Le débat présidentiel en France est fascinant. Regardez-les, ces candidats français, penchés sur leurs dossiers comme des clercs de notaire, en train de disserter sur la dette avec la gravité de chirurgiens devant un malade à quarante de fièvre. Ces gens-là s’affrontent sur des chiffres à quinze zéros, sur le financement des retraites, sur l’avenir des comptes publics, et ils le font avec un sérieux qui force le respect. On sent, derrière les postures et les petites phrases calibrées pour le journal de vingt heures, une conviction partagée : celle qu’un pays se gouverne par des idées et non par des invectives.
J’avoue prendre à ce spectacle un plaisir presque coupable. Chaque camp y défend une vision, chaque expert y apporte sa nuance, chaque journaliste y pousse ses questions comme on presse un citron, jusqu’à la dernière goutte de vérité. Le débat vole haut, très haut, quelque part au-dessus de nos têtes.
Chez nous, hélas, on rase les pâquerettes. On y devise moins sur l’avenir du pays que sur la moralité présumée de l’adversaire. Untel est un menteur, tel autre un populiste, un troisième un ndanane, et l’on s’arrête là, comme si ces mots suffisaient à tenir lieu de programme. Le débat sénégalais a ceci de fascinant qu’il parvient à parler de tout sauf du pays réel. On y discute de Sonko à longueur d’antenne, en pour ou en contre, dans une querelle byzantine qui tourne à l’infantilisme, pendant que les vraies questions attendent sagement leur tour, sans jamais l’obtenir.
Or ce pays a besoin qu’on lui parle d’autre chose que de procès d’intention. Il a besoin qu’on lui dise ce que chacun compte faire de sa jeunesse, qui grossit chaque année les statistiques du chômage et les pirogues de l’émigration. Il a besoin d’entendre un projet pour son école, qui forme des diplômés sans avenir et des ouvriers sans qualification. Il a besoin qu’on lui explique comment on bâtit une industrie digne de ce nom, plutôt que d’importer jusqu’à l’oignon et la tomate dans un pays qui pourrait nourrir toute la sous-région. Il a besoin d’un vrai débat sur le financement de son agriculture, sur l’eau, sur les intrants, sur les routes qui manquent pour acheminer les récoltes avant qu’elles ne pourrissent au bord des champs. Rien de tout cela ne mobilise vraiment nos micros et nos plateaux. On y préfère la querelle des egos, le dégagisme fatigué, l’anti-sonkisme comme viatique intellectuel. Chacun campe sur sa moitié de vérité en croyant détenir la totalité du réel.
Le philosophe Sémou Pathé Guèye parlait à ce propos d’un « stade infantile » de notre démocratie. La formule mérite qu’on s’y arrête, car elle dit exactement ce qui se joue ici. Un enfant croit que le monde se résume à ceux qu’il aime et à ceux qu’il n’aime pas. Un adulte sait que la politique n’est pas affaire de sentiments mais de choix, souvent difficiles, parfois impopulaires, presque toujours ingrats. Grandir, pour une démocratie, c’est accepter de discuter de ce qui fâche sans se réfugier dans l’anathème.
La France n’a pas inventé la vertu et son débat, vu d’ici, garde quelque chose d’un luxe qu’on regarde de loin, comme une vitrine bien éclairée. Mais elle a au moins ceci pour elle qu’elle discute encore du fond des choses, quand nous nous contentons trop souvent de la forme et de l’insulte. Il serait temps que nos politiques cessent de se regarder en chiens de faïence pour regarder enfin, ensemble, dans la même direction que le pays.
Sidy Diop



























