regardée de près. Ce que la tribune présente comme un « effort d’exploration poursuivi » chez nos voisins se compose largement de signatures de blocs, et de signatures récentes : l’entrée de Chevron en Guinée-Bissau, les blocs obtenus par Eni au large de la Guinée, l’accord signé par Tender Oil en 2026. Or la même presse spécialisée qui rapporte ces signatures écrit, dans les mêmes articles, que le potentiel bissau-guinéen « demeure largement théorique, faute d’opérateurs mobilisés sur la durée ».
Signer un bloc n’est pas forer un puits. Et des signatures survenues en 2024, 2025 et 2026 ne peuvent pas documenter une divergence qui aurait commencé en 2019.

Que reste-t-il, alors, comme facteur spécifiquement sénégalais ? Il en existe un, et il est sérieux : la prime de risque pays. Entre 2021 et 2024, le Sénégal a traversé une séquence d’instabilité politique et institutionnelle dont le coût s’est lu dans les spreads souverains, dans les conditions d’assurance et dans le report de décisions d’investissement. Ce qui nous vaut aujourd’hui cette dette cachée dont on peine à nous départir. Les compagnies pétrolières n’arbitrent pas seulement sur la fiscalité : elles arbitrent sur la prévisibilité. C’est une explication vérifiable, chiffrable, et elle n’exige de désigner aucun coupable à par ceux qui ont causé cette instabilité entre 2021 et 2024.

IV. La normalité industrielle ne peut pas servir deux fois

La tribune explique que le fait pour des opérateurs internationaux de réévaluer périodiquement la viabilité d’un projet situé à 140 kilomètres des côtes et à 2 800 mètres de profondeur « n’a rien d’un sabotage » : c’est la vie normale d’un actif offshore profond.

Je souscris entièrement à cette phrase. Mais elle a des conséquences que l’auteur n’a pas tirées.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, le délai entre la découverte et la décision finale d’investissement atteint environ neuf ans pour les projets mis en production après 2010, et cet allongement s’observe précisément dans les zones frontière ou éloignées présentant des risques techniques et politiques.

Teranga-1 a été découvert en 2016, Yakaar-1 en 2017. Une décision finale d’investissement en 2026, comme nous l’avions voulu, aurait placé donc Yakaar-Teranga exactement dans la norme mondiale.

On ne peut pas invoquer la normalité industrielle pour excuser les trois vies successives de l’actif, et invoquer l’anomalie pour condamner la méthode de ceux qui l’ont récupéré.

Mais il faut aller plus loin, car cette norme n’est pas une loi de la nature. Sakarya le prouve : neuf ans ne sont pas une fatalité géologique, ce sont le produit de décisions, de disponibilités financières et d’arbitrages de portefeuille. Quand un État décide, finance ou laisse financer, et contracte sans attendre l’appétit d’un tiers, trois ans suffisent.

Voilà pourquoi les longs délais de Yakaar-Teranga ne condamnent pas notre méthode. Ils décrivent exactement l’inverse : la période durant laquelle le calendrier du Sénégal dépendait des arbitrages de portefeuille d’un opérateur étranger. La reprise du permis a mis fin à cette dépendance. C’est la condition, et non l’obstacle, d’un calendrier maîtrisé.

V. Ce que la méthode a produit : le 22 avril 2026

La tribune écrit qu’« une méthode sans résultats n’est qu’une posture ». La formule est juste. Appliquons-la.

Le 22 avril 2026, l’État du Sénégal et PETROSEN ont obtenu le retrait de Kosmos Energy de Yakaar-Teranga sans aucune contrepartie financière versée par le Sénégal, sans procédure contentieuse, sans arbitrage. Un permis portant plus de 20 Tcf de ressources gazières récupérables est revenu au domaine national, et une licence exclusive qui doit être accordée à la compagnie nationale.

Rappelons ce qui aurait pu se produire. Un retrait mal négocié, une résiliation contestée, une réclamation sur les coûts engagés : et le Sénégal se retrouvait devant un tribunal arbitral international, à défendre des centaines de millions de dollars, pendant des années, avec un actif gelé le temps de la procédure. C’est le scénario ordinaire de ce type de sortie. Ce n’est pas celui qui s’est produit.

La tribune décrit cette séquence comme la « troisième vie » de l’actif et ne dit pas un mot des conditions dans lesquelles cette troisième vie a été obtenue. C’est pourtant le seul résultat vérifiable au dossier, et c’est celui qui répond à la question que le cabinet du ministère prétend poser.

Ce n’est pas le seul. La tribune écrit que la doctrine actuelle vise « une division potentielle par deux du coût actuel du gaz destiné à la production électrique nationale ». Cet objectif n’est pas né d’une note de cabinet du ministère au mois de juin. Il repose sur un concept de développement subsea-to-shore (production sous-marine, conduite vers la côte, traitement à terre), mûri par PETROSEN avec des partenaires techniques de premier rang, dimensionné pour alimenter en priorité le marché national, et permettant un premier gaz avant la fin de la décennie.

Mais je relève ceci, qui suffit au débat : l’objectif que le cabinet du ministère présente aujourd’hui comme le fruit de son pragmatisme est le produit d’un travail conduit sous la doctrine qu’il qualifie de populiste.

Et je dois ajouter, avec gravité, que l’orientation annoncée compromet cet objectif même. Lisons la doctrine telle que la tribune l’expose. PETROSEN y devient « partenaire technique en apprentissage accéléré aux côtés d’opérateurs internationaux », l’autonomie opérationnelle étant renvoyée à « à terme ». En clair : le Sénégal renonce à opérer. Trois conséquences en découlent mécaniquement, et elles portent précisément sur les trois variables dont dépend la division par deux du coût du gaz.

Le calendrier. La tribune reconnaît elle-même qu’un opérateur international réévalue périodiquement la viabilité de son projet, et que cela « n’a rien d’un sabotage ». C’est exact. Et c’est précisément ce mécanisme qui a produit dix ans d’attente sur Yakaar-Teranga : trois vies successives, aucune décision d’investissement. Restituer l’opératorat à un tiers, c’est réinstaller la dépendance qui a causé le retard, puis s’étonner du retard.

Le coût. Sous un contrat de partage de production, c’est l’opérateur qui engage les dépenses portées au compte des coûts recouvrables. Celui qui ne décide pas de la dépense ne maîtrise ni le coût recouvré, ni le profit qui en découle, ni le prix auquel le gaz sera cédé au marché intérieur. Nous serions alors, une fois encore, en position de vérifier après coup des factures que nous n’aurions pas décidées.

Le volume, enfin, et c’est le plus grave. Un opérateur, dont l’économie repose sur l’exportation, optimise pour l’exportation. Dans cette logique, le gaz domestique n’est pas une priorité : il est un résidu. La tribune affirme vouloir « sécuriser d’abord les volumes de gaz destinés au marché national avant d’en optimiser les coûts ». La séquence est juste. Mais elle n’est opposable que si l’État opère, ou si elle est inscrite dans des obligations de livraison contractuelles assorties de sanctions réelles. L’expérience récente du pays en matière d’obligations de livraison de gaz domestique devrait suffire à nous en convaincre.

Voilà pourquoi je crains que le volume de gaz domestique effectivement disponible ne soit pas au niveau annoncé, et que la baisse du coût du gaz destiné à l’électricité ne se réalise ni dans l’ampleur ni dans les délais avancés. Non par malveillance de quiconque, maiq par construction.

Voilà pourquoi j’avais dit que la souveraineté ne se mesure ni en décibels ni en communiqués. Elle se mesure à ce que l’on ramène de la table : des actifs récupérés, des coûts vérifiés, des molécules destinées à l’industrie sénégalaise.

VI. La phrase qui se retourne

Je reviens maintenant à la phrase la plus importante de la tribune.
Son auteur refuse de détailler les paramètres commerciaux et financiers du développement en cours d’arbitrage, au motif, je le cite, que leur divulgation prématurée « nuirait à la position de négociation du Sénégal ».

Cette prudence est parfaitement fondée. Je l’approuve sans réserve. Mais elle établit, sous la plume du conseiller technique du ministre, le principe exact que je défendais : une parole publique intempestive peut détruire une position de négociation.

Or que s’est-il passé le 26 juillet ? Un ministre en charge de dossiers ouverts, dont la fiscalité pétrolière, les coûts recouvrables, l’obligations de livraison du gaz domestique, les termes des prochains grands investissements, a annoncé publiquement, sur un plateau de télévision, un assouplissement de la doctrine de l’État.

Si un chiffre ne peut être divulgué parce qu’il affaiblirait notre position, comment une inflexion doctrinale annoncée à l’antenne ne l’affaiblirait-elle pas ? Le cabinet du ministère ne peut pas invoquer la confidentialité pour se protéger des questions et l’ignorer lorsqu’il s’adresse au marché.

Ici la contrepartie tient exactement de la bouche du ministre la position assumée du Senegal de ne plus défendre ses intérêts.

VII. Les modèles invoqués plaident dans l’autre sens

La tribune convoque, pour établir la nécessité du partenariat, l’Arabie saoudite, la Norvège et la France. Ces exemples sont bien choisis. Ils ne disent pourtant pas ce qu’on leur fait dire.

La Norvège, écrit l’auteur, a construit Statoil « en s’associant systématiquement aux majors britanniques et américaines, tout en imposant, par la loi, des clauses de participation croissante et de transfert de compétences ». Ce sont ses mots. Oslo n’a pas rassuré les majors : Oslo leur a imposé un cadre légal contraignant, et c’est précisément ce cadre qui a produit Equinor. La leçon norvégienne n’est pas celle de la souplesse, c’est celle de l’exigence méthodique inscrite dans le droit.

L’Arabie saoudite, dans le récit même de la tribune, a achevé sa trajectoire par la nationalisation intégrale d’Aramco en 1980. Le partenariat y fut un moyen ; la propriété nationale, la fin.

La France, enfin. L’auteur qualifie lui-même la dépendance aux catapultes américaines de « vulnérabilité stratégique » et de « dépendance structurelle », en soulignant qu’elle impose des protocoles de maintenance contraignants et une présence permanente d’officiers étrangers à bord. Ses propres qualificatifs disent l’essentiel : une dépendance acceptée est un coût, à réduire et à borner. Ce n’est pas une doctrine à célébrer.

Aucun de ces trois exemples n’établit qu’il faut assouplir sa position pour attirer des partenaires. Tous établissent l’inverse : que l’on obtient un transfert de compétences quand on le stipule, qu’on l’inscrit dans la loi et qu’on le fait respecter.

VIII. Ce sur quoi nous devrions nous accorder

Je veux terminer sur les convergences, car elles sont réelles et elles importent davantage que la polémique.
La tribune a raison de dire que l’exigence de transparence née de 2016 est légitime et qu’il faut l’honorer par la pédagogie, la publication d’informations vérifiables et la reddition de comptes devant la représentation nationale. Je souscris entièrement, et je souhaite qu’on aille plus loin : que le Parlement soit saisi des grands arbitrages pétroliers et gaziers, comme le veut l’esprit de l’article 25-1 de notre Constitution, qui dispose que les ressources naturelles appartiennent au peuple.

Elle a raison de dire que la trajectoire du prix de l’électricité pour les ménages sénégalais devrait être au cœur du débat. Publions donc les hypothèses, les volumes, les prix de cession et le calendrier. Le débat y gagnera plus qu’à toute tribune.

Elle a raison, enfin, de rappeler la formule du Parti africain de l’indépendance : Mom sa reew, Bok sa reew, Défar sa reew. Posséder, partager, construire. J’y ajouterai seulement ceci, qui est tout mon propos : on ne construit bien que si l’on sait à quel prix on construit. Et le prix de la construction monte chaque fois qu’un État fait savoir publiquement, au milieu d’une négociation, que sa fermeté d’hier était une erreur d’humeur.

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