Affaire des 18 supporters sénégalais détenus au Maroc: entre justice, lois anti-hooliganisme draconiennes et l’ombre d’un « retour de bâton » post-CAN 2026 teinté de xénophobie. (Par Paul Biagui)

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Sam le

La liesse d’une victoire historique, celle du Sénégal face au Maroc lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) le 18 janvier 2026, a été brutalement assombrie par une réalité bien plus sombre pour dix-huit de nos compatriotes. Arrêtés à l’issue de la rencontre chaotique, ces supporters sénégalais sont depuis lors maintenus en détention préventive au Maroc, accusés de violence et de hooliganisme. Une situation qui soulève de vives interrogations, d’autant plus que le silence assourdissant des instances comme la FIFA et la CAF contraste avec la fermeté apparente de la justice marocaine, dans un climat social tendu.

🏦⚖️ Le Cadre Légal Marocain : Une Guerre Déclarée au Hooliganisme

Pour comprendre la gravité de la situation, il est crucial de rappeler le cadre légal marocain en matière de lutte contre le hooliganisme. Le Maroc a, au cours des vingt dernières années, progressivement durci sa législation face à la recrudescence de la violence dans et autour des stades.

La loi fondatrice est la loi n° 09-09, promulguée en 2007 et qui a modifié et complété le Code pénal. Elle a été renforcée par la suite, notamment par la loi n° 36-16 de 2016, qui a introduit des dispositions encore plus sévères. Ces textes visent spécifiquement les violences commises à l’occasion ou en marge des manifestations sportives.

En voici les principaux articles et leurs implications :

Article 308 du Code Pénal : L’Incitation à la Violence

Cet article cible ceux qui incitent à la violence, à la discrimination ou à la haine par des slogans, chants ou images dans un stade ou lors d’une retransmission.
Les peine encourus sont l’emprisonnement d’un à cinq ans et amende de 1 200 à 20 000 dirhams.

Article 308-1 : Les Actes de Violence causant des blessures

Il concerne exclusivement les violences entraînant des coups, blessures ou autres dommages corporels.
Peine : Emprisonnement d’un à cinq ans et amende de 1 200 à 20 000 dirhams. Si la violence est préméditée, avec arme ou entraîne une infirmité permanente, les peines sont considérablement augmentées, pouvant aller jusqu’à 10 à 20 ans de réclusion criminelle.

Article 308-2 : Violence entraînant la mort

Si les actes de violence, même sans intention de donner la mort, la provoquent, la peine peut atteindre 10 à 20 ans de prison.

Article 308-3 : Port d’objets dangereux

Sanctionne l’introduction ou le port d’armes, d’objets tranchants, explosifs ou tout objet pouvant servir de projectile.
Peine : Emprisonnement d’un à cinq ans et amende.

Article 308-4 : Dégradations matérielles

Vise la destruction ou la détérioration de biens publics ou privés liés à l’événement sportif (installations, véhicules, etc.).
Peine : Emprisonnement d’un à cinq ans et amende équivalente aux dommages.

Article 308-5 : Mesures complémentaires

Permet au tribunal de prononcer une interdiction d’accès aux stades pour une durée d’un à cinq ans, souvent assortie d’une obligation de se présenter à un poste de police pendant les matchs.

Au royaume chérifien ces dernières années, l’application de ces lois a été impitoyable. Voici quelques cas marquants :

Les événements du “Jeudi Noir” (Raja vs FAR) – Avril 2013 : Des affrontements et vandalisme massifs à Casablanca ont conduit à la poursuite de plus de 190 personnes, avec des peines de prison ferme allant de un an à trois ans pour une trentaine d’adultes, et des placements en centres de rééducation pour de nombreux mineurs.

Affrontements Raja vs Chabab Rif Al Hoceima – Mars 2016 : Des bagarres internes aux tribunes du Raja ont causé la mort de deux jeunes supporters. Plusieurs dizaines de personnes ont été condamnées à plusieurs années de prison ferme.

Le match AS FAR vs MAS de Fès – Mars 2022 : Des violences post-match à Rabat, ayant fait plus de 100 policiers blessés et des dégâts matériels, ont entraîné l’arrestation de 160 personnes. Des dizaines de supporters avaient été condamnées à des peines de prison ferme allant de 6 mois à 2 ans.
Ces exemples illustrent la politique de tolérance zéro du Maroc.

Un Cas Inédit, Teinté de Rancœur et de Soupçons de Xénophobie

Ce qui rend la situation de nos 18 compatriotes particulièrement sensible, voire sans précédent, c’est qu’il s’agit de la première fois dans l’histoire récente du football africain que des supporters étrangers, issus de l’équipe victorieuse d’un tournoi majeur, se retrouvent massivement arrêtés et poursuivis en justice dans le pays hôte et vaincu. Historiquement, les supporters sénégalais n’ont jamais été l’objet de poursuites ou d’arrestations massives de cette envergure dans un pays étranger.

Cette singularité, combinée à l’amertume de la défaite marocaine, alimente inévitablement les soupçons d’un « retour de bâton » : une façon pour les autorités de faire payer symboliquement une défaite sportive douloureuse. Cette perception est d’autant plus renforcée par l’exacerbation de la rancœur observée sur les réseaux sociaux marocains. De nombreux commentaires, décrivant les supporters sénégalais comme des “sauvages”, ont cédé à une certaine forme de xénophobie, voire de négrophobie, ajoutant une dimension inquiétante à cette affaire. L’image des supporters sénégalais, habituellement respectueux et festifs, semble être délibérément salie.

La victoire du Sénégal, combinée à des incidents in-match, aurait-elle créé un contexte propice à une application extraordinairement stricte de la loi, influencée par des préjugés ? La question est légitime et pèse lourd sur la crédibilité de la procédure.

La Stratégie de la Non-Comparution : Un Cri de Protestation

Face à ce qu’ils perçoivent comme une injustice flagrante et une instrumentalisation potentielle, les 18 supporters sénégalais, sur les conseils de leurs avocats, ont opté pour une stratégie forte et inédite : celle du boycott de l’audience devant le Tribunal de première instance de Rabat. Leur absence n’est pas un aveu de culpabilité, mais un puissant acte de protestation, motivé par des violations présumées de leurs droits fondamentaux.

Les points soulevés par la défense sont graves :

.Non-explication des chefs d’accusation dans une langue compréhensible : Un droit fondamental pour tout prévenu est de comprendre ce dont il est accusé. Ne pas avoir accès à cette information dans une langue qu’ils maîtrisent (le wolof exclusivement) constitue une entrave majeure à leur défense.

.Restriction d’accès des avocats : Le fait que leurs conseils juridiques ne puissent pas leur rendre visite là où ils sont incarcérés est une violation directe du droit à la défense et du principe d’un procès équitable.

Cette décision de ne pas comparaître est, pour leurs avocats, plus qu’une simple tactique. Il s’agit d’une position de principe, visant à dénoncer un processus jugé inéquitable dès le départ. C’est une “bonne guerre” juridique si elle permet de faire valoir des droits bafoués et de forcer les autorités à garantir un procès juste.

Le Silence Assourdissant des Instances Sportives

Dans ce drame humain et judiciaire, le mutisme de la FIFA et de la CAF est particulièrement frappant. Deux organisations censées garantir l’éthique sportive, le fair-play et la protection des acteurs du football, demeurent étrangement silencieuses alors que des supporters d’une nation championne d’Afrique sont détenus et poursuivis. Cette absence de réaction ajoute au sentiment d’abandon et renforce l’hypothèse d’une affaire gérée plus par la rancœur que par une justice impartiale.

Quelle position á adopter face á cet état de fait?

La situation des 18 Sénégalais détenus au Maroc est critique et exige la plus grande attention. Elle appelle à une mobilisation et une vigilance de la part des autorités sénégalaises, des organisations de défense des droits humains et de l’opinion publique nationale et internationale. Il est impératif que les droits fondamentaux de nos compatriotes soient respectés et qu’un procès juste et équitable leur soit garanti, avec un accès plein et entier à leurs avocats et une traduction appropriée des accusations. La lumière doit être faite sur le déroulement exact des événements et la légalité de toutes les procédures engagées.

Dans l’attente d’une résolution équitable, le sort de nos compatriotes continue de peser lourdement sur nos cœurs, et leur courage face à l’adversité force l’admiration.

®️Paul Biagui
BIAGUIMEDIA®️

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