Ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal en termes d’avenir et de perspective est largement au-dessus des sujets qui accaparent nos discussions quotidiennes. Et, de ces discussions quotidiennes, qu’elles soient d’ordre politique, social, culturel ou religieux dont on devait attendre un niveau d’unité et de cohésion supérieur, on ne recolte que la division et la haine. Ce phénomène, à l’image de la termite, travaille silencieusement notre socle social à l’abri de l’œil nu comme certaines maladies chez l’être humain. Pourtant des signaux nous sont sans cesse envoyés en guise d’alerte mais en vain.
Cette évolution interroge car, ailleurs, sans renier leurs différences voire leurs contradictions internes, des nations ont réussi à s’en enrichir pour travailler sans relâche à la construction d’économies fortes capables de vaincre dans l’essentiel, le chômage des jeunes et le sous-emploi, de satisfaire les besoins en nourriture, les déficits dans l’éducation, la santé etc. Ces nations sont sur les enjeux structurants de l’innovation technologique pour la maîtrise des leviers du développement global y compris celui de la sécurité.
Aujourd’hui, avec la tournure prise par l’échec de la guerre d’agression américano-israélienne contre la République Islamique d’Iran, le monde a basculé. Il connaît des transformations profondes. Les équilibres internationaux se redessinent, les rapports de puissance se recomposent et un nouvel ordre mondial émerge avec notamment le Sud global.
Dans ce contexte, l’Afrique est confrontée à une responsabilité historique : celle de ne pas rester en marge de la reconfiguration, mais d’y exiger sa place. Après la défaite de l’Allemagne nazie en 1945, l’Afrique, dont les fils ont servi de chaire à canon dans la guerre, n’en a pas tiré profit. C’est une leçon à retenir.
Le basculement en cours invite chaque pays à revisiter ses propres équilibres internes plutôt que de se laisser guider uniquement par des perceptions immédiates ou des tensions conjoncturelles. Sous ce rapport, le Sénégal se trouve dans une position tout à fait singulière qui devrait inciter les Sénégalais à se concentrer davantage sur les menaces réelles qui pèsent sur le pays. Nous évoluons dans un arc de crise avec la guerre à nos portes au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Nigeria sans compter l’instabilité politique à nos frontières. À cet écosystème sous régional s’ajoute à l’intérieur du pays une transition politico-institutionnelle difficile, une profonde crise économique et financière, conséquence d’un niveau d’endettement sans précédent. Pendant que les prix avaient notablement baissé dans la dernière période suite à un effort méritoire du gouvernement, la guerre au Proche-Orient et les perturbations sur les routes du pétrole font craindre des répercussions négatives sur notre facture énergétique et sur notre pouvoir d’achat. Telle se dresse notre situation actuelle.
Sur la base de ce qui précède, nous devrions, toutes affaires cessantes, changer de registre et nous mettre à recoudre notre tissu social quelque peu malmené. C’est la base et le fondement de tout. Et cela doit être chevillé à la prise en compte des expériences traumatisantes vécues dans notre histoire politique récente, et qui ont laissé des traces visibles et invisibles. Les attentes de justice exprimées à cet égard demeurent légitimes et constituent un élément essentiel du processus de consolidation de notre cohésion sociale.
Dans le même temps, l’expérience d’autres nations montre que, face à des défis majeurs, des sociétés relativement clivées ont su tirer de leur histoire et de leur culture la force nécessaire pour faire face à des enjeux supérieurs.
La République Islamique d’Iran fournit un précieux exemple d’adaptation face à des enjeux majeurs. L’Amérique et Israël avaient misé sur les contradictions internes à la société iranienne pour parier sur un effondrement automatique du système et des institutions dès les premiers bombardements. C’est plutôt l’unité du peuple iranien tout entier qui s’est réalisée autour de la résistance contre l’agression.
L’on pourrait aussi évoquer l’expérience de la Chine. Affaiblie par une longue décennie de guerre civile (1927-1937), la Chine fut envahie par le Japon qui la voyait comme une proie facile. Dès lors, les parties en conflit, parti communiste chinois avec à sa tête Mao Ze Dong d’une part, et le Kuo Min Tang de Chang Kaï Tchek d’autre part, se retrouvèrent immédiatement dans un Front uni anti japonais pour mettre fin à l’occupation étrangère.
Ces expériences ne sont pas des modèles à copier-coller, mais des repères qui illustrent une constante : lorsque le contexte l’exige, la capacité à se rassembler devient un facteur déterminant. Or le contexte du Sénégal et de l’Afrique en général exige tous les sacrifices pour l’unité.
Au Sénégal, les équilibres politiques récents révèlent une diversité d’opinions et de sensibilités qu’il convient de mettre en perspective avec lucidité. Nous avons d’un côté une majorité stable qui s’est révélée lors des deux dernières élections en mars et novembre 2024 autour de 55%. D’un autre côté, on constate une part significative des voix qui n’ont pas été décomptées dans la majorité (45%), même si elles sont largement éclatées. Sans compter celles et ceux qui restent en dehors même des listes électorales (autour de 4 millions). Ces réalités nous invitent tous, acteurs politiques, de quelque bord que nous soyons, à une approche fondée sur davantage d’écoute, davantage d’esprit de responsabilité et davantage d’humilité.
Soyons clair. La consolidation de notre cohésion interne, enjeu stratégique, ne saurait signifier l’effacement des divergences et des différences, mais une nouvelle manière de les assumer dans une perspective orientée vers l’intérêt supérieur du pays. Elle ne signifie pas non plus pactiser avec le diable pour pérenniser l’impunité, le vol, la corruption, la concussion ou la prédation, fléaux qui ont fait le lit de notre situation actuelle. Bien au contraire, cette consolidation doit être accompagnée d’une grande rigueur dans l’application de la loi toutes les fois que celle-ci devra s’abattre sur un coupable.
Un autre phénomène doit retenir notre attention et renforcer notre esprit de responsabilité. En Occident, il est actuellement question de recoloniser l’Afrique. Ceux d’entre nous qui ne le savaient pas devraient le savoir.
Aux États-Unis, Monsieur Erik Prince, ancien membre des forces spéciales de la marine américaine et fondateur de Blackwater (l’une des plus célèbres sociétés militaires privées du monde), a fait une déclaration incendiaire formulée en 2024. Je le cite : ”Si ces pays sont incapables d’assurer leur propre gestion, alors il est temps que nous remettions nos bonnets d’impérialistes et que nous les recolonisions. Et l’on peut le dire pour presque tous les pays Africains qui sont incapables d’administrer leurs propres nations et d’assurer le bien-être de leurs populations ». Fin de citation.
En Europe également notre continent apparaît comme un enjeu stratégique et ils en parlent avec arrogance et mépris.
Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, avait cru devoir dire à Dakar en 2007 que « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Plus récemment, le général français François Lecointre, dans un entretien accordé au Figaro en avril 2024, semble avoir explicité l’avis de Sarkozy en allant droit au but. Je le cite : « Ce qui est notre destin commun, c’est la Méditerranée et l’Afrique, où notre destin se joue. Nous, Français, avons essayé en permanence d’entraîner les Européens dans cette prise de conscience de la nécessité d’agir collectivement en Afrique… Nous ne pouvons imaginer avoir à nos portes un continent entier en train de s’enfoncer dans la destruction des appareils de gouvernement et des États, dans une forme de chaos et de guerre civile dans beaucoup de pays… L’Europe se décidera à agir comme entité politique qui ira défendre elle-même ses intérêts, y compris par le moyen de l’engagement de ses armées… Je suis persuadé que dans quelques années, nous aurons l’obligation de retourner dans l’un de ces pays africains. » Fin de citation.
Quant à Boris Johnson, ancien Premier ministre britannique, il considère qu’en Afrique, je le cite : « le problème n’est pas que nous étions aux commandes, mais que nous ne le sommes plus.” Fin de citation.
L’évocation de la mal gouvernance, par ailleurs réelle en Afrique, ne reflète pas une quelconque empathie pour les populations africaines opprimées, mais exprime une frustration face à la perte d’influence occidentale. Dans des cercles politiques et intellectuels de grande influence, une vision du XIXe siècle de l’Afrique est en train de s’adapter au XXIe c’est-à-dire un retour à la notion de « mission civilisatrice » qui justifiait et légitimait la colonisation.
Pour ceux qui pourraient trouver saugrenue cette idée de recolonisation, rappelons les réalités connues et documentées des jeunes africains au Sud du Sahara qui émigrent en Europe par le désert. En Libye ils sont attrapés, transformés en esclaves et parqués comme du bétail sur des marchés où ils sont vendus. Beaucoup d’entre nous ignorent probablement ce phénomène survenu sur les décombres de la Libye, pays de Mouhamar El Ghadafi, détruite par ceux-là même qui s’en prennent aujourd’hui à l’Iran.
Pourquoi ce discours d’arrogance ? Parce que l’Afrique est politiquement faible, divisée [je souligne], manipulable, riche mais mal défendue en dépit de grandes nouveautés positives portées par les couches juvéniles du continent.
Lorsque tous ces personnages hauts en couleur parlent de « recoloniser l’Afrique », cela révèle plusieurs dynamiques géopolitiques actuelles. L’Afrique est redevenue un espace stratégique majeur concentrant minerais critiques (cobalt, lithium, uranium, manganèse, terres rares), avec une croissance démographique rapide, de vastes terres agricoles, une position maritime clé (Atlantique, Méditerranée, mer Rouge, océan Indien), des marchés futurs considérables. Dans un monde de rivalités, l’Afrique devient centrale.
L’Iran a mis un demi-siècle à se préparer à l’agression dont il est aujourd’hui victime ce qui lui a permis de s’en sortir la tête haute. L’Afrique devrait s’inspirer de cette expérience. Le Sénégal y a sa part de responsabilité qu’il ne pourra assumer que s’il met d’abord de l’ordre dans ses propres rangs.
Au-delà des débats sur la conjoncture, l’essentiel demeure la construction d’une trajectoire collective fondée sur le travail, la rigueur, et un sens partagé de la responsabilité.
Si les confrontations pouvaient porter pour l’essentiel sur la recherche des solutions à nos défis, ce serait un levier puissant pour notre pays, pour notre peuple, et pour le rôle que l’Afrique aspire à jouer dans le monde de demain.
Dakar le 6 mai 2026
*Ancien Ministre d’État
Ancien député, Président de Commission
Secrétaire Général de Ànd-Jëf/Pads






























