Quand la politique dévore la nation: Réflexion sur la citoyenneté, le développement et l’avenir du Sénégal (Par Dr. Gueye Abdou Lat)

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Le Sénégal est peut-être arrivé à l’un des tournants les plus importants de son histoire. Non pas à cause d’une crise politique particulière, ni à cause d’une alternance ou d’un changement de régime, mais parce qu’il devient de plus en plus évident que nous avons progressivement perdu de vue l’essentiel. Depuis plusieurs décennies, notre attention collective est monopolisée par la politique. Nous passons nos journées à commenter les déclarations des dirigeants, à analyser les stratégies des partis, à suivre les rivalités entre leaders, à prendre parti pour les uns ou contre les autres. Les radios, les télévisions, les réseaux sociaux, les débats familiaux, les discussions de quartier, tout semble tourner autour du pouvoir et de ceux qui aspirent à l’exercer. Comme si l’avenir du pays dépendait exclusivement d’eux.

Pourtant, une nation ne se construit pas dans les discours politiques. Une nation se construit dans les familles, dans les écoles, dans les ateliers, dans les universités, dans les champs, dans les entreprises et dans les laboratoires. Une nation se construit lorsque des parents éduquent leurs enfants, lorsque des enseignants transmettent le savoir, lorsque des artisans forment des apprentis, lorsque des citoyens respectent les règles communes et lorsque chacun contribue, à son niveau, à produire davantage qu’il ne consomme. Voilà le véritable moteur du développement. Le reste n’est qu’un mécanisme d’organisation.

Nous avons malheureusement fini par attribuer au politique une place qu’il n’aurait jamais dû occuper. Nous avons fait de lui le personnage central de notre existence collective. Nous l’observons, nous le suivons, nous le défendons, nous l’attaquons, nous le célébrons ou nous le combattons, mais dans tous les cas nous lui accordons une importance disproportionnée. Le plus surprenant est que ceux que nous plaçons ainsi au centre de nos vies ne sont pourtant que des citoyens ordinaires. Ils ne sont pas au-dessus de la nation. Ils n’en sont qu’une composante. Leur mission est de servir le pays pendant un temps limité, non de devenir l’objet principal des préoccupations nationales.
Cette situation produit un effet particulièrement dangereux. Elle détourne les énergies nationales des véritables enjeux de développement.

Pendant que les peuples qui avancent investissent dans la recherche scientifique, dans l’innovation, dans la qualification de leur main-d’œuvre, dans la technologie et dans la formation de leurs enfants, nous consacrons une part considérable de notre temps à commenter des batailles politiques dont la plupart seront oubliées quelques années plus tard. Pendant que d’autres réfléchissent à ce qu’ils seront dans cinquante ans, nous discutons de ce qui se passera lors de la prochaine élection. Pendant que d’autres préparent les générations futures, nous restons enfermés dans les querelles du présent.

La conséquence est visible partout autour de nous. Nous possédons l’une des populations les plus jeunes du continent, mais nous peinons à transformer cette force démographique en puissance économique. Des centaines de milliers de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail sans qualification suffisante et sans perspectives durables. Beaucoup cherchent simplement à survivre. C’est dans ce contexte qu’a émergé l’économie des motos Jakarta. Chaque jour, de nouvelles motos apparaissent. Chaque jour, de nouveaux jeunes entrent dans cette activité. Chaque jour, des familles considèrent cette solution comme l’unique horizon possible pour leurs enfants.
Qu’on ne se méprenne pas. Le problème n’est pas le jeune qui conduit une moto pour gagner honnêtement sa vie. Le problème est qu’une société entière semble avoir renoncé à lui proposer mieux. Aucune nation ne s’est développée grâce à la multiplication des motos. Aucune puissance économique n’est née d’une économie de survie. Les Jakarta sont une réponse individuelle à un problème collectif. Elles témoignent moins de l’ambition de la jeunesse que de l’absence d’une vision nationale capable d’absorber cette jeunesse dans des secteurs plus productifs, plus qualifiés et plus porteurs d’avenir.

La véritable question est donc celle-ci : quel type de Sénégal voulons-nous construire dans les cinquante prochaines années ? Voulons-nous être une nation qui produit principalement des consommateurs ou une nation qui produit des créateurs ? Une nation qui importe le savoir ou une nation qui le génère ? Une nation qui attend tout de ses dirigeants ou une nation qui construit elle-même sa puissance à travers la qualité de ses citoyens ?

Il devient urgent de comprendre que le développement n’est pas d’abord un problème politique. Il est avant tout un problème de formation humaine. Les pays qui ont réussi leur transformation historique ont compris cette vérité fondamentale. Ils ont investi massivement dans l’éducation, la discipline, la qualification professionnelle et la culture du travail. Ils ont construit le citoyen avant de construire la richesse. Ils ont compris que la qualité des institutions dépend finalement de la qualité des hommes et des femmes qui les composent.
C’est pourquoi nous devons avoir le courage d’ouvrir une réflexion nouvelle sur notre conception même du leadership. Dans tous les secteurs de la société moderne, les responsabilités les plus importantes sont confiées à des personnes qualifiées. On exige des années de formation pour enseigner, pour soigner, pour construire un pont ou pour piloter un avion. Pourtant, lorsqu’il s’agit de diriger un pays, d’administrer des milliards de ressources publiques et d’orienter le destin de millions de citoyens, la compétence est souvent reléguée au second plan derrière la popularité, les alliances ou la capacité de mobilisation. Une démocratie mature ne devrait pas craindre de réfléchir à des mécanismes qui valorisent davantage la qualification, l’expérience, la vision et la capacité de gestion.

Mais au-delà même de cette réflexion institutionnelle, la priorité demeure ailleurs. Le Sénégal doit réapprendre à parler de lui-même plutôt que de ses politiciens. Il doit parler davantage de ses écoles que de ses campagnes électorales. Davantage de ses enfants que de ses leaders. Davantage de ses universités que de ses coalitions. Davantage de ses centres de formation que de ses rivalités partisanes. Davantage de sa production que de ses polémiques.

Car le véritable enjeu de notre siècle n’est pas de savoir qui gouvernera le Sénégal demain matin. Le véritable enjeu est de savoir quel Sénégal existera dans cinquante ans. Tous les dirigeants actuels auront disparu. Toutes les batailles politiques d’aujourd’hui appartiendront aux livres d’histoire. Mais les enfants qui grandissent actuellement dans nos quartiers seront alors les parents, les enseignants, les ingénieurs, les magistrats, les entrepreneurs et les dirigeants du pays.

L’histoire ne retiendra donc pas la violence de nos débats politiques. Elle retiendra la qualité de la génération que nous aurons formée. Elle retiendra si nous avons eu la sagesse de placer l’éducation au-dessus de l’agitation, le savoir au-dessus des passions, la citoyenneté au-dessus des appartenances partisanes et l’avenir au-dessus de la conquête du pouvoir.

Le jour où nous comprendrons que le politique n’est pas la nation mais seulement son serviteur, nous aurons franchi un pas décisif. Le jour où nous cesserons de vivre au rythme des ambitions de quelques individus pour nous consacrer à la formation de millions de citoyens, nous aurons commencé la véritable transformation du Sénégal. Car les grandes nations ne sont jamais le produit de grands politiciens. Elles sont toujours le produit de grands citoyens.

Il y a quelques années, sur un plateau de télévision, Fou Malade du mouvement Y’en a Marre lançait une réflexion qui avait alors retenu mon attention. Il affirmait que « le Sénégal a besoin de bâtir un nouveau type de Sénégalais ». Avec le recul, cette phrase résume peut-être mieux que tout autre le défi auquel notre pays est confronté.

À nous, parents, je lance un appel à la responsabilité. Ressaisissons-nous. Chaque naissance est une responsabilité. Aucun enfant ne doit être abandonné à la rue, aux réseaux sociaux, aux violences sportives, aux manipulations politiques ou aux faux modèles de réussite. Nos enfants doivent retrouver leur place naturelle dans les familles, les écoles, les centres de formation et les espaces où se construisent le savoir, la discipline et le caractère. L’autorité parentale n’est pas un privilège, c’est un devoir.

À vous, jeunes Sénégalais, je voudrais dire ceci : ne laissez personne vous utiliser comme une armée au service d’ambitions qui ne sont pas les vôtres. Votre avenir ne se trouve ni dans la violence, ni dans la destruction, ni dans les querelles d’adultes. Votre véritable combat est celui de la connaissance, de la compétence, du métier, de la science, de l’innovation et du travail. Le monde de demain appartiendra à ceux qui créent, produisent et maîtrisent le savoir.
À l’État, aux éducateurs, aux guides religieux et aux leaders communautaires, je rappelle que l’urgence nationale du XXIe siècle n’est pas seulement de construire des infrastructures, mais de construire le citoyen. Chaque école, chaque centre de formation, chaque enfant maintenu dans le système éducatif vaut davantage que toutes les réponses tardives aux crises que nous aurions pu prévenir.

Le temps est venu de déplacer le centre de gravité du débat national : moins de passion pour la conquête du pouvoir, plus d’ambition pour la formation de l’homme ; moins d’énergie consacrée aux querelles politiques, plus d’énergie consacrée à l’éducation, à la citoyenneté et à la production.
Car les nations ne sont jamais sauvées par leurs dirigeants. Elles sont sauvées par la qualité des citoyens qu’elles produisent.
Et si le Sénégal veut véritablement changer de destin, alors la plus grande réforme de notre siècle ne sera ni politique, ni électorale, ni institutionnelle.
Elle sera la reconstruction du citoyen sénégalais.

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